« C’est une tradition diplomatique » disait le ministre des affaires étrangères, Jean-Marc Ayraut, à Patrick Cohen le 7 mars 2016 sur France Inter, en évoquant la Légion d’honneur remise par François Hollande au ministre de l’Intérieur et prince héritier saoudien, Mohamed Ben Nayef. Cette décoration a fait polémique. Fallait-il honorer un haut responsable d’un pays qui décapite sur les places publiques et refuse aux femmes d’avoir les mêmes droits que les hommes ? Au-delà du débat moral, on peut se demander si cette realpolitik, assumée aujourd’hui par la France avec l’Arabie saoudite, sert réellement ses intérêts.

La Légion d’honneur : une tradition diplomatique

Il existe en fait deux sortes de Légions d’honneur. Celle remise aux Français pour service rendu ou mérite particulier. Elle fait l’objet d’une publication au Journal Officiel. Puis celle, plus occulte, qu’on remet au coup par coup et en toute discrétion aux dignitaires étrangers, au nom des intérêts de la France.

On décore donc ainsi toutes sortes de personnalités, même les plus contestables comme Hafez El Assad et son fils Bachar . Mais aussi la plupart des dictateurs africains, comme le relève Antoine Glaser , journaliste et spécialiste de l’Afrique :

Tous les chefs d’Etat africains sont décorés Grand Croix de la Légion d’Honneur : Paul Biya [Cameroun], Alassane Ouatara [Côte d’Ivoire] ont été décorés par Nicolas Sarkozy. Denis Sassou N’Guesso [Congo Brazzaville],etc… Souvent le chef des services secrets est décoré par la France pour services rendus. Et aussi des intermédiaires aux noms sulfureux décorés uniquement pour avoir apporté des contrats d’armements extrêmement importants. C’est donc très souvent de la realpolitik qui prime.

Une tradition valable aussi pour l’Arabie saoudite

Le roi Abdallah a aussi été décoré par la France, ainsi que son ministre des Affaires étrangères et les principaux militaires du pays. En remerciement, on a même décoré un homme d’affaire saoudien après qu’il ait acheté à la France son deuxième Airbus . Quant àMohamed Ben Nayef , le prince héritier, il a été décoré pour une raison simple : en tant que successeur désigné du nouveau roi Salman , monté sur le trône en janvier 2015 mais déjà âgé de 80 ans. L’Etat français considère qu’il a tout intérêt à courtiser quelqu’un qui tiendra peut-être demain les rênes du pays. C’est un investissement et peu importe le mérite de la personne. Et dans le cas présent, parler de mérite est d’ailleurs déplacé, comme le rappelle François Heisbourg , le conseiller spécial de la Fondation pour la Recherche Stratégique. Il se souvient d’une conversation assez stupéfiante qu’il avait eue avec le futur souverain, en 2005, alors que celui-ci était gouverneur de la province de Riyad :

François Heisbourg, président de l’International Institute for Strategic Studies.
François Heisbourg, président de l’International Institute for Strategic Studies. © Sipa

Il parle de l’état du Moyen-Orient. Puis, aborde la façon dont nous sommes supposés traiter Israël et celle totalement injuste dont nous traiterions les pays arabes et les Palestiniens. Et subitement, il ajoute : « Et d’ailleurs Adolf Hitler avait très bien compris quel était le danger auquel il fallait faire face. On aurait dû davantage l'écouter. Mais bon au final il a échoué ». Je ne suis pas sûr qu’il ait beaucoup changé.

Les raisons objectives pour décorer le prince héritier

Un discours glaçant qui en dit long sur celui qui gouverne aujourd’hui l’Arabie saoudite . On peut aussi s’interroger sur sa politique. Il existe à ce sujet une note très éclairante, rédigée juste après les attentats de Charlie Hebdo à la demande du Quai d’Orsay . Elle a été révélée par le journaliste Vincent Jauvert dans son livre « La face cachée du quai d’Orsay » :

Vincent Jauvert auteur de "La face cachée du Quai d'Orsay"
Vincent Jauvert auteur de "La face cachée du Quai d'Orsay" © V.Jauvert/RF

Une note rédigée par le Centre d’Analyses et de prévision du Quai d’Orsay. Ce sont des spécialistes prévisionnistes qui sont allés en Arabie saoudite juste après les attentats de janvier 2015 pour étudier ce pays et voir vers où il allait juste après la mort de l’ancien roi et l’arrivée du nouveau. Ils décrivent un pays de plus en plus dur et de plus en plus lié au religieux. Le roi précédent avait éliminé les ministres wahhabites, le nouveau en a repris certains. La police religieuse est de plus en plus efficace et dure vis-à-vis des femmes, des droits de l’homme, de la presse. Selon les rédacteurs de cette note, notre allié est un tyran.

L’Elysée est donc parfaitement au courant. Ce qui ne l’empêchera pas d’attribuer la Légion d’honneur au numéro deux du régime. L’ambassadeur de France à Riyad , Bertrand Besancenot a insisté pour plaider sa cause. La preuve : ce mail - publié par le magazine féministeCausette - envoyé par l’ambassadeur, juste avant la venue à Paris du prince héritier, au conseiller de François Hollande pour le Moyen-Orient :

L’accueil à Paris du prince Mohamed Ben Nayef est important à plusieurs titres : reconnaissance du rôle personnel éminent du prince, dans la lutte contre le terrorisme qui est une priorité nationale partagée, nécessité de partager la dynamique de renforcement de notre coopération bilatérale pour conforter nos prospects civils et militaires

S’appuyer sur Riyad pour lutter contre le terrorisme

C’est le premier argument avancé par l’ambassadeur pour justifier cette décoration. Personne ne se fait vraiment d’illusion sur lacoalition de trente-neuf pays formée par l'Arabie saoudite pour lutter contre le terrorisme. Cette coalition n’a d’ailleurs jamais désigné clairement l’Organisation Etat Islamique comme son ennemi principal. La France compte en fait surtout sur une coopération avec les services de renseignements saoudiens pour identifier des djihadistes. Mohamed Ben Nayef est le ministre de l’Intérieur. C’est donc un homme clé dans ce dispositif. C’est ce que pense Olivier Da Lage, journaliste àRFI :

Olivier Da Lage
Olivier Da Lage © O. Da Lage

Les services saoudiens ont été très efficaces bien que tardivement contre Al Qaïda, à partir de 2003 - date du gros attentat au cœur de Riyad. Ils ont des informations que les services français n’ont pas. Ce faux pas de la Légion d’honneur, donnée pour des raisons de haute stratégie, suggère que les services saoudiens ont des informations sur ces réseaux djihadistes. Les Français ne les auraient pas s’il n’y avait pas une coopération étroite. Pour cela, il fallait en passer par une Légion d’honneur. C’est ainsi qu’il faut comprendre cette opération

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Des contrats juteux en perspective et pourtant…

Jusqu’ici, la plupart des gros contrats sont passés sous le nez des Français. Le métro de la Mecque a été confié à un groupe chinois. Celui de Riyad et du TGV Djeddah-Médine à des consortiums américains et espagnols. Et même si les entreprises françaisesThalès etAlstom ont récupéré une partie de la sous-traitance de ces marchés, la France a raté les plus importants d’entre eux. Ces marchés, pour beaucoup, dataient d’avant 2012. François Hollande fait depuis les yeux doux à l’Arabie Saoudite . Mais les résultats ne sont pas franchement probants. Ainsi en octobre 2015.

Laurent Fabius, Manuel Valls et la délégation d'entrepreneurs français reçus à Riyad en octobre 2015
Laurent Fabius, Manuel Valls et la délégation d'entrepreneurs français reçus à Riyad en octobre 2015 © WITT/SIPA

Manuel Valls se rend à Riyad avec une délégation de chefs d’entreprises français. Il annonce la signature imminente de 10 milliards de $ de contrats. La délégation est tout sourire, mais va vite déchanter. Christian Chesnot , spécialiste du monde arabe à France Inter , faisait partie de cette délégation. Il se souvient très bien de l’arrivée de Manuel Valls :

Christian Chesnot
Christian Chesnot © Christophe Abramovitz/RF

Il a été reçu par un sous-ministre. Ni le roi, ni le prince héritier ne se sont déplacés. Malgré les bonnes relations officielles entre la France et l’Arabie saoudite, il n’y a pas eu d’accueil grandiose. Manuel Valls a quand même patienté durant une heure dans le grand hôtel où il résidait. Au final, au-delà des apparences et des communiqués, les Saoudiens ne l’ont pas reçu avec tout le décorum qu’on pourrait attendre pour un Premier ministre français.

Des promesses de contrats en panne

Malgré la froideur de l’accueil, on espère tout de même signer des contrats. Et là encore, c’est un peu la douche froide toujours selon Christian Chesnot :

L’Arabie saoudite devait acheter des Airbus A380. Le contrat est prêt à 22 heures. Mais à 3 heures du matin, les Saoudiens annulent cette grosse commande. Il y en avait quand même pour plusieurs milliards ! Un gros flop pour Airbus. Il y en a eu d’autres : celui de Veolia qui devait signer pour 3 milliards de $ un contrat sur la gestion des eaux de Riyad. Matignon annonce que la signature a eu lieu, mais au final on apprend que c’est toujours en négociation. Un nouvel échec.

Le laboratoire françaisLFB espérait lui aussi voir avancer son projet de créer une usine de production de médicaments dérivés du plasma. Un contrat potentiel de 900 millions €. Mais là non plus, rien n’avance. Idem pour EDF. Le géant français de l’électricité espérait vendre deux EPR à l’Arabie saoudite qui a annoncé le lancement d’un vaste programme nucléaire. Mais là encore, on risque d’être déçu. François Touazi , ex-fonctionnaire du Quai d’Orsay, est convaincu que le géant du pétrole saoudien Aramco , en charge de ce dossier, est en train de faire machine arrière :

Le siège d'ARAMCO à Dhahran
Le siège d'ARAMCO à Dhahran © Eaglemamn@wikicommons

Il n’est pas exclu que le projet soit revu à la baisse. Aramco hésite beaucoup à privilégier le solaire, domaine dans lequel l’Arabie saoudite veut être un géant du secteur. Par ailleurs, l’Arabie saoudite regorgerait de gaz naturel en Mer Rouge ce qui l’amènera à repenser sa stratégie nucléaire puisque le royaume veut s’engager massivement dans l’exploitation de ces nouvelles ressources.

Un nouveau revers en perspective pour la France… Mais comment expliquer un tel bilan ? Pourquoi y a-t-il un tel décalage entre les annonces faites par Manuel Valls et le résultat final ?

Un excès de confiance du côté français

On aurait crié victoire trop tôt, pense le spécialiste du Golfe, Olivier Da Lage :

Un grand classique chez les dirigeants français voyageant en Arabie saoudite. Dans l’avion, ils racontent aux journalistes qu’on va signer plein de contrats pour un montant total de tant de milliards. Edouard Balladur l’avait fait en son temps, et maintenant c’est au tour de Manuel Valls. A l’arrivée quand les journalistes publient ces informations, les Saoudiens ont le sentiment qu’on les met devant le fait accompli alors que rien n’est encore signé. Ils donnent ainsi une leçon à leurs visiteurs. Le plus souvent il ne s’agit que de simples reports, mais pour ceux qui croyaient déjà que les carnets de commande français étaient garnis, ils découvrent au final que ça sera pour plus tard, voire jamais !

Cette remarque d’undignitaire saoudien, rapportée par un ancien diplomate, est très éclairante sur la façon dont les Français sont perçus :

Vous les Français, vous ne vous intéressez qu’à notre argent. Vous vous comportez comme des prostituées. Alors ne venez pas vous étonner qu’on vous traite comme tel.

La fierté saoudienne expliquerait donc en partie cette difficulté que nous avons à décrocher des contrats.

Le Royaume mal en point économiquement

Mais il existe une autre raison, beaucoup plus profonde à ces revers : elle tient à la crise économique traversée par le pays. Pour la deuxième année consécutive, les comptes de l’Arabie Saoudite sont dans le rouge. Avec la baisse du prix du pétrole, le déficit public a atteint 21 % du PIB. Le chômage des jeunes est de 30%. Pour la première fois de son histoire, le pays a commencé à emprunter. Et les effets de cette crise commencent à se faire sentir. Slimane Zeghidour, chroniqueur àTV5 Monde , était il y a peu en Arabie saoudite et a bien senti le changement de climat :

Slimane Zéghidour
Slimane Zéghidour © indif@wikicommons

Certes, personne ne dort sous les ponts. C'est encore un Etat providence. Les prix du carburant sont ridicules avec un plein d’essence à moins de 5€. Mais le gros de la population est en train de manger ses dernières baguettes de pain blanc. Il est question d’augmenter les prix, de réduire les subventions, (sur l’eau, l’électricité et le téléphone fixe). Beaucoup de projets ont été arrêtés. De nombreux expatriés repartent, des entreprises extérieures travaillant sur place sont payées avec de plus en plus de retard. Pas de panique, encore, mais un début de marasme.

L’Etat a donc été contraint de prendre des mesures d’austérité avec aussi la création d’une TVA. Certes le pays a encore de très grosses réserves : 700 milliards $. Mais il puise désormais dans son bas de laine. Pour François Heisbourg , le royaume saoudien pourrait bien à terme devenir une poudrière :

Au rythme actuel, l’Arabie saoudite n’aura plus de réserves de changes dans quatre ou cinq ans. La guerre du Yémen coûte très cher, le soutien à l’Egypte aussi, idem pour le maintien de l’Etat providence dans une population de jeunes qui arrivent sur un marché du travail inexistant. Il y a donc de vrais risques de violence sociale, indépendamment de toute considération religieuse. Cela risque d’être très compliqué à gérer.

Inquiétude pour le marché français

Une situation qui se complique aussi pour les Français qui comptaient faire des affaires avec l’Arabie saoudite car le marché va se rétrécir, et cela aura forcément des répercussions, estime Olivier Da Lage :

Ces difficultés budgétaires font que des contrats, dont le principe a été acquis, ne peuvent être honorés. Les économies budgétaires auxquels ils se sont résolus, vont atteindre directement ou indirectement tous les fournisseurs de l’Arabie saoudite, or il se trouve que la France est l’un des principaux fournisseurs. Il n’est donc pas ahurissant que la France subisse les conséquences économiques de cette austérité budgétaire à la saoudienne.

L’Arabie saoudite a compris qu’en restant dépendant à 90%, du pétrole, elle va dans le mur. L'Etat a donc décidé de réagir en annonçant toute une série de privatisations, et la création d’un fond souverain de 2000 milliards $ destiné à investir dans des projets industriels. En fait, l’Arabie saoudite s’aligne sur le Qatar , les Emirats arabes unis ou même leKoweït qui ont depuis longtemps, diversifié leur économie. Pour Riyad , c’est le grand enjeu des années à venir.

L’espoir : les contrats militaires

Dans ce contexte, un secteur devrait rester dynamique : celui des contrats militaires, l’autre gros volet de la relation commerciale franco-saoudienne sur lequel la France veut continuer à miser. Car l’Arabie saoudite est le premier acheteur d’armes au monde. Riyad dépense 100 milliards $ par an pour sa défense. Plus que la Russie ! Il existe deux types de contrats militaires avec les Saoudiens : les contrats directs, et ceux passés avec d’autres pays, mais qu’il serait impossible de mener à terme sans le soutien financier saoudien.

Les cas égyptien et libanais : le sauvetage de l’industrie française d’armement

La meilleure illustration de ce type de contrat indirect est le cas de l’Egypte : l’Arabie saoudite a poussé son allié, l’Egypte du Maréchal Sissi, à acheter les vingt-quatre premiers Rafales français, et les deux portes hélicoptères Mistral que l’Etat français ne voulait plus vendre à laRussie à cause de la crise ukrainienne . Vincent Jauvert confirme que les Saoudiens ont joué un rôle majeur dans cette transaction :

Ils n’ont pas payé directement mais ont ouvert une ligne de crédit très importante au régime de Sissi, qu’ils ont aidé à hisser au pouvoir contre le président Morsi, le chef des islamistes. Puis à l’aide de cette ligne de crédit, les Egyptiens ont acheté les deux Mistral et les premiers Rafales dont la France était si fière. Ils ont à la fois pris ces deux Mistral dont on ne savait pas quoi faire – on était la risée du monde – et ils ont réussi à débloquer le premier contrat de vente de Rafale à l’étranger. Ils ont donc sauvé une partie de l’industrie d’armement française.

La France a aussi décroché un contrat d’armement, appelé DONAS. Il porte sur trois milliards $, payés par l’Arabie Saoudite pour équiper l’armée libanaise. Ce contrat a failli être annulé, officiellement parce que l’Arabie saoudite reproche maintenant à l’armée libanaise d’être passée sous la coupe des chiites du Hezbollah . Mais un accord a finalement été trouvé : les armes seront livrées directement auxSaoudiens , et non plus aux Libanais

Aucun gros contrat direct depuis vingt ans

Mais les choses se compliquent lorsqu’il s’agit de traiter directement avec l’Arabie saoudite. Le marché de l’armement à Riyad est un peu comme un gâteau dont la France ne pourrait manger qu’une petite part. Selon Jean Guisnel, spécialiste des questions de défense au Point , quoi qu’on fasse, il y aura toujours des chasses gardées en Arabiesaoudite :

Jean Guisnel
Jean Guisnel © France Culture/RF

Les ventes de Rafale en Arabie saoudite sont inenvisageables. Côté français, on nie cette évidence, mais selon moi, les ventes d’avions de combat en Arabie saoudite – et ce, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale – sont réservés aux Etats-Unis, avec subsidiairement le Royaume-Uni. La France n’est pas dans ce jeu-là. Elle a des espaces dans l’armement terrestre, des petits espaces dans l’armement naval et maintenant elle cherche à faire son trou dans le système d’espionnage spatial.

Cependant, y compris dans les créneaux restés ouverts, la France n’a signé aucun très gros contrat d’armement avec l’Arabie saoudite depuis quasiment vingt ans. A l’exception de celui portant sur la sécurisation des frontières de l’Arabie saoudite avec des systèmes de caméras et de cellules photo-électriques. Mais il a été signé en 2009 avec EADS, un groupe franco-allemand, tandis que le franco-français Thalès , qui était aussi sur les rangs, a été écarté. Mais pourquoi la France a-t-elle autant de mal à vendre aux Saoudiens ?

Qui dit contrat d’armement, dit corruption

L’affaire médiatique, qui empoisonna pendant très longtemps les relations franco-saoudiennes, remonte à 1995. L’Etat français avait alors vendu aux Saoudiens trois frégates pour près de 4 milliards €. C’est le fameux contrat Sawari II, dont François Heisbourg nous rappelle les contours :

En 1995, on vend les frégates Sawari II à l’Arabie saoudite. Des contrats assortis de commissions encore plus importantes que les commissions habituelles. Les mauvaises langues disent que ce pourcentage était lié à l’importance des rétro-commissions qu’espéraient obtenir un certain nombre d’acteurs de la vie politique française à l’époque. Lorsque le président Chirac arrive aux affaires, avec Juppé comme Premier ministre, ils sont terrifiés par ce qu’ils découvrent. Mais dès lors que les intermédiaires avaient été changés, les réseaux sont rompus durant un certain temps. Après ça, les responsables saoudiens nous ont tourné le dos

Pour mémoire, ce contrat Sawari II est au cœur de l’enquête sur l’attentat de Karachi. La justice française s’interroge sur l’arrêt des commissions négociées dans le cadre de ce contrat, qui aurait provoqué l’attentat par mesure de rétorsion.

Frégate La Fayette
Frégate La Fayette © Franck Dubey/netmarine.net@wikicommons

Au-delà de son volet judiciaire, l’affaire Karachi révèle un système de corruption très répandu dans les contrats d’armements avecintermédiaires , commissions voire rétro-commissions . Or l’Arabie saoudite a une longue tradition en la matière. Une autre affaire concernant la Grande-Bretagne , avait défrayé la chronique. Dans les années 80, l’entreprise BAE Systems avait vendu auxSaoudiens plus de cent cinquante avions. Un contrat monumental qui s’est étalé sur une vingtaine d’années et portant sur plus de 80 milliards $. Là aussi il y a eu des commissions faramineuses raconte encore Jean Guisnel [voir bibliographie ci-dessous] :

Une énorme vente d’armes avec des dizaines voire des centaines d’avions et les à-côtés (les munitions, les formations). Le tout assorti d’une commission absolument colossale avoisinant les 30%. C’est le record du monde : encore plus que les frégates de Taïwan. Inouï, inimaginable ! Le trésor saoudien a payé ses avions 30% de plus que le prix déjà salé facturé par les Anglais. L’argent de la corruption a été redistribué entre les princes de la famille royale. L’un d’entre eux – ambassadeur à Washington - récupérera pour son usage personnel un Airbus A340

Les contrats d’armement seraient donc une source de revenus pour la famille royale.

Création de la Sofresa pour plaire aux Saoudiens

Pour acheter ses armes, l’Arabie saoudite a imposé à la France une procédure très particulière. Jusqu’à il y a peu, le royaume ne voulait pas traiter avec les entreprises en direct, mais uniquement d’Etat à Etat. Pour vendre aux Saoudiens , la France a donc créé en 1974 un organisme, la Sofresa (Société française d'exportation de systèmes avancés), qui rassemble tous les fabricants d’armes de l’Hexagone, Thalès, Dassault, etc. Elle parle au nom de l’Etat français, et sa fonction est de servir d’interlocuteur unique avec les Saoudiens . C’est laSofresa qui a négocié les fameux contrats Sawari II , avec les suites judiciaires que l’on connait. Quand Nicolas Sarkozy est arrivé au pouvoir, Karachi était passé par là, il a jugé que laSofresa sentait un peu trop le souffre, et l’a donc rebaptisé ODAS.

ODAS dans le collimateur du pouvoir saoudien

Jusqu’en 2015, les commissions versées dans le cadre des contrats d’armement passés avecODAS transitaient par des intermédiaires libanais travaillant pour le compte du roi Abdallah … décédé depuis. Or le nouveau roi, comme son fils, Mohamed Ben Salman , est convaincu que les contrats passés avec la France, donc avecODAS , continuent d’alimenter les réseaux du roi défunt. C’est insupportable pour les nouveaux dirigeants, comme le racontePierre Gastineau , rédacteur en chef d’«Intelligence Online » :

Pierre Gastineau
Pierre Gastineau © P.Gastineau

Dans l’entourage du clan Salman, il se dit que le système bénéficie au fils de feu le roi Abdallah, Mouteb Bin Abdallah. Ecarté du pouvoir, Il fut l'un des autres prétendants au trône saoudien. Et le clan Salman redoute un financement en sous-main du clan Abdallah, donc celui du fils, par ailleurs patron de la garde nationale. Un contexte paranoïaque. Salman pense qu’il n’a pas la main libre sur ODAS. Il ne comprend pas qui gère quoi dans ODAS et quels en sont les réseaux soutterrains. Le 13 novembre, Mohammed Ben Salman a donc écrit aux Français affirmant qu’il ne voulait absolument plus traiter avec ODAS. Et de facto, ça stoppe des contrats d’Etat à Etat.

Les Français ont perdu le mode d’emploi

La France doit donc maintenant trouver un nouveau circuit pour vendre ses armes. On est dans une période de refonte des réseaux. Les entrées ont changé. Les nouveaux dirigeants du pays cherchent à récupérer les commissions qui leur échappaient. C’est aussi l’analyse de Christian Chesnot de France Inter :

On reconfigure les réseaux de commissions. La période est floue et changeante. Les anciens canaux, les anciens intermédiaires sont remis à plat, d’où des annulations de contrat, y compris ceux négociés de longue date, certains pouvant être repris après. Mais en tous cas on est dans une phase de mutation.

Des rivalités au cœur du pouvoir…

Les deux Mohammed rivaux de la dynastie : Bin Salman à gauche, Bien Nayef à droite
Les deux Mohammed rivaux de la dynastie : Bin Salman à gauche, Bien Nayef à droite © O.Douliery Newscom/SIPA

La France repart donc à zéro avec le nouveau clan au pouvoir àRiyad . Mais elle se heurte à un autre problème. A l’intérieur même du nouveau clan, les rivalités sont fortes avec une gouvernance à deux têtes. Sous le roi Salman , se trouve d’abord le prince héritier , Mohamed Ben Nayef, 56 ans, ministre de l’Intérieur - décoré de la Légion d’honneur le 4 mars 2016 - et premier dans la succession au trône. Mais il y a aussi le fils du roi, Mohamed Ben Salman , 31 ans seulement, propulsé par son père « vice-prince héritier ». Il est en train de devenir le véritable homme fort du pays. C’est le constat d’Olivier Da Lage de RFI :

Le préféré du roi est son fils, actuellement n°3 dans la succession. Il occupe tout l’espace médiatique. Ministre de la défense, il a lancé la campagne contre le Yémen. Il a été aussi été propulsé à la tête d’un comité économique chapeautant toutes les grandes institutions du pays notamment les institutions pétrolières et financières. Et, le prince héritier, généralement assez discret, sans beaucoup d’alliés dans ce pouvoir, est surtout l’homme de la sécurité et du ministère de l’Intérieur. On parle donc d’une rivalité entre les deux Mohammed. Il n’est pas sûr que le jeune prince bouillant soit le prochain roi, mais il fait tout pour.

… et des répercussions sur les relations commerciales franco-saoudiennes

En effet, chacun des deux rivaux possèdent des réseaux différents. Il faut donc savoir à quelle porte frapper, et surtout ne pas se tromper. Le mode d’emploi devient donc d’une complexité déroutante, remarque le chercheur François Heisbourg :

L’Arabie saoudite est opaque par définition. Mais là, elle l’est davantage car cette rivalité est installée au cœur même du régime, avec deux princes héritiers, deux successeurs et donc inévitablement des conflits liés aux réseaux. Il y a une vraie tension. Difficile dans ces conditions de négocier de vrais contrats.

La France n’est pas la seule à subir cette situation inconfortable. En fait personne ne sait vraiment comment tisser des liens avec ce nouvel attelage à deux têtes, estime Pierre Gastineau :

Pour la France ça ne va pas trop mais pour les autres non plus. Les Britanniques n’arrivent pas à vendre : ils ont peu d’entrées sur le clan Salman, et galèrent toujours pour trouver à qui parler. Les Américains sont un peu dans le même cas. L’année 2015 a marqué aussi un tel changement que beaucoup de gens ont perdu pied et quasiment tous les partenaires de l’Arabie saoudite sont déstabilisés et se demandent comment retrouver des canaux fiables de discussion, discrets et directs.

Miser sur le marché iranien plutôt que sur le saoudien ?

J.Kerry le secrétaire d'Etat américain face à J.Zarif, ministre des affaires étrangères iranien, Lausanne, mars 2015
J.Kerry le secrétaire d'Etat américain face à J.Zarif, ministre des affaires étrangères iranien, Lausanne, mars 2015 © B.Smialowski/Reuters

La France a-t-elle vraiment fait le bon choix en courtisant l’Arabie saoudite ? On peut se poser la question car un autre marché est en train de s’ouvrir sur l’Occident : le marché iranien . Or pendant que lesEtats-Unis misaient sur Téhéran , capitale d’un pays chiite, la France, elle, a misé sur Riyad , la capitale d’un pays sunnite. Pierre Conesa, ex-fonctionnaire du ministère de la Défense , pense que nos dirigeants ont manqué de clairvoyance :

Pierre Conesa
Pierre Conesa © SchillerParis@wikicommons

Chacun se demande si l’avenir est vraiment l’Iran ou l’Arabie saoudite. Lors du dernier anniversaire à la résidence de l’ambassadeur d’Iran, c’était l’endroit où il fallait être. Une balance va se faire naturellement. D’ailleurs, Je ne comprends pas que la diplomatie française ait été aussi intransigeante à l’égard de l’Iran alors qu’on était véritablement dans un deal qu’Obama avait parfaitement compris : toute la géopolitique du Moyen-Orient est en train de changer.

Mais peut-on courir deux lièvres à la fois ? Viser le marché iranien après avoir autant courtisé son grand rival, l’Arabie saoudite ? Difficile selon Olivier Da Lage :

Toute la région sait bien que la France penchait du côté des pays sunnites et des monarchies du Golfe. Mais des questions se posent : à plus long terme les difficultés financières des monarchies du Golfe – dues à la chute du pétrole – ne vont-elles pas se répercuter sur les contrats en attente (et on commence à le percevoir) ? L’Iran ne représente-elle pas un potentiel à la fois économique et politique qu’on ne peut plus négliger ? La fin de la longue parenthèse qu’a pu représenter l’isolement de l’Iran vis-à-vis de l’Occident, pourrait se faire au détriment de la France.

Certes, l’Arabie saoudite bouge. Le fils du roi réforme, il s’entoure d’experts, consulte des cabinets de conseil, engage les meilleurs communicants et surfe sur une énorme popularité… L’emballage médiatique est donc séduisant, mais dans le même temps, la crise est là et le pouvoir religieux se durcit. Poudre aux yeux, où prémices d’un réel changement ? En misant sur Riyad , la France a fait un pari… mais un pari risqué.

►►► Une enquête de Jacques Monin

Les liens

Affaire Karachi, révélations sur Ben Moussalem, l'intermédiaire saoudien dans le contrat Sawari II Une enquête de Benoît Collombat pour Secrets d'Info, novembre 2014

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