"Secrets d'info" enquête sur le double-discours français

Taxe sur les transactions financières
Taxe sur les transactions financières © MaxPPP / Vincent Isore

"L’ennemi c’est la finance" . On se souvient des propos tenus par François Hollande au Bourget lors de la campagne présidentielle.

Mais au-delà des discours , qu’a entrepris le président de la République depuis son élection ?

Qu’est devenu le projet de taxe européenne sur les transactions financières?

Paradoxalement, si le projet piétine en Europe , c'est parce quela France freine des quatre fers.

Tandis que nos gouvernants affichent une grande détermination à taxer la finance , nous sommes en réalité le grain de sable qui grippe la machine des négociations.

A quoi doit servir l’argent de la taxe ? L’exaspération des ONG.

L’argent de la taxe doit servir à défendre de grandes causes humanitaires.

Mais plus l’attente est longue, moins on peut faire de choses . Et le besoin de ces ressources se fait cruellement sentir.

Devant cetteabsence de volonté politique , les ONG exaspérées dressent un constat sévère.

Comment en est-on arrivé à un tel échec ?

"Pile je gagne, face tu perds". La spéculation des banques : un vrai casse-tête ?
"Pile je gagne, face tu perds". La spéculation des banques : un vrai casse-tête ? © Imaginechina/Corbis

L’idée d’une taxe sur les transactions financières a été réactivée lors de la crise de 2008 .

Dans unmonde de la finance en pleine panique , on imagineune taxe mondiale .

Mais il est impossible de mettre tout le monde d’accord.

L’Europe propose alors decréer une taxe à 28 .

Pour ne pas affaiblir la City , laGrande Bretagne s’y oppose etle projet périclite.

Onze pays européens font "bande à part"

Puisque l’entreprise se révèle difficile à 28, onze pays seportent volontaires pour créer cette fameuse taxe européenne . L’idée étant de donner l’exemple afin que d’autres pays suivent à terme.

Parmi cespays leaders , on trouve la France, l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie. Début 2013, la taxe semble sur de bons rails.

L’arbre qui cache la forêt.

France-Allemagne
France-Allemagne © MaxPPP

L’Allemagne, qui est en pleinecampagne électorale , puisnégociation de la formation d’une coalition gouvernementale ,freine le projet.

Mais cetteannée perdue à cause de l’Allemagne dissimule un autre blocage .

Si le projet est en panne , c’est surtout à cause de la France.

Tandis que nos gouvernants affichent une grande détermination à taxer la finance nous sommes le grain de sable qui grippe la machine des négociations.

La France se met très vite à tenir un double discours .

Elle bloque le processus car elle voudrait une taxe sur mesure : une taxe qui ponctionnerait les actions , mais qui ne toucherait pas aux autres produits financiers , comme lesproduits dérivés.

Qu’est-ce qu’un produit dérivé ?

A l’origine, il s'agit d’une sorte d’assurance permettant de couvrir toutes sortes de risques , de la hausse du prix du pétrole à l’invasion d’un pays par les criquets.

Cesassurances sont elles-mêmes réassurées , parfois plusieurs fois , de sorte que ces dérivés sont devenus des produits hautement spéculatifs.

Au point queWarren Buffet , l’un des hommes les plus riches au monde, les qualifie lui-même d’«armes de destruction massive ».

Le double discours de la France

"la bonne finance est notre amie", dit michel sapin
"la bonne finance est notre amie", dit michel sapin © reuters

La France produit 20 % des dérivés mondiaux . C'est pourquoi Bercy traine les pieds . Le ministère n’a pas envie d’affaiblir un secteur florissant par une taxe qui le pénaliserait.

La France s’est donc empêtrée dans une équation impossible .

D’un côté , après le Bourget, François Hollande ne peut pas montrer qu’il cède devant la finance . Mais de l’autre , il ne veut pas non plus s’attaquer aux dérivés par crainte d’affaiblir l’économie française.

C'est ainsi que le pays génèreun double discours - offensif dans les médias , et défensif dans les négociations - avec un ministre des finances,Michel Sapin qui fustige ce qu’il appelle la mauvaise finance , tout en défendant en coulisse des produits qui en font partie. Il serait en effet diffcile selon lui de faire la différence entre les bons et les mauvais produits dérivés.

La France et le phénomène des vases communiquant

société générale envisagede supprimer 600 á 700 emplois
société générale envisagede supprimer 600 á 700 emplois © reuters

D'autres phénomènes sont à l'oeuvre.

Le lobby bancaire mène une campagne offensive et disperse des discours alarmistes.

Un type de messag e qui trouve d'autant plus échos chez les hommes politiques français qu’ils sont beaucoup plus proches des milieux financiers qu’on pourrait le penser.

Fin 2014 , alors même que les négociations sur la taxe sont dansune impasse , deux des fonctionnaires spécialistes du dossier au ministère des finances sont embauchés par le secteur bancaire . L’un atterrit à la Fédération Française des Banques , et l’autre à la Société Générale .

Ce phénomène des vases communicants entre politique et finance est un classique en France et explique que le pouvoir ait autant de mal à réformer la finance.

Fin 2014, l’échec est total

Fin Décembre 2014 , la situation de blocage est telle qu’elle crée un malaise au sein de la gauche .

140 députés écrivent àManuel Valls pour lui demander defaire preuve de courage sur cette affaire.

Aux côtés des députés français, des parlementaires sociaux-démocrates allemands , puis autrichiens , se mobilisent.

François Hollande veut-il relancer le processus ?

Le 05 Janvier dernier l’attitude de François Hollande est contestée . Dans un tel contexte, ll n’estpas question pour lui d’apparaitre commele fossoyeur d’une taxe sur laquelle il a construit une partie de son image.

Il crée la surprise sur France Inter en annonçant qu’il veut reprendre l’initiative et relancer les négociations.

François Hollande n’a pas pour autant changé d’avis mais il a trouvé une astuce.

La France accepterait en effet queles produits dérivés soient taxé s, mais à un taux très faible .

Certains problèmes demeurent cependant. Les ONG redoutent les effets d’une taxe poudre aux yeu x : une taxe qui, certes, permettrait à la France de se prévaloir d’une victoire symbolique , mais quine rapporterait pas grand-chose, ni pour lutter contre le Sida , ni pourlutter contre le réchauffement climatique.

Ce qui serait un comble alors que Paris accueillera à la fin de l’année la grande conférence mondiale sur le climat.

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