« La plus grande fraude de l’histoire automobile », c’est ainsi que l’ancien PDG de Renault, Louis Schweitzer, qualifiait le 22 septembre 2015, le scandale Volkswagen qui venait tout juste d’éclater. Mais cette fraude cache peut-être un bien plus grand scandale : la généralisation de la tricherie sur les normes antipollution en Europe. Une immense supercherie.

La vallée de l'Isère et Grenoble sous un nuage de pollution
La vallée de l'Isère et Grenoble sous un nuage de pollution © Martin Gerbaux / Martin Gerbaux

Ce que dit la loi

L’Union Européenne , depuis les années 90 a fixé aux constructeurs automobiles des normes de plus en plus sévères. La dernière en date s’appelle Euro 6, elle remonte à septembre 2015 et établit des seuils limites pour différents polluants. Avant, il y avait euEuro 5, Euro 4, Euro 3 etc… Et parmi ces polluants, les plus inquiétants sont lesoxydes d'azote appelés NOx, dont la molécule la plus dangereuse est le dioxyde d'azote . Un gaz qui peut provoquer de l’asthme et plus généralement des irritations des bronches. Et c’est bien en raison de son caractère toxique que les pays européens ont décidé d’abaisser les seuils. Les nouveaux modèles devoiture diesel ne doivent donc pas rejeter plus de 80 milligrammes de dioxyde d’azote par kilomètre…

Des contrôles bidon

Pot d'échappement
Pot d'échappement © Wikimedia commons / Ruben de Rijcke

Avant d’être mis en circulation les véhicules doivent être homologués et passer des contrôles. Mais, ces tests réalisés en laboratoires, sont en réalité totalement bidons. Les constructeurs automobiles ont recours à de multiples artifices pour fausser les résultats, selon François Cuénot , ingénieur et membre de l’association Transports et Environnement :

Le test en lui-même date des années 70 et n’est pas du tout représentatif en laboratoire : on accélère de 0 à 50km/h en 30 secondes environ. Ce sont des décélérations très faibles et pas représentatives de la conduite normale. […] Ils sur-gonflent les pneus pour avoir moins de résistance au roulement, ils choisissent des pneus spécifiques, il y a tout un tas d’astuces comme ça qui font que le résultat du test n’est pas du tout représentatif.

François Cuenot, chargé de mission pour Transports et environnement
François Cuenot, chargé de mission pour Transports et environnement © France Inter / EG
Mais les constructeurs ne s’arrêtent pas là puisqu’ils présentent à l’homologation des modèles qui n’ont pas grand-chose à voir avec les voitures qui vont ensuite être vendues au consommateur comme le confirme**François Cuenot** : > _Aujourd’hui on teste des véhicules de pré-série avant la mise sur le marché du véhicule. Ce sont des véhicules spécialement fabriqués et mis au point pour faire ces tests. Même les constructeurs l’appellent le « Golden Car » : celle qui est faite pour passer des tests_ ### ### **La défense des constructeurs** Elle est stupéfiante face à ces mises en cause. A la question « _Est-ce vrai que vous vous arrangez avec ces contrôles ?_ », voici ce que répond **François Roudier,** le porte-parole du [**Comité des Constructeurs Français d'Automobiles (CCFA)** ](http://www.ccfa.fr/ "Le site du CCFA") : > _Oui c’est vrai, vous avez des tests, c’est comme le bac, on prend du café avec du speed et on essaie d’être le meilleur possible, on aura 18 en physique alors que d’habitude on a plutôt 13 de moyenne. Alors voilà c’est vrai que tout le monde fait ça. C’est lié à l’ancien cycle d’essais_ [Nouveaux cycles d’essais Européens],_tellement ridicule qu’il pousse au n’importe quoi et à la recherche de la limite maximum autorisée par la loi_ ### **Une** **gigantesque hypocrisie** Car, à l’arrivée, les tests effectués en conduite réelle et non plus en laboratoire, s’avèrent catastrophiques pour les constructeurs. Selon l’ancienne ministre de l’environnement **Delphine Batho** , **l’affaire Volkswagen** fait apparaitre un scandale d’une ampleur encore plus grande :
Volkswagen
Volkswagen © MaxPPP
> _Au travers de cette affaire Volkswagen, tout le monde a découvert une information qui n’était pas complètement inconnue : les nouvelles normes de pollution des véhicules ne sont en réalité pas respectées car les tests ne sont pas fait en condition réelle de conduite et donc on a par exemple neuf véhicules diesel sur dix qui ne respectent pas les nouvelles normes anti-pollution_ __ Un chiffre colossal et toutes les études indépendantes disent peu ou prou la même chose. De surcroît, les dépassements constatés chez une grande majorité de constructeurs européens sont considérables : plus 400 % en moyenne. Au lieu des 80 milligrammes de **dioxyde d’azote** autorisés, ce sont en réalité 300 à 400 milligrammes de dioxyde qui sont dégagés par un véhicule au kilomètre. ### **Une arnaque qui ne date pas d’hier** Cela fait déjà quatre ou cinq ans que les organismes de contrôle savaient qu’il y avait un énorme différentiel entre les tests en laboratoire et la réalité. C’est en tous cas ce qu’a reconnu publiquement au **Sénat,** devant les parlementaires, le 13 octobre 2015, [une représentante de la **Commission européenne** , ](http://videos.senat.fr/video/videos/2015/video30237.html "Table ronde au Sénat sur la mesure des émissions des véhicules à moteur diesel")**[Joanna Szychowska](http://videos.senat.fr/video/videos/2015/video30237.html "Table ronde au Sénat sur la mesure des émissions des véhicules à moteur diesel")** : > _Ce n’est pas un problème qui est apparu avec l’affaire Volkswagen, la Commission était bien consciente de son existence depuis au moins 2010. En effet on avait fait une recherche avec le Centre de recherche de la Commission qui a démontré d’abord en 2011 puis 2013 qu’effectivement le niveau de NOX dépassait le niveau prévu par la législation._ ### **La réponse des pouvoirs publics** Côté français, peu de réaction : quelques parlementaires, alertés par des associations, ont essayé de modifier les textes, pour obtenir une expertise plus indépendante, mais ils se sont heurtés à un mur. Comme la sénatrice écologiste [**Aline Archimbaud** ](http://alinearchimbaud.fr/?tag=diesel "Le site officiel de la sénatrice ") qui a vu ses deux propositions successives retoquées, par ses collègues du **Palais Bourbon** : > _Elles ont toutes été rejetées. La deuxième fois, c’est trois jours avant le scandale Volkswagen, et à cause de la présence d’un lobby des constructeurs automobiles qui influence les parlementaires. Les lobbyistes viennent au Parlement, invitent les élus à des réunions dans lesquelles ils présentent des graphiques. J’ai moi-même été à l’une d’entre elles. On m’a averti dès le début que mon équipe était très mal informée, que je n’étais pas au courant, par exemple, que les anciens diesels étaient dangereux mais pas les nouveaux ! Des pressions existent donc. Ces lobbies font de la contre-information_ ### **Après le scandale, des constructeurs bien plus discrets** A la suite de**l’affaire Volkswagen** , le 13 octobre 2015, ils sont invités à venir s’expliquer au**Sénat** sur la question du diesel devant la représentation nationale, mais, le**sénateur UDI** , **Hervé Maurey** , qui les avait conviés à une table ronde, les attend toujours : > _Nous avions bien entendu invité PSA, Renault, Volkswagen, le Comité des Constructeurs Français automobiles, mais aucun d’entre eux n’a souhaité venir. J’ai pourtant personnellement décroché mon téléphone pour leur dire qu’à mon sens la politique de la chaise vide n’était certainement pas la meilleure, mais malgré ces mises en garde, ils ont maintenu ce choix que je regrette tout particulièrement_ Une discrétion qu’explique **François Roudier** , le représentant des constructeurs français :
François Roudier, porte-parole du CCFA
François Roudier, porte-parole du CCFA © Fabrice Gallou Studiofag com / Fabrice Gallou Studiofag com
> _C’est très simple, tout le monde automobile le 13 octobre était au plus grand événement de l’année : le salon de Francfort. L’année prochaine s’ils font une commission le 1er octobre 2016, on ne pourra pas y aller non plus à cause du Mondial de l’Automobile qui commence le même jour_ ### ### **Des révélations en cascade** La dernière en date est celle de journalistes de[**« Auto Plus »** ](http://www.autoplus.fr/ "Le site du magazine")qui ont testé sur circuit, non pas la pollution dégagée par les voitures, mais tout simplement leur consommation, le nombre de litre consommés au 100km, et là aussi selon **Nicolas Bernard,** chef du service essais de**« Auto plus »** , de grosses différences ont été constatées sur presque tous les modèles avec les tests en laboratoire : > _On a des consommations qui s’élèvent jusqu’à 80% de plus, quasiment deux fois ce qui est annoncé. Au mieux ça descend à moins de 10% d’écart et en général il s’agit des voitures sportives. Les constructeurs profitent en général d’un dispositif de test qui est très clément pour eux, réalisé dans une salle fermée, sur des rouleaux où on ne tourne pas les roues où il y a des accélérations très faibles et c’est pour ça qu’on retrouve des chiffres qui sont impossibles à refaire sur la route. Donc ça les arrange bien, forcément, même s’ils savent qu’à l’heure actuelle on a jamais eu d’écarts aussi gros : 40% de moyenne d’écart entre ce qu’ils annoncent et ce que, nous, on trouve réellement sur la route_ Et ces 40 % de plus se traduisent très concrètement pour les consommateurs, comme le confirme le calcul réalisé par **Loreleï Limousin** , de l’association [**_Action Climat_** :](http://www.rac-f.org/ "Son site officiel") > _C’est un coût énorme : environ 500€ de dépense en carburant supplémentaire par an pour un automobiliste. Un coût aussi pour l’environnement car les normes ne sont toujours pas respectées, et les diminutions des émissions de gaz à effet de serre des transports trop faibles. Il faut donc absolument mettre en place des tests plus robustes avec un mécanisme de surveillance_ ### **Un coût environnemental et médical**
Permis de conduire modifié
Permis de conduire modifié © France Inter / TJ
On peut calculer aussi ce que cela génère en**CO2** supplémentaire : plus on consomme de carburant, plus on dégage de CO2 : environ 40 % de plus. Pour la France cela représente sur un an une cinquantaine de millions de tonnes de CO2 en plus. Des chiffres très sensibles à quelques semaines de la **COP 21:** **Lorelei Limousin** , d’_**Action Climat**_ , dresse un bilan pour la **santé publique :** > _C’est plus de 40 000 décès prématurés par an, rien qu’en France. Et énormément de maladies supplémentaires, surtout chez les personnes fragiles - les enfants, les personnes âgées, chez les publics déjà défavorisés qui habitent souvent à côté des axes routiers comme le périphérique à Paris. La pollution de l’air cause des maladies respiratoires, cardiaques et pulmonaires. Mais aussi de plus en plus d’études montrent que ça pourrait causer des problèmes neurologiques, de stress, déconcentration chez les enfants, de cancers – depuis 2012 on sait que le diesel est cancérigène_ __ ### **La pirouette de Bruxelles** Suite à cette avalanche de révélations, les **experts européens** se sont enfin réunis, le 27 octobre 2015, après cinq ans d’hésitation, pour décider de la mise en place de**nouveaux tests** , ceux-ci effectués en condition réelle et non plus en laboratoire. Sauf que cette réunion a eu des résultats plutôt… stupéfiants. Les experts, mandatés par leurs pays respectifs, ont décidé de relever les normes. Pour le **dioxyde d’azote** le droit à polluer n’est plus fixé à 80 milligrammes, mais à 168 ce qui a déclenché une très grosse colère des **écologistes** , comme celle de la [**députée européenne Karima Delli** ](http://www.karimadelli.com/ "Le site de la députée") : > _On a vu_ [le 27 octobre 2015] _cette réunion de « comitologie » où des représentants des Etats se sont accordés avec la Commission non pas à respecter les normes automobiles, mais à donner aux constructeurs automobiles des permis de polluer. Aujourd’hui c’est la prime aux tricheurs. On pourrait poser la question aux constructeurs automobiles : «_ Comment faire pour respecter les normes anti pollutions ? _» Et bien la réponse de la classe politique, des Etats et de la Commission, est très simple : en effaçant les normes. On est quand même en train de marcher sur la tête !_ ### **Pourquoi une telle entourloupe ?** Les experts savaient parfaitement que s’ils conservaient les mêmes normes, aucun véhicule européen ne serait plus homologué car jusqu’à présent les tests étaient bidons. Il fallait donc réadapter les normes, dans la perspective de vrais tests qui devraient être opérationnels à partir de 2017. Une façon de reconnaitre que jusqu’à présent tout le monde a fermé les yeux sur la supercherie, d’où l’embarras de **Ségolène Royal** , le 30 octobre 2015, quand, sur **RTL,** on lui demande d’expliquer l’attitude du représentant français lors de cette réunion**à Bruxelles** : > _Notre représentant ne s’est pas insurgé contre la mesure, il a soutenu malgré tout les propositions de la commissaire européenne et ensuite il s’est laissé prendre dans un débat de consensus. Il faut quand même souligner qu’une partie de cette décision est un progrès, puisque ce qui a justifié, à mon avis, la décision du technicien français, même s’il aurait dû en rendre des comptes, c’est que la CE a décidé que désormais les tests de contrôle sur les voitures devaient être fait en condition normale de conduite et pas en condition artificielle. Voyez la complexité des choses : des décisions trop complexes qui ne sont pas comprises par les citoyens sont des décisions qui sont mal faites_ __ ### **Le diesel français : un choix malheureux** Ces décisions traduisent surtout un très grand malaise des européens sur ces questions et des français en particulier, car si le diesel est bien dans la ligne de mire, il ne faut pas omettre que plus de 60% des voitures vendues en France roulent au diesel. Un choix qui se retourne aujourd’hui contre les Français comme l’explique **Franck Laval** , le président **_d[’Ecologie Sans Frontières](http://ecologiesansfrontiere.fr/ "Site de l'association")_** [](http://ecologiesansfrontiere.fr/ "Site de l'association"): > _Malheureusement pour la France, on est les rois du diesel. Depuis 1978, l’Etat français est devenu le complice ou l’allié économique des fabricants de diesel, grâce à une fiscalité généreuse. Et évidemment, les Français, qui ne sont pas des crétins et regardent leur porte-monnaie, ont acheté en masse des diesels. Et puis, est arrivé le Grenelle de l’environnement, dont on est à l’origine. Et l’effet pervers d’une des mesures phare du Grenelle - le bonus-malus – qui tout en favorisant les véhicules non émetteurs de CO2, a du coup favorisé de façon exponentielle l’achat par les Français de petits véhicules diesel. On est ainsi passé d’un parc de 50% d’immatriculations dans l’année à une « dieselisation » de la société. Plus on avance plus ça va être difficile de sortir du diesel, or on n’a pas le choix._ __ Et c’est aussi pour cette raison que ce dossier à un mois de l’ouverture de la[**conférence sur le réchauffement climatique** ](http://www.cop21.gouv.fr/fr) est devenu éminemment politique. ## Les liens [L'association Transports et Environnement](http://www.ate.ch/nos-themes/tromperie-vw/) [Réseau Action Climat France](http://www.rac-f.org/)
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