Un certain nombre de tableaux appartenant à des familles juives ont été spoliés par les nazis pendant la guerre. Depuis, 45 000 objets ont été rendus à leurs propriétaires… Mais 2 000 tableaux non identifiés ont été placés dans les musées nationaux. 70 ans plus tard, ils n’ont toujours pas été restitués.

Le ministère de la culture a remis en mars dernier trois tableaux aux ayants droit de leurs propriétaires spolies par les nazis
Le ministère de la culture a remis en mars dernier trois tableaux aux ayants droit de leurs propriétaires spolies par les nazis © Maxppp / Christophe Petit Tesson

Les familles, confrontés à de multiples lenteurs, ont parfois l'impression de se battre contre des moulins à vent.

L'attitude stupéfiante de certains musées

Prenons l'exemple du Louvre. Le musée a conservé pendant près de 70 ans un tableau de Moroni, un des plus grands portraitistes du 16e siècle, alors qu’il aurait suffi de le retourner pour connaitre son propriétaire . Pour la députée Isabelle Attard qui a cosigné un rapport sur la question, c’est inadmissible

Depuis 1949 on ne s'est même pas donné la peine de retourner un tableau au dos duquel figuraient le nom de son propriétaire et son adresse.

Durant toutes ces décennies, aucune recherche n’a été faite par les musées français, alors qu’ils savaient qu’ils hébergeaient des œuvres pillées. Après l’épisode des monuments men, on a considéré que tout ce qui pouvait être restitué l’avait été. Aucun conservateur ne s’est donc préoccupé de ces tableaux, jusqu’à ce que des familles juives allemandes de l’Allemagne de l’Est réclament leurs biens après la chute du mur de Berlin . La situation commence à évoluer à la fin des années 1990, lorsque des familles commencent à réclamer leurs tableaux.

Sur le papier, les choses sont simples

Les 2000 tableaux qui ont été placés dans les musées français ont été estampillés MNR, ce qui veut dire « musée nationaux récupération » . C’est un nom de code  qu’on leur donne en attendant de retrouver leurs propriétaires. Mais dans les faits, rien n’est simple .

La réticence des conservateurs

En 2005, les héritiers d’Alphonse Kann , un collectionneur de Saint germain en Laye, portent plainte pour recel contre Beaubourg.  Le musée ne veut pas rendre l’homme à la guitare de Braque , le célèbre tableau, qui, en fait, avait été spolié . Et il déboursera au final 28 millions d’euros pour éviter un procès…

Une situation qui évolue malgré un maigre bilan

Au printemps 2013,  l’ex ministre de la culture, Aurelie Filippetti tape du poing sur la table  :

Ce n’est pas normal que les familles soient obligées de faire des recherches, puis de quémander devant les musées. Ce doit être à l’Etat de retrouver les propriétaires de ces MNR.

Elle a donc mis en place une commission regroupant une dizaine de chercheurs, d’archivistes et de conservateurs... Commission dont Marie Christine Labourdette , la directrice des musées nationaux, fait un premier bilan : sur 27 œuvres identifiés, trois tableaux ont déjà été restitués.  Il semble donc que les choses aillent désormais dans le bon sens, mais le bilan est maigre.

Une commission qui ne dispose que de très peu de moyens

D'abord elle ne peut pas se déplacer dans les musées. Ensuite elle travaille sur de vieilles photos en noir et blanc . Or, des photos récentes des tableaux spoliés existent ... Mais on ne les a pas mises à la disposition des chercheurs ... Il y a donc clairement un décalage  entre un discours volontariste tenu par Aurélie Filippetti , puis aujourd’hui par Fleur Pellerin , et une administration qui elle, est encore sur la réserve . C’est l’analyse que fait Didier Schulmann, conservateur au centre Pompidou  à Paris qui va jusqu’à évoquer une forme d’antisémitisme…

Peut-on aller jusque-là ?

C’est en tout cas ce que plusieurs interlocuteurs confirment.  En 2013, on entend des voix à l’Assemblée nationale pour s’étonner, de ce que l’Etat paye pour restituer des tableaux à des familles très riches… En oubliant que la plupart ne l’étaient pas, et qu’à l’époque, elles avaient tout perdu. On peut aussi s’appuyer sur le témoignage de Fanny. Déportée à 18 ans, elle a perdu ses parents et trois de ses frères et sœurs. A son retour en France après deux ans de camps, on lui a expliqué qu’elle n’avait plus rien…

L’importance de restituer ces tableaux : plus que des biens, ils sont des symboles

Pour les nazis, les juifs étaient des sous hommes  qui ne méritaient ni de vivre, ni d’avoir accès à l’art. Restituer ces tableaux aux familles, c’est donc aussi restituer cette part d’humanité qu’on leur avait retirée.

Jusqu’ici, on parle de faire des recherches sur ces fameux MNR. Ces 2000 tableaux qui avaient été repris aux nazis à la libération  et qui sont conservés dans les musées nationaux . Mais il y en a beaucoup d’autres. Il existe en effet dans les musées des tableaux dont on ne sait même pas qu’ils ont été spoliés.

Pour le comprendre, il faut refaire un peu d’histoire…

Braque  - L'oiseau Noir et Balnc
Braque - L'oiseau Noir et Balnc © @ Leiris SAS Paris

Mais les œuvres trop contemporaines , comme les Matisse, Braque et autres Chagall , sont jugées comme dégénérées. Les Allemands vont donc s’en débarrasser auprès de galeristes parisiens.

Et des grandes maisons de vente  vont les brader  avec la complicité des experts et commissaires-priseurs.

C'est ainsi que de nombreux tableaux volés se sont retrouvés sur le marché .C'est ce qu' explique Antoine Comte,  un avocat spécialiste des affaires de spoliation.

Des dizaine et dizaines de galerie parisiennes étaient des "galeries de collaborateur". Tout le monde se servait. Tout le monde a les mains sales.

Les tableaux sont achetés par des collectionneurs, et au bout de la chaîne, parfois par des musées .

Une histoire de blanchiment de tableau…

Pour ne pas ternir la réputation du marché de l’art parisien,  on a maintenu là-dessus une chape de plomb, toujours en vigueur aujourd'hui. Des milliers d’œuvres ont été disséminé dont on ne connait pas l’origine… Dès lors, toute œuvre datant d’avant 1945 peut être une œuvre spoliée  ...

Que répond la direction des musées ?

La direction veut éviter de jeter la suspicion sur l’ensemble des collections nationales.  Elle affirme donc procéder à un inventaire au terme duquel, elle pourra établir s'il y a matière à enquêter sur certains tableaux. En attendant, les réclamations se sont aujourd'hui multipliées.

De nombreux français réclament des biens à l’étranger

Prenons l’exemple d’Alain Monteagle  qui habite à Montreuil. Les biens de sa grande tante avaient été confisqués par le commissariat aux questions juives.  Il a finalement retrouvé au musée de la Chaud de Fond en Suisse,  une peinture du britannique Constable... Mais on lui a poliment fait comprendre qu’on ne lui rendrait pas.

Mais il y a aussi l’inverse : des étrangers qui demandent des comptes à des musées français

C’est le cas de Monika Tatskow , une historienne allemande qui représente la famille Silberberg à Berlin . Elle a récemment retrouvé au musée de l’Orangerie , à Paris, un tableau  de l’impressionniste Cézanne qui avait appartenu à ses clients. Elle oeuvre pour que le tableau leur soit rendu mais en vain, comme elle l'explique à Cyril Sauvageot :

Les héritiers Silverberg ont fourni toute la documentation requise. Nous refusons la réonse qui nous a été donnée.

Les contentieux sont de toutes natures  et tournent parfois au dialogue de sourd .

En France, on évalue à près5000 le nombre de tableaux spoliés qui pourraient se trouver dans les musées.  C’est-à-dire une goutte d’eau sur les 67 millions d’œuvres qu’ils contiennent au total.

Mais si ce type de démarche semble si difficile à mettre en place, c’est peut-être en raison de ce que, finalement, personne n’ose avouer.  Ceral reviendrait à ouvir une boite de pandore en quelque sorte …

Dans les années 90, un responsable Égyptien avait laissé entendre à Catherine Trauttmann , l’ex ministre de la culture qu'il pourrait demander à ce qu’on lui restitue l’Obelisque de la Concorde. Menace à laquelle, jusqu’ici en tout cas, aucune suite n’a été donnée…

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