C'est une spirale infernale dont l'Etat essaye de sortir. L'hébergement d'urgence des familles sans-abri se fait en grande partie aujourd'hui à l'hôtel. Un système qui coûte cher, alimente aussi une filière économique et pèse sur la viede ces personnes en grande fragilité. Un véritable engrenage. Avec plus de 35.000 personnes hébergées quotidiennement à l'hôtel en France via le Samu Social de Paris (dont dépend le 115), la facture de l'hébergement d'urgence s'élève à plus de 200 millions d'euros par an. Deux fois plus qu'en 2010 (15.000 nuitées).

Les personnes concernées par l’hébergement d’urgence

Selon le principe posé par la France à la fin des années 1990 aucun enfant ne doit dormir dans la rue. Conséquence : lorsqu’une famille n’a pas ou plus de toit, l’Etat doit lui venir en aide en lui apportant un logement d’urgence.

Les personnes en détresse appellent le Samu Social de Paris, le 115 , qui leur trouve une chambre d’hôtel. Comme ces deux femmes : la première a fui la Guinée-Conakry après une excision, elle est mère de jumeaux âgés de deux ans :

La chambre d'hôtel où vit la jeune mère guinéenne
La chambre d'hôtel où vit la jeune mère guinéenne © @CC/RF / @CC/RF

Je suis à l’hôtel depuis juillet 2011. Je suis restée longtemps dans une chambre où il y avait de l’humidité et pas d’eau chaude. Je n’ai personne, pas de famille en France. C’est dur

La seconde, algérienne, est venue en France pour faire soigner son fils handicapé, et s’est vite retrouvée sans papier et sans domicile :

J’étais dans la rue et je savais pas où aller alors j’ai demandé au 115 et j’oublierai jamais ce qu'il a fait pour moi. J’avais pas d’autres moyens. Je veux le bien de mon fils bien sûr. C’est pour lui que j’ai tout sacrifié pour qu’il s’améliore et qu’il aille bien. J’ai pas les moyens de sortir de l’hôtel. Si je travaille pas comment je peux payer un loyer ? Je suis à la disposition de mon fils handicapé. En plus on peut pas trouver de travail sans être régularisé

Le profil des familles prises en charge

Elles sont en grande majorité étrangères et ont fui le plus souvent leurs pays. On compte environ 4000 demandeurs d’asile. Il y a aussi des femmes qui ont quitté leur domicile, victimes de violences conjugales.

Plus de la moitié des familles qui font appel au Samu Social de Paris – le 115 - sont en réalité dans une situation administrative extrêmement compliquée, souvent même inextricable, on les surnomme les NI NI. Comme le raconte Caroline Delus , directrice du Pôle d’Hébergement et de Réservation Hôtelière (PHRH) :

Caroline Delus, directrice du PHRH
Caroline Delus, directrice du PHRH © @CC/RF / @CC/RF

Ce sont des gens ni régularisés ni expulsables avec des parcours de vie qui se sont fait en France mais pas forcément avec des papiers en bonne et due forme comme des cartes de séjour de dix ans.

Et dans ces familles de « ni ni » il n’y a bien souvent qu’un seul parent :

En règle générale des femmes avec un ou plusieurs enfants. Et sur les 15000 enfants, plus de 50% ont moins de trois ans. __

Essor explosif du nombre de familles

A la fin des années 90, seules quelques centaines de familles étaient dans cette situation. Les centres d’hébergement ayant été conçus pour des adultes isolés, on a préféré loger ces familles dans des hôtels. Puis leur nombre a augmenté : quelques milliers dans les années 2000 et, ces dernières années, le nombre de nuits en hôtel a explosé nous détaille Sylvain Mathieudélégué interministériel pour l’hébergement et l’accès au logement:

Sylvain Mathieu, délégué interministériel pour l'hébergement et l'accès au logement
Sylvain Mathieu, délégué interministériel pour l'hébergement et l'accès au logement © @CC/RF / @CC/RF

L’augmentation du nombre de nuitées a été très rapide. En 2010, vous aviez environ 15000 nuitées, chaque nuit était offerte. On s’est retrouvé en 2014 à 35000. On voit bien qu’il y a eu un phénomène massif. L’hébergement c’est la dernière roue du carrosse. Ca touche aux problèmes économiques, aux problèmes de construction de logements, de capacité de la France à absorber un certain nombre de personnes. C’est vraiment l’hébergement qui est à la fin du processus et va récolter en fait toutes les difficultés d’autres politiques mises en place. __

Des services de l’Etat débordés qui se réorganisent

Le Samu Social de Paris a dû mettre en place un véritable système de réservation hôtelière : le PHRH,Pôle d'Hébergement et de Réservation Hôtelière, qui reçoit et qui gère en direct les demandes du 115. Une plateforme que nous présente Stéphanie Tocqué, directrice adjointe duPHRH :

Stéphanie Tocqué, directrice adjointe du PHRH
Stéphanie Tocqué, directrice adjointe du PHRH © @CC/RF / @CC/RF

L’ensemble des secteurs font le tour des hôtels le matin pour rechercher des chambres disponibles. Il n’y a pas toujours de la place dans les hôtels, loin de là. On est en réelle saturation de dispositif. Voyez par exemple les familles de Paris : sur les 24 familles, quatre ont été réorientées sur Paris, les autres sur la banlieue : Cergy St Christophe, Goussainville, Valenton, Sarcelles, Malakoff….Il y a des soirs où des demandes sont en attente, il n’y a plus de chambres, comme hier soir sur les deux 115, on avait deux familles monoparentales avec un adulte et quatre ou cinq enfants. Des chambres très compliquées à trouver, on a donc signalé au 115 qu’on n'avait aucune disponibilité.

__

Un booking.com de l'hébergement social…

Plus de 550 hôtels hébergent des personnes orientées par le 115. C'est 15% environ de l'offre hôtelière en région parisienne. Au final, environ 400 établissements ne font que ça et n'accueillent aucune clientèle touristique : du petit "hôtel préfecture" dans le XVIIIème arrondissement de Paris accueillant depuis toujours des travailleurs immigrés, jusqu’aux chaînes du type Formule 1, en passant par des résidences comme les appart-hôtels.

…payé par l’Etat

Car les familles sont incapables de payer. l’Etat prend donc en charge ce dispositif et c’est d’ailleurs sa raison d’être. Le coût est de dix-sept euros par nuit et par personne, un prix très bas pour une chambre d’hôtel à Paris. Mais les apparences sont trompeuses : une chambre coûte rarement 17 euros car il y a des enfants, et la facture quotidienne s'élève plutôt à dix-sept euros multipliés par deux ou trois. Au total entre trente et cinquante d’euros voire plus. Par ailleurs, il ne s'agit pas d'un hébergement ponctuel – une à deux nuits, ou une semaine – mais de plusieurs mois de nuitées d'hôtels, voire de longues années.

Un business lucratif pour les hôteliers

C’est l’analyse d’Erwan Le Méner , sociologue au Centre d'Etude des Mouvements Sociaux. Il travaille sur ce sujet depuis plusieurs années et a vu toute une filière se tourner vers l'hébergement social :

Erwan Le Méner, sociologue
Erwan Le Méner, sociologue © @CC/RF / @CC/RF

Pour des établissements en perte de vitesse, il devient plus avantageux d’accueillir des familles puisque d’un côté toutes les chambres sont prises. Et même si le revenu dégagé pour chacune de ces chambres est moindre, la réservation de la chambre a lieu toute l’année. Ils en sortent gagnants. Une chambre d’hôtel pour trois personnes coûte environ 1500 euros par mois, or pour cette somme, même dans le parc privé, et même au cœur de Paris, vous trouvez mieux que 13m2 ! Des hôteliers et des commerçants ont vu qu’en hébergeant des familles ils pouvaient gagner un argent considérable. J’ai épluché les comptes de certains établissements et les indicatifs de profit sont vraiment au beau fixe !

Un véritable business pour certains comme cet hôtelier - qui a préféré rester anonyme. Il a lancé il y a huit ans, son premier hôtel avec huit studios pour bénéficiaires du 115. Aujourd'hui il possède plusieurs résidences et ne cache pas que ses affaires se portent très bien :

__ Ca crée du patrimoine car j’achète mes biens pour pouvoir les mettre à disposition. Au total dans mes résidences je peux accueillir deux cents familles environ. C’est quelque chose qui me convient et que j’aimerai encore développer. C’est une activité florissante. Ca crée de l’emploi : j’ai une dizaine de salariés. Mais surtout il y a un côté humain. On a essayé de faire un standard agréable pour les familles. Ya quand des relations qui se tissent et ça j’adore.

Mais faire des bonnes affaires, n’empêche pas d’être aussi un acteur du social : selon les associations qui travaillent avec cet hôtelier, ses résidences hôtelières sont plutôt de bon standing et il prend soin de ses clients.

Des résidences moins exemplaires

Comme cet hôtel de Villejuif qui ne ressemble pas à hôtel. Pas de devanture. Mais des petites maisonnettes en mauvais état derrière une façade grise. Visite sur place avec Kheira, une travailleuse sociale de la Croix Rouge :

C’est la première fois que je vois ça : une maison qui a été aménagée en plusieurs chambres proposées à la location finalement. Au niveau de la sécurité, il y a des manquements. Pour une des familles hébergées, ça revient à trois fois dix-huit euros par jour, soit cinquante-quatre euros à multiplier par trente, ce qui revient à un total de 2000 euros par mois et l’hôtelier va toucher cette somme rien que pour cette famille. Et ça pour un petit studio qui à la location ne vaudrait pas ce prix. Un loyer survalorisé. __

Un loyer donc très élevé, des conditions de sécurité discutables, mais parfois cela va même plus loin, puisque des hôteliers fraudent. C'est en tout cas l’avis du patron de résidence hôtelière entendu précédemment. Selon lui certains de ces confrères n’hésitent pas à facturer au SAMU social des chambres qui sont inoccupées :

Quand des familles partent on a l’obligation de tout de suite prévenir le 115 or il y a des hôteliers qui tant qu’ils n’ont pas reçu de fax d’annulation, considèrent que la famille partie est toujours là. Et qui paie pour une famille – peut-être nombreuse - qui n’est plus là ? C’est l’Etat ! Ils ont bien mis en place un système draconien avec des appels pour le renouvellement… Mais c’est vrai qu’il y a des abus et que des hôteliers continuent à facturer quand les gens ne sont plus là.

Ces hôteliers qui gagnent beaucoup d’argent légalement ou illégalement ne sont pas les seuls à se faire de gros bénéfices sur ce marché, on a vu apparaître une nouvelle gamme de service.

Les intermédiaires de marché

La nature a en effet horreur du vide et dès qu’il y a un manque, des petits malins surgissent toujours pour le combler. Certains ont vite compris que le SAMU social était débordé par le nombre de chambre à réserver, ils ont donc, proposé leur service, comme a pu le constater le sociologueErwan Le Méner :

C’est l’apparition d’intermédiaires de marché, de prestataires qui ont pour but de trouver des chambres pour le compte des hébergeurs comme le Samu Social, et de revendre ces chambres moyennant une marge. On a donc engraissé des tiers, ces intermédiaires de marché, dont certains dégagent des chiffres d’affaires assez colossaux mais en faisant ce qu’on leur demande de faire soit de trouver des places dans un parc de plus en plus étendu pour le Samu social de Paris.

Heureusement, le Samu Social de Paris , au fil des années, s’est lui aussi professionnalisé, et a réussi à mieux s’organiser. Aujourd’hui il est donc possible pour sa directrice , Christine Laconde, de réduire le nombre de ses prestataires :

On s’est séparé de quelques réservataires. On a aujourd’hui environ 45% de l’offre hôtelière qu’on achète via des réservataires. A mon arrivée, c’était 60%, il y a donc eu une amélioration. Mais ce pourcentage doit encore diminuer. Car on a souvent eu le sentiment que cette marge pouvait être quelquefois très importante.

Par ailleurs, certaines centrales de réservation ont entretenu pendant des années l'opacité sur leurs comptes à coup de montages financiers un peu étranges. Une procédure judiciaire est en cours.

Comment on en est arrivé là ?

Au tout début, dans les années 90, il y avait un tout petit nombre de familles à loger, et l’hôtel est apparu comme la solution la plus souple et la moins couteuse. Mais L’Etat n’a pas pris la mesure du phénomène, et selon la directrice du Samu Social , l’hébergement hôtelier est devenu LA solution de facilité :

Christine Laconde, directrice du Samu Social de Paris
Christine Laconde, directrice du Samu Social de Paris © @CC/RF / @CC/RF

L’hébergement hôtelier a été et est encore dans une certaine mesure une drogue dure. Comment en est-on arrivé là ? On a tous considéré que l’hébergement hôtelier débutait et s’arrêtait assez vite. En pratique non car il ne durait pas 15 jours, ni même un ou deux mois, mais une année voire des années. __

On a même des familles qui sont hébergées à l’hôtel depuis cinq voire dix ans.

Mais alors comment expliquer une durée aussi longue ? D’abord parce que le système est gratuit et engendre une sorte de cercle vicieux. Ces familles sont souvent dans une situation administrative impossible, et l'hébergement en hôtel est souvent chaotique. Ainsi Dabbia , la mère algérienne d'un adolescent handicapé (voir ci-dessus) raconte bien cette période pendant laquelle elle et son fils ont été ballotés d'un endroit à un autre :

Dabbia, bénéficiaire du 115
Dabbia, bénéficiaire du 115 © @CC/RF / @CC/RF

J’appelle le 115 à la date où il faut les appeler pour prolonger, mais après il m’annonce que je vais devoir déménager dans le XVIIIème arrondissement. On a été trois mois à la Courneuve dans le 93, dans le 9ème arrondissement. Et être déplacé c’est pas facile du tout. J’ai été obligée à chaque fois de jeter mes habits pour réduire au maximum mes bagages.

Un système aux effets pervers et qui tourne en rond

Pour Erwan Le Méner :

C’est un système qui épuise. Il y a une déstabilisation provoquée par le système d’hébergement, qui se répercute sur la vie quotidienne des familles obligées d’aller d’une commune à l’autre subitement, ce qui peut impliquer de perdre un boulot, de devoir changer le gamin d’école, de changer de guichet de PMI et ainsi de suite…

Mais les familles elles même s’enferment parfois dans ce système. En tout cas pour certaines, avec la difficulté parfois à s'imaginer ailleurs qu'à l'hôtel où l’on a passé tant de temps. Et d’autres qui refusent des propositions de sortie, au risque de se voir couper toute aide. Fabien Descoubes , directeur du Pôle Régional d’Accompagnement des Familles à l’Hôtel créé en 2013 par la Croix Rouge, décrit ces cas de figure :

La sortie de l’hôtel est angoissante pour les familles même quand elles ont changé d’hôtels parfois quatre, cinq et même huit fois, elles sont dans un système qu’elles connaissent et maîtrisent avec tous ces paradoxes et ces difficultés. Elles se sont parfois adaptées à l’hôtel : le mode de garde des enfants avec la voisine d’à côté, l’association de proximité. Et puis il y a aussi clairement un manque à gagner car beaucoup de familles soutiennent leurs proches restés au pays. Nous on est dans un travail de remise en phase avec la réalité : « pourquoi êtes-vous à l’hôtel ? Que s’est-il passé ? Aujourd’hui, vous avez telles capacités, telles difficultés, on va donc vous orienter et vous accompagner car le but est que vous sortiez »

Des solutions pour sortir de cette spirale infernale

En 2015, le nombre de nuitées hôtelières a augmenté, mais un peu moins vite qu’avant. Unplan de réduction des nuitées hôtelières a été lancé en mars 2015. Sylvain Mathieu , délégué interministériel en charge du dossier, en précise la teneur :

Notre objectif est de transformer 10 000 nuitées hôtelières en des logements ou des hébergements où il y ait un vrai accompagnement social, où les personnes vont avoir toutes les possibilités de sortir de leur précarité, de s’insérer, de retrouver un logement classique et d’avoir une vie comme tout le monde. Mais c’est aussi changer de logique, sortir de l’utilisation de l’hôtel comme hébergement principal. L’hébergement hôtelier doit rester seulement de quelques jours, et non des mois ou des années. Après quelques mois du plan de réduction des nuitées on a réussi à infléchir la courbe d’augmentation. Alors qu'on était à plus de 30% chaque année, parfois plus de 50%, on est retombé à un peu plus de 20%. L’idée étant que dans deux ans et demi on n’ait plus d’augmentation, et qu’on se mette à réduire le nombre de nuitées hôtelières.

Pour mener à bien cette « réduction » il est prévu :

  1. de construire des CADA,centre d'accueil de demandeurs d’asile
  2. de bâtir des centres d’hébergement adapté aux familles
  3. defaire appel aux propriétaires privés en recourant à la location solidaire : louer son appartement à un prix modéré à un demandeur d’asile. En contrepartie le propriétaire a la garantie que le loyer sera payé, pris en charge si nécessaire par une association.
  4. de mettre en place un programme delogements très sociaux

Il existe aussi des hôtels sociaux nouvelle génération et une poignée d'hôtels de ce type existe déjà, comme cette résidence dans le 18ème arrondissement à Paris. Le patron Jean-Luc Cohen nous fait la visite :

La résidence du 18ème arrondissement : un hôtel social nouvelle génération
La résidence du 18ème arrondissement : un hôtel social nouvelle génération © @CC/RF / @CC/RF

Ici on a un espace qui va devenir un espace bagagerie car on se rend compte quer les familles ont leur vie avec elle et que finalement elles ont bcp d’affaires à stocker. Là vous avez une table à repasser, un aspirateur, kit de ménage pour chaque chambre. Là vous avez un espace où les familles peuvent prendre un repas, recevoir l’assistante sociale, pour des soutiens scolaires. Un projet en cours. Là vous avez une chambre pour les gens à mobilité réduite avec une salle de bain aménagée

__

Mais l’hébergement d’urgence hôtelier ne pose pas seulement la question immobilière, mais englobe un problème d’ordre beaucoup plus politique. Faut-il régulariser des personnes en attente à l'hôtel ? Faut-il en tout cas repenser la politique d'immigration française? Certaines associations le souhaitent.

Une enquête deClaire Chaudière

Les liens

L’hôtellerie sociale, un nouveau marché de la misère ? Le cas de l’île de France, par Erwan Le Méner   Dans la revue « Politiques sociales et familiales » volume 114, numéro 1 – 2013

Plan de résorption des nuitées hôtelières : les travaux s’engagent sur les territoires Sur le site de la FNARS (Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale)

L'équipe

Mots-clés: