Hayat boumeddienne s'exerçant au tir à l'arbalette dans le Cantal
Hayat boumeddienne s'exerçant au tir à l'arbalette dans le Cantal © DR / DR

1 - Ces Françaises qui inquiètent la justice

Une enquête d'Elodie Guéguen

Le chiffre ne cesse de grossir : 220 Françaises sont en ce moment dans les rangs de l'organisation Etat islamique en Irak et en Syrie, selon un document confidentiel des services de renseignement auquel nous avons eu accès. Il y encore deux ans, les femmes ne représentaient que 10% des départs vers l’Irak ou la Syrie, aujourd’hui elles constituent 35% du contingent de djihadistes français. Un tiers de ces Françaises sont des converties à l’Islam.

Qui sont ces femmes dans le djihad, celles qui épousent la cause ? Pour l’avocate pénaliste Samia Maktouf :

Elles sont la force, le point d’ancrage de ces terroristes. Ce ne sont pas des victimes et elles ne souhaitent surtout pas s’attribuer le statut de victimes. Ce sont des femmes qui agissent, qui jouent un rôle prépondérant, ce sont des femmes qui sont faiseurs de destins.

Il y a en France des figures féminines du djihad. Elles se prénomment Sarra, Camille, Souad . Ou Hayat Boumeddiene. L’image de celle-ci a frappé les esprits, elle a été diffusée partout en janvier 2015. La jeune femme enceinte venait de rejoindre la Syrie, quelques jours seulement avant que son compagnon Amedy Coulibalyne tue une policière à Montrouge puis n’abatte froidement quatre personnes dans l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. Hayat Boumeddiene était la compagne mais aussi, peut-être, la complice du terroriste. Aujourd’hui, dans les rangs de l’organisation Etat islamique , elle serait perçue comme un modèle pour les femmes de djihadistes. Au point de les conseiller, comme il y a quelques mois, lorsqu’elle accordait une interview au magazine francophone de DAECH [acronyme de l'organisation Etat islamique] , Dar-al-islam:__

Mes soeurs, soyez pour vos maris, pour vos frères, vos pères, vos fils, des bases arrières sûres pour eux, de bonnes conseillères, qu'ils trouvent en vous le repos et la tranquillité.

« Radicalisation conjugale »

Amedy Coulibaly et Hayat Boumeddiene dans le Cantal en 2010
Amedy Coulibaly et Hayat Boumeddiene dans le Cantal en 2010 © DR / DR

Pour dessiner le portrait d’Hayat Boumeddiene , nous avons dû nous plonger dans les compte-rendus d’audition de ses proches par la police. Tous ont décrit une ex-adolescente en manque de repères, qui a vécu en foyer, devenue une femme de plus en plus sage, de plus en plus pieuse, la plus facile à vivre de la famille. Pour autant, Hayat Boumeddiene n’a pas le profil d’une victime. Il suffit de regarder ces photos exhumées par les services de renseignement : dans leCantal où son mari est allé rejoindre son mentor - le terroristeDjamel Beghal - Hayat apparait telle une guerrière intégralement voilée, en train de s’exercer au tir à l’arbalète. Elle n’a rien d’une victime qui se serait radicalisée sous l’influence d’Amedy Coulibaly . D’ailleurs, c’est peut-être même le contraire qui s’est produit, si on analyse ce qu’elle racontait sur son couple en 2010 lors d’un interrogatoire par la police dans un précédent dossier de terrorisme :

Amedy n’est pas vraiment très religieux. Vous savez il aime bien s’amuser, tout ça… et puis il travaille chez Coca-Cola (…) Moi j’ai dû arrêter de travailler quand j’ai commencé à porter le voile intégral en 2009 (…) J’ai eu un passé difficile et cette religion m’a apaisée(…) Je n’ai plus d’ami homme, ça ne m’intéresse pas du tout. (…) Maintenant j’aimerais partir dans un pays arabophone pour apprendre l’arabe littéraire

Cinq ans avant les attentats de janvier 2015 , le parquet de Paris évoquait déjà dans un réquisitoire « la radicalisation conjugale » du couple Boumeddiene/Coulibaly.

D’autres femmes auraient pu contribuer à la radicalisation d’hommes devenus par la suite des terroristes. C’est ce que répète depuis plusieurs années déjà Samia Maktouf , elle défend des victimes de Mohamed Merah. Pour cette avocate, le terroriste de Toulouse a été influencé par sa famille. Et notamment par sa sœur, Souad :

Samia Maktouf
Samia Maktouf © Radio France / Elodie Guéguen@RF

Souad Merah est un pilier qui a porté la fratrie Merah. Une chose ressort clairement de l’instruction : elle ne pouvait ignorer le projet terroriste macabre de ses frères puisqu’elle les a formatés. Elle avait même de l’ascendant sur son mari. C’est une personne d’une force extraordinaire, comme c’est le cas des femmes de son profil.

Précisons que l’enquête n’a jamais démontré l’implication de Souad Merah dans les tueries de Toulouse. En revanche, l’on sait que la sœur de Mohamed Merah a tenté depuis de rejoindre l’organisation Etat islamique .

« On a négligé le rôle des femmes »

Comment expliquer qu’elle ait pu quitter la France en en échappant à la vigilance du renseignement ? Sans doute parce que les services ont longtemps ignoré la possible dangerosité des femmes, même celles qui ont émigré, un temps, sur une terre de djihad ! C'est le constat de Romain Caillet , chercheur et spécialiste des mouvements djihadistes :

« Ce qui me frappe, c’est qu'il est très rare que des hommes n’aient pas été incarcérés alors les femmes qui revenaient de Syrie étaient prises pour des victimes, certaines n’étaient même pas questionnées !

En effet, les femmes sont assez peu nombreuses à être poursuivies dans les dossiers de djihadisme. 22 femmes sont actuellement mises en examen en France, pour 213 hommes. Il y a plusieurs explications à cette faible proportion des femmes dans les dossiers judiciaires. D’abord, contrairement aux hommes, il y a peu de femmes parties en Irak et en Syrie qui ont pu rentrer en France. Ensuite, pour celles qui sont revenues, la justice a du mal à prouver qu’elles ont été impliquées dans une « katiba », c’est-à-dire un bataillon. Or en droit français, il est indispensable d’apporter cette preuve pour qualifier le délit d’ « association de malfaiteur en relation avec une entreprise terroriste ». Enfin, on a longtemps cru que les femmes agissaient sous la contrainte, comme l’explique l’ancienne juge antiterroriste Béatrice Brugère , secrétaire nationale de FO Magistrats :

Béatrice Brugère
Béatrice Brugère © Elodie Guéguen@RF / Elodie Guéguen@RF

Le focus judiciaire s’est davantage axé sur les hommes, c’est un stéréotype pour nous beaucoup plus facile, beaucoup plus connu, beaucoup plus compréhensible aussi, par rapport à l’idée que l’on se fait du terrorisme. Le rôle des femmes est quelque chose que l’on a négligé, or il est important parce qu’elles ont une force différente et un véritable militantisme. Elles peuvent être provocantes. Ce qu’on a pu voir, c’est que souvent elles ne sont pas faibles par rapport à leur engagement, elles assument parfaitement leurs positions, elles ne cherchent pas à excuser ou à se dérober.

Un aplomb sans faille

En interrogatoire, les femmes font souvent preuve d’un aplomb extraordinaire, comme le raconte l’anthropologue Dounia Bouzar qui intervient auprès de jeunes radicalisés :

Dounia Bouzar
Dounia Bouzar © MAXPPP /

J’ai vu des petites de 14 ou 15 ans qui sont interrogées trois jours de suite par l’antiterrorisme, c’est très impressionnant : elles ne bronchent pas ! Quand je les récupère après l’interrogatoire, elles me disent : "Je ne ressentais rien, c’est comme si, de toute façon, j’étais dix fois plus puissante qu’eux, je n’avais pas peur, même si j’entendais parfois mes parents qui pleuraient, il n’y avait plus rien qui me touchait"

Ces femmes adoptent aussi souvent cette attitude devant leurs proches ou sur les réseaux sociaux. La preuve : ce courriel rédigé par la jeune épouse française d’un des terroristes du Bataclan, révélé il y a quelques semaines par Le Parisien-Aujourd’hui en France. Un message à une amie envoyé de Syrie, quelques jours seulement après les attentats du 13 novembre. La confession, en forme de revendication, est glaçante :

J’étais au courant depuis le début et j’ai encouragé mon mari à partir pour terroriser le peuple français (…) J’envie tellement mon mari, j’aurais tellement aimé être avec lui pour sauter aussi.

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Selon des sources judiciaires, de plus en plus de Françaises tiennent ce type de discours et encouragent les djihadistes à passer à l’acte.

C’est ce qu’aurait fait Maeva, qu’on surnomme « la marieuse de DAECH». Cette convertie de vingt-un ans a été interpellée à l'été 2015 à son retour de Syrie. Elle est soupçonnée d’avoir encouragé des Françaises à venir en Syrie, Maeva leur trouvait des maris. Mais les accusations ne s’arrêtent pas là selon une source proche du dossier :

Non seulement nous avons découvert que Maeva faisait du prosélytisme sur les réseaux sociaux auprès de françaises très jeunes, mais en plus, elle leur disait : « Si vous n’arrivez pas à venir jusqu’ici en Syrie, eh bien alors il vous faut attaquer la France et commettre une opération martyr ! __

Attaques suicide évitées

Les autorités sont persuadées que certaines attaques suicide menées par des Françaises ont aussi été évitées de peu. Les magistrats citent l’exemple de Camille , arrêtée en décembre 2015 àMontpellier, chez qui on a trouvé un faux ventre de femme enceinte. Les enquêteurs ont la conviction qu’il était destiné à masquer une ceinture d’explosifs, ce que nie la jeune femme.

Il y a également le cas de celle que nous appellerons Sonia, une jeune femme dépressive récemment condamnée par le tribunal de Béthune pour apologie du terrorisme. La mère de cette convertie raconte que Sonia a été approchée il y a quelques mois par un groupe de djihadistes pour mener une attaque suicide à Marseille :

Le groupe avait demandé qu’elle le rejoigne « pour faire péter une synagogue », comme elle a dit. D’après ce qu’elle a raconté, ils devaient aussi prendre des juifs en otages. Elle devait mettre la ceinture d’explosifs. C’est ce qu’elle a expliqué (aux enquêteurs, NDLR). Elle savait très bien comment ça se maniait. Elle passait le fil le long de sa manche, elle avait la manette sur laquelle elle devait appuyer si jamais il se passait quoi que ce soit.

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Et puis il y a__Sarra, une jeune Parisienne qui aurait reconnu devant les policiers du renseignement avoir cherché à mener une opération kamikaze, d’abord àEurodisney , puis au siège de laSociété Générale . Des accusations contestées par ses proches et son avocat. Nous avons suivi le procès de Sarra. Il se tenait il y a quelques semaines à Paris, mais la jeune femme n’était pas là, elle est en fuite, elle a violé son contrôle judicaire pour tenter de rejoindre la Syrie. Cette musulmane de vingt ans vivait chez ses parents à Paris. « Pro » de l’informatique, elle était inscrite en école de commerce. Elle s’est radicalisée presque du jour au lendemain lorsque ses profs lui ont demandé d’ôter son voile en classe. Puis, Sarra a passé deux ans derrière son ordinateur à faire ce que l’on appelle un « djihad médiatique », sur internet. En deux ans, selon les enquêteurs, elle a tissé des liens avec les principaux groupes terroristes de la planète. Sarra utilisait des clés de cryptage pour communiquer avec eux, elle relayait leurs messages, elle les traduisait, jusqu’au jour où elle aurait proposé au comité militaire d’AQPA, Al Qaeda dans la Péninsule arabique , de commettre un attentat suicide en France. Selon la justice,Al Qaeda lui aurait alors répondu : « Nous ne voulons pas de vous parce que vous êtes une femme, et que nous n’enrôlons pas les femmes »…

Des icônes pour les djihadistes

L’histoire l’a pourtant montré, les organisations terroristes ont souvent utilisé les femmes dans la lutte armée. Certaines femmes sont même devenues de véritables icônes pour Al Qaeda ou pour DAECH . A l’image de la jeune boulangère belge, Muriel Degauque , qui, en 2005, près de Bagdad, a été la première occidentale à commettre une attaque suicide.

L’irakienne Sajida Rishawi est une autre figure du terrorisme au féminin. Elle a participé aux attentats sanglants d’Amman en 2005, au nom d’Al Qaeda. Elle a tenté de faire un carnage, mais elle n’est pas arrivée à ses fins, contrairement à son mari qui s’est fait exploser juste à côté d’elle.

De manière glaçante, presque clinique,Sajida Rishawi , a raconté les faits quelques jours plus tard à la télévision jordanienne :

On est entré dans l’hôtel avec mon mari, on s’est installé chacun dans un coin, il y avait un mariage, des enfants, des femmes et des hommes. Et mon mari s’est fait exploser. Moi je voulais le faire, mais ça n’a pas fonctionné.

Pas encore de combattantes au sein de l’EI

Mais les femmes terroristes restent des exceptions. Et les Françaises qui ont rejoint DAECHen Irak et en Syrie ne participent pas aux combats selon les services de renseignement. Pas encore, en tout cas raconte Wassim Nasr , journaliste àFrance 24 et spécialiste des mouvements djihadistes :

Des femmes combattantes, pour l’instant on n’en n’a pas parce que le groupe ne se trouve pas en besoin d’envoyer des femmes au front. C’est la seule raison. Mais quand l’Etat islamique sera acculé –s’il l’est un jour-, les femmes pourront aller combattre

Si les femmes ne prennent pas les armes, elles ont cependant une place très importante au sein de l'organisation de l’Etat islamique.DAECH est d’ailleurs la première organisation terroriste qui cherche à séduire des femmes dans le djihad. Pour Wassim Nasr , il suffit de regarder la propagande de l’EI qui est autant à destination des femmes que des hommes :

Wassim Nasr
Wassim Nasr © Elodie Guéguen@RF / Elodie Guéguen@RF

Les djihadistes veulent une femme qui est foncièrement avec la cause et qui a un rôle primordial dans la cause. Pour l’Etat islamique, la mission principale est de former les prochaines générations. Et, là, le rôle de la femme, le rôle de la mère, est encore plus important que le rôle du combattant.

2 - En Syrie, des djihadistes arrogantes et brutales

Une enquête de Laetitia Saavedra

Les femmes parties rejoindre l’organisation Etat islamique en Syrie et en Irak ne prennent pas les armes. L’organisation leur a confié une autre mission tout aussi importante : celle de faire des bébés, de fabriquer la future génération de djihadistes pour peupler le Califat autoproclamé de DAECH .

Sur place, l’organisation Etat islamique leur facilite la vie en leur fournissant des logements gratuits - comme aux hommes d’ailleurs - des appartements abandonnés par les Syriens qui ont fui. L’organisation valorise fortement ce rôle des femmes dans ses magazines en ligne pour les attirer et créer une sorte de djihad familial, le but étant d’établir une société conforme à son idéologie, selon Hala Kodmani, journaliste franco-syrienne opposante au régime de Bachar El Assad et à DAECH :

Hala Kodmani
Hala Kodmani © MaxPPP / MaxPPP

Le premier rôle c’est d’être des femmes, de fonder une famille, devenir des épouses de jihadistes puisque tout le projet est d’établir une société idéale selon leur idéologie. On retrouve aussi les femmes dans l’enseignement, dans la police, dans les brigades de femmes à Raqqa ou ailleurs où elles veillent à la répression des femmes car seules des femmes peuvent réprimer des femmes. Les médecins les infirmières sont très demandées et on a beaucoup de djihadistes qui arrivent avec des formations médicales. Et pour certaines, quand elles ont une autorité, ce sont des princesses : elles ont un pouvoir une responsabilité, elles sont donneuses d’ordre.

Des profils très recherchés pour des fonctions stratégiques

Le profil le plus recherché par DAECH : les plus diplômées, les spécialistes de la communication, parfois d’anciennes journalistes, ou même celles qu’on nomme les « énarques de l’Etat islamique », qui savent faire tourner une administration.

C’est le constat de Haya Al-Ali, une jeune syrienne de 27 ans originaire de Raqqa, le fief de l'Etat islamique en Syrie. Haya a été une opposante au régime de Bachar El Assad et à DAECH et l'une des fondatrices de Raqqa is Being Slaughtered Silently . Elle a tourné en 2014un documentaire en caméra caché, au péril de sa vie, dansRaqqa occupée par l’Etat islamique . Elle a fui la Syrie il y a un an et demi et a aujourd’hui le statut de réfugiée politique en France :

Haya Al Hali
Haya Al Hali © @Laetitia Saavedra/RF / @Laetitia Saavedra/RF

Beaucoup ont des diplômes de haut niveau, des doctorats, des masters, des licences, elles occupent de hauts postes dans l’administration. D’autres femmes se sont ralliées à DAECH pour apporter leur expertise dans le journalisme, la communication, dans la propagande, la gestion des réseaux sociaux. Elles sont devenues un véritable Etat dans l’Etat et sont très bien rémunérées

Mais toutes ces femmes djihadistes ne sont pas journalistes ou fonctionnaires, mais en grande majorité des femmes au foyer.

Des brigades féminines adeptes de la torture…et des amendes

Image de propagande de l'Etat islamique
Image de propagande de l'Etat islamique © DR / DR

D’autres ont intégré les brigades féminines de la police islamique qui font régner la terreur. Elles ont été créées par DAECH il y a environ deux ans alors que des opposants à l’Etat islamique - des hommes del'armée syrienne libre – venaient de commettre des attentats cachés sous des burqas. Le but : procéder à des contrôles d’identité sur les femmes par des femmes. Ces brigades existeraient dans plusieurs villes, dont Mossoul et Raqqa. Et c’est dans cette ville que Haya al-Ali , la jeune opposante syrienne a été témoin d'atrocités de la part de ces milices féminines :

Les femmes de DAECH se comportent exactement comme les hommes, elles fouettent les autres femmes, leur mettent des contraventions pour n’importe quelles infractions. Si une femme commet un délit, la brigade des femmes la traîne de force dans une voiture et l’emmène en prison où elle sera fouettée. Quand l’Etat islamique est arrivé il torturait les gens dans les rues, ils avaient des pinces en fer pour arracher les seins des femmes jusqu’à que mort s’ensuive. On m’a parlé de différentes formes de tortures.

Ces brigades multiplient aussi les contraventions : elles mettent des amendes totalement disproportionnées, qui permettraient d'ailleurs de récolter de grosses sommes d'argent, raconte encore Haya Al-Ali :

Il y a des contraventions pour des femmes qui ne portent pas de gants, celles qui ont du vernis aux ongles ou des chaussettes pas assez épaisses ou pas assez noires, pour un niqab trop transparent ou pour une habaya extra large mais jugée trop près du corps. Mais aussi des amendes pour des filles avec de trop beaux yeux qui sont humiliées et traitées de provocatrices, de séductrices. Ou encore pour celles qui font trop de bruits avec leurs talons. Des vengeances d’hommes à qui une fille a refusé sa main. Après ils savent où la trouver, la faire punir pour n’importe quel délit. C’est la milice des femmes qui est chargée de ces représailles.

Des milices des mœurs composées … d’anciennes prostituées

Plus étonnant : cette brigade de femmes de Raqqa , chargée de l'application des bonnes mœurs de l'Etat islamique , aurait été constituée, à sa création, avec un bataillon de prostituées. En effet, le très prude Etat islamique n'aurait pas hésité à recruter les prostituées deRaqqa pour faire appliquer la charia. La jeune Haya en a connu beaucoup qui se sont reconverties à l'époque :

A Raqqa, il y avait beaucoup de maisons closes, de dancing, de cabarets avec des chanteuses – syriennes en majorité – Quand l’organisation Jabbat Al Nosra est arrivée, elles ont toutes été arrêtées. Mais quand DAECH s’est implanté à Raqqa, ces prostituées ont été recrutées pour former le tout premier noyau de la milice des femmes. Des femmes méprisées par la société, je connaissais leurs prénoms, leurs visages. Elles pouvaient à tout moment m’envoyer en prison et me fouetter.

Aujourd’hui, ces milices seraient principalement constituées d’étrangères parlant arabe.

Des djihadistes étrangères arrogantes et méprisantes

Outre l’hyper-violence, il semble que les étrangères djihadistes fassent preuve de brutalité et d’arrogance. Certains témoins parlent même de comportement de "colons" comme cette jeune femme qui souhaite rester anonyme et se fait appeler Sophie Kasiki . C’est l’une des rares Françaises à être revenue de Syrie : convertie à l'islam, elle est partie de France courant 2015 avec son fils de quatre ans, pour aller travailler dans un hôpital à Raqqa.Après deux mois d'enfer, elle a réussi à s'enfuir[voir son récit dans la bibliographie]. Elle décrit l'attitude brutale des étrangères djihadistes en Syrie :

Sophie Kasiki
Sophie Kasiki © @Laetitia Saavedra/RF / @Laetitia Saavedra/RF

Elles avaient un comportement très arrogant envers les femmes syriennes, de dictateur ou de colons. Comme si elles étaient élues et donc supérieures. Elles qui sont venues de pays étrangers pour reconstruire ce pays en dérive puisqu’elles considèrent – tous comme les hommes étrangers d’ailleurs – les Syriens comme des sous-hommes, des mauvais musulmans

Des maisons de femmes ou « maqqars »

Ces militantes venues des quatre coins du monde, transitent quasiment toutes par un point de passage obligé à leur arrivée dans le territoire de l’Etat islamique : une maison de femmes ou « maqqar » . Il en existe plusieurs aux frontières, et elles sont obligées d’y rester parfois très longtemps. A l’intérieur, le confort est très rudimentaire : quasiment pas d’électricité, peu ou pas d’eau courante. Il est interdit d'en sortir sans être marier. On y trouve des jeunes filles célibataires venues épouser un djihadiste ; certaines qui se sont mariées à un combattant par Skype sans même l'avoir rencontré ; d’autres encore venues en famille avec enfants et dont le mari est en camp d’entraînement…

Sophie Kasiki a passé vingt-quatre heures dans l’un des maqqars le plus grand de Syrie, à Raqqa . Un lieu sinistre dont elle a réussi à s’échapper :

C’est comme une crèche pour femmes avec leurs enfants pour certaines. Elle est grillagée, toutes les portes sont fermées, les clés sont tenues par une sorte de matrone armée. A l’intérieur : une salle télé avec des vidéos de propagande, montrant des égorgements, et toutes les horreurs que l’Etat islamique peut commettre. Les enfants sont habitués à voir des gens se faire couper la tête, et à ne pas réagir, à côté de leurs mères ou d’autres femmes qui applaudissent ou rient. Les petits que j’ai vus – de 2 à 6 ans et plus – avaient l’air d’être habitués à cette violence. Ce sont des petits sauvageons en fait.

Une hyper-violence promue aussi sur les réseaux sociaux

Cette hyper-violence promue par l'Etat islamique est aussi visible dans les SMS et les photos retrouvés dans les portables des rares femmes revenues de Syrie. Dounia Bouzar , la co-fondatrice du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'islam, s’est procurée certains de ces documents. Elle décrit des mises en scène macabres dont la sauvagerie n’a rien à envier à celle des hommes :

Comme les hommes, elles s’échangent des photos où elles tiennent des têtes coupées, et apprennent à des enfants de un an à jouer au football avec des têtes coupées ! Des gamines qui étaient en Première S l’année dernière dans des petites campagnes ! Et de la même façon, elles encouragent leurs maris à s’inscrire sur la liste des martyrs. j'en ai plein qui disent clairement : « trois fois je lui ai dit d’aller s’inscrire et s’il ne s’inscrivait pas je demandais le divorce !

Haya , la jeune opposante syrienne, a rencontré une Bordelaise convertie quand elle était à Raqqa et cette femme lui a fait des confidences prouvant jusqu’où elle était prête à aller :

Elle m’apprend qu’elle vient de France, qu’elle vivait à Bordeaux, elle s’y est mariée et a eu une fille qui doit avoir environ douze ans. Puis elle est tombée amoureuse d’un djihadiste libyen avec qui elle a eu un petit garçon de deux ans. Elle a alors pris ses enfants et s’est enfuie avec eux en Syrie pour le rejoindre. Elle m’a dit aussi qu’elle envisageait de marier sa fille de douze ans et qu’après elle était prête à se faire exploser contre l’Armée Syrienne Libre ou contre l’armée de Bachar El Assad.

Pourquoi cette adhésion à une idéologie si violente ?

Difficile de tenter d’expliquer l’irrationnel et les éléments de réponse apportés ne justifient en rien l’ultra-violence :

Sur les raisons du départ en Syrie et en Irak, il y a une première explication donnée par ces femmes : beaucoup estiment que la France, avec sa laïcité et ses lois contre le voile, les empêche de pratiquer leur islam correctement, d’où leur décision de partir seules ou en famille, dans le seul Etat réellement musulman à leurs yeux

Le « féminislamisme » ou le rejet du modèle de la femme occidentale

Pour certaines, c’est aussi le rejet du modèle de la femme occidentale dans lequel elles ne se reconnaissent pas, comme l’explique très clairement Géraldine Casutt , chercheuse àl’université de Fribourg en Suisse , et l’une des meilleures spécialistes de l’engagement des occidentales dans le djihad de l’Etat islamique . Elle fonde ses études sur un dialogue qu’elle a réussi à établir par Skype et par les réseaux sociaux avec près d’une centaine de personnes concernées : des filles parties en Syrie, des parents de djihadistes et des femmes militantes.

Selon Géraldine Casutt , il n’y a pas vraiment de profil type, mais des points communs : la plupart des jeunes femmes, avec qui elle est en contact, sont diplômées, issues des classes moyennes supérieures. Beaucoup sont converties. Et pour elles, le combat qui a été mené par les féministes en Occident est un échec et une erreur. Au final, aussi incroyable que cela puisse paraître, ces femmes ne réclament pas l’égalité avec les hommes, mais l’inverse. Une forme d’émancipation à l’envers. Le "féminislamisme" comme le nomme la jeune chercheuse :

Ces jeunes filles et ces femmes me disent : « on vous fait croire que vous êtes les égales mais finalement vous n’avez jamais été plus soumises aux hommes qu’aujourd’hui ». Donc le but est de s’émanciper de cette femme libérée. Et dans les sphères plus radicales de l’islam dont le djihadisme, on va considérer qu’il n’y a pas besoin de s’émanciper, qu’en tant que femme il n’y a pas besoin de revendiquer plus de droit parce que Dieu nous a voulues complémentaires. Dieu a dit que la femme devait dépendre d’un homme. Elles ne s’estiment pas soumises à l’homme mais soumises à Dieu.

Déception sentimentale et fantasme du prince charmant

Selon les témoignages recueillis par Géradline Casutt, beaucoup de ces jeunes femmes ont vécu des histoires sentimentales compliquées. Elles se sont senties trahies et humiliées, et partiraient donc là-bas dans l’espoir de trouver dans le djihadiste un homme idéal qui réparerait leurs blessures :

Pour beaucoup d’entre elles il y a eu peut-être tromperie et certaines me disaient avec dégoût qu'en Occident le fait de tromper son conjoint était un mode de vie. Tandis que dans un système régi par la Charia, si l’un ou l’autre conjoint a fait une faute, il est puni. [...] Il y a aussi cette image de virilité qu’elle mette en opposition avec des hommes occidentaux. Du vrai homme qui ne va pas faire le ménage et reste dans son rôle d’homme avant tout et surtout capable de protéger son épouse. Un vrai mec qui va tout donner pour vous

Sophie Kasiki raconte ainsi l’histoire de cette très jeune djihadiste belge qu’elle a rencontrée dans la maison de femmes de Raqqa :

Elle était en extase, en ébullition quand on lui a dit qu’un moudjahiddine voulait la demander en mariage. Elle me demandait comment ça se passait la première fois. Elle était toute excitée. Elle serait la princesse, il la considérerait, lui achèterait tout ce qu’elle voudrait. Ces jeunes femmes savent pour la plupart les horreurs qui se déroulent sur place, mais elles gardent une image hyper idyllique et complètement faussée de ces hommes

Mieux comprendre le basculement dans l’ultra-violence

Plusieurs éléments d’explication, selon Carole André-Dessornes, sociologue, spécialiste des femmes martyrs dans le monde arabe :

Pour certaines il y a la volonté de monter leur loyauté,ça passe par un excès de violence, du zèle tout simplement ; et pour d’autres c’est peut-être l’occasion d’exprimer toute cette violence qu’elles ont retenu jusqu’à présent. Elles se "lâchent" totalement au nom d’une cause, se donnent un pouvoir supplémentaire. Et quand certains, femme ou homme, ont du pouvoir , on sait très bien ce que ça peut donner. C’est aller jusqu’au bout, à l’extrême

Le psychanalyste Serge Hefez - qui a ouvertune consultation pour les familles de personnes radicalisées à la Pitié Salpétrière à Paris - propose une autre explication : celui ou celle qui tue, dénie à sa victime le statut d’être humain. On est face à un processus de déshumanisation des victimes. Dans le cas des djihadistes, ces victimes sont considérées par leurs bourreaux comme des mécréants, des apostats, des bêtes immondes qu’il s’agit de détruire. Mais selon Serge Hefez , le bourreau se confronte aussi à sa propre déshumanisation :

Ce n’est plus la jeune femme d’avant avec ses propres ressentis, ses propres projets, mais quelqu’un inscrite dans une idéologie dominée par la terreur de ce qui est différent et surtout avec la certitude que ce qu’elle défend est juste, une juste guerre. Et tout ce qui vient à l’encontre de cette vérité doit être détruit car c’est l’ennemi. Le monde est ainsi divisé entre les bons, les justes, les purs, ceux qui partagent l’idéologie à laquelle on a adhéré, et le reste du monde. J’ai beaucoup travaillé sur le Rwanda et quand la majorité des femmes adhéraient au fait que les Tutsis étaient la lie de l’Humanité, elles incitaient alors les hommes à tuer, à massacrer, à violer. Et elles-mêmes tuaient y compris les enfants. Ce qui veut dire que, pour tout un chacun, quand le groupe nous amène à adhérer très fortement à une certaine idéologie et bien malheureusement l’humain est prêt à aller très loin, et pas seulement l’humain mais l’humaine aussi

Les liens

Le manuel "Femmes dans l'Etat islamique" selon l'organisation Etat islamique Un manuel traduit en français pour le Centre de Prévention contre les dérives sectaires liées à l'islam (possibilité de téléchargement)

Djihadistes : la carte des combattants étrangers en Syrie et en Irak

Pourquoi il ne faut pas sous-estimer le rôle des femmes jihadistes Une enquête de France 24 de février 2015

Le CAFFES : association lilloise d'accompagnement contre l'emprise sectaire

« Les femmes djihadistes étrangères se comportent comme des colons en Syrie » L'interview complète de Sophie Kasiki, par Margaux Duquesne et Laetitia Saavedra, sur le site de France Inter

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