Alors que les relations entre Paris et Moscou étaient plutôt distantes ces deux dernières années, les attentats de Paris ont permis de réouvrir le dialogue.

La récente rencontre entre François Hollande et Vladimir Poutine va dans ce sens et marque la reprise des relations entre nos deux pays.

Vladimir Poutine et sputnik
Vladimir Poutine et sputnik © Radio France

Infréquentable, Vladimir Poutine?

L’annexion de la Crimée en 2014, puis l’affaire des deux navires Mistral ont entrainé le gel des relations diplomatiques entre la Russie et la France. Dans ce contexte de crise, le pouvoir russe est devenu d’autant plus infréquentable qu’il a affirmé son soutien à Bachar El Assad.

Pourtant, au sein de la classe politique française, les Russes sont loin d’avoir perdu tous leurs soutiens.

Le Front National est le plus fidèle d'entre eux. Jean-Marie Le Pen, qui a rencontré à plusieurs reprises le leader ultra nationaliste Vladimir Jirinowsky, ne cache pas son admiration pour Vladimir Poutine et se dit partisan d’une Europe boréale :

Jean-Marie Lepen
Jean-Marie Lepen © / Kenji Bapstiste Oikawa

J’admire assez l’action de Poutine, je suis assez admiratif de la façon dont ce régime totalitaire et criminel qu’était la Russie soviétique a réussi une transition sans dégât intérieur ni extérieur. Je suis un partisan de l’ « Europe boréale » qui va de Brest à Vladivostok

Sur ce point au moins, Marine Le pen rejoint son père, puisqu’elle défend elle aussi un rapprochement de la France et de la Russie :

J’ai le sentiment que l’Union européenne mène une sorte de guerre froide à la Russie, laquelle serait une sorte de dictature et un pays totalement fermé. Ce qui, objectivement, n’est pas la réalité.

Le FN et le Kremin : une proximité idéologique

Jean-Marie Lepen par Ilya Glazounov
Jean-Marie Lepen par Ilya Glazounov © Radio France / Jacques Monin

Aux yeux de l’extrême droite, la Russie est un pays chrétien qui défend des valeurs conservatrices et traditionnelles. Son leader, Vladimir Poutine, incarne cette autorité qui, selon le Front National, manque aux pays européens.

En 2013 et 2015, Marine le Pen rencontre à deux reprises Serguei Narychkine, le président de la Douma, à Moscou. Avec Marion Marechal le Pen, sa nièce, Elle est désormais officiellement invitée à l’ambassade de Russie à Paris. Et, lors des élections municipales de 2014, Vladimir Poutine tient à la féliciter en personne.

La Russie mise sur le FN

La Russie supporte financièrement la famille Le Pen. Ainsi, lorsque Jean-Marie Le Pen a besoin de fonds pour financer Cotelec, son micro parti, il se tourne vers deux établissements russes : Véronisia, une banque chypriote détenue par des intérêts russes, et la first Czech Russian Bank.

De même, si le FN se montre très discret sur le montant des prêts qu’on lui accorde, ce sont des banques russes qui financent le parti.

Jean Marie Le Pen, qui est le premier à avoir bénéficié de cet argent, se cache derrière la légalité de ces emprunts :

Il est possible qu’il y ait des intérêts russes. Je n’ai pas fait d’enquête pour savoir quels étaient les actionnaires de la banque qui me prêtait de l’argent. Je l’ai fait dans le cadre des lois, cela n’a été contesté par personne.

Selon Jean Yves Camus, le directeur de l’observatoire des radicalités politiques, cette bienveillance du Kremlin envers le FN est le fruit d’une analyse politique réfléchie de la part de la Russie :

Il existe une grande compétition interne à l’ensemble des familles des droites en Europe dont on ignore quel sera le résultat. Les Russes l’ont bien compris et considèrent qu’il faut mieux avoir deux fers au feu. A partir du moment où nous considérons en France que Marine Le pen pourrait un jour participer au pouvoir, pourquoi voulez-vous que la Russie se prive de garder un autre fer au feu, alors même que le Front National fait profession d’admiration vis-à-vis du président Poutine ? Elle aurait tort.

Pas de mauvaises fréquentations pour la Russie

La Russie n’est nullement embarrassé par les fréquentations de l’extrême droite française.

Thierry Meyssan, proche de Dieudonné et président du réseau Voltaire, se retrouve régulièrement sur les chaînes de télévision russes.

Présenté par les journalistes russes comme l’un des meilleurs experts français en géopolitique, l’homme a fait parler delui suite aux attentas du 11 Septembre en défendant des thèses complotistes.

Selon Jean Yves Camus, plusieurs facteurs expliquent sa présence sur les médias russes :

Il y a d’abord, une extrême et réelle méconnaissance, de la part de certains médias russes, de ce qui se passe en Europe de l’Ouest. Ensuite, parce que Thierry Meyssan est anti-américain, il apparait comme un interlocuteur valable. Il répond à la prolifération des théories conspirationnistes en Russie. Sur tous les sujets, on voit en effet fleurir une littérature qui explique tout ce qui peut toucher la fédération de Russie par des complots extérieurs.

Des relations très légitimes pour le Kremlin

Le Kremlin ne se contente pas d’exposer médiatiquement ces extrémistes, il en recrute aussi.

Entre juillet 2012 et avril 2013, la chaine officielle du Kremlin, Pro Russia TV, a été diffusée sur un site internet en français. Pour piloter le projet, Moscou s’est tourné vers Gilles Arnaud, ex permanent du FN, ainsi qu’Alexandre Ayroulet et Sylvie Collet, tous deux membres du Front National.

Cette coopération parait particulièrement légitime au pouvoir russe. Puisque le FN est un parti légal en France, peut-on entendre dans l'entourage de Poutine, la Russie a le droit d’entretenir des relations avec lui. Et, si cela pose un problème à la France, c’est donc à elle d’y remédier .

Les oreilles attentives de la France

A travers l’entremise de groupes d’amitié franco-russes, une frange plus traditionnelle de la droite entretient, elle aussi, d’étroites relations avec le Kremlin.

Au Sénat, le groupe comprend 55 parlementaires de tous bords politiques. Son président, Gérard Longuet, considère que son rôle est de garder un lien avec ses homologues Russes afin de faire passer des messages par la voie parlementaire.

Ce faisant, il relaie aussi les messages des industriels français plaidant pour un allègement des sanctions qui frappent la Russie :

Nous avons beaucoup travaillé avec les industriels français implantés en Russie qui nous ont expliqué que si les sanctions gênaient l’économie russe, elles gênaient aussi l’économie française.

Un ambassadeur officieux de la Russie en France

Thierry Mariani
Thierry Mariani © Radio France

Thierry Mariani, ancien ministre du parti "Les républicains" et président de l’association « le dialogue franco-russe », est l’un des parlementaires français les plus pro russes.

En Juillet 2015, Il a créée une polémique, lorsqu’accompagné de plusieurs parlementaires, il s’est rendu en Crimée.

Interrogé à son retour au micro de France info, il assume parfaitement ce déplacement :

Je n’ai pas besoin d’une autorisation, c’est le rôle des parlementaires d’aller parfois un peu plus loin. Dans cette région, le droit international est violé depuis deux ans. Il est violé quand on fait un coup d’état alors qu’il aurait dû normalement avoir des élections en Ukraine. Il est violé quand l’Europe prend des sanctions où plus de cent cinquante personnalités russes ne peuvent plus venir en Europe sans avoir eu le moyen de d’expliquer. Il est violé par les russes qui, en retour, prennent immédiatement des sanctions contre les européens. Il est violé par tout le monde. L’histoire c’est que la Crimée a toujours été russe.

Thierry Mariani fonctionne en tandem avec Vladimit Iakoutine, qui préside avec lui le « Dialogue franco-russe ». Cet ancien patron des chemins de fer russes, et proche de Vladimir Poutine, représente aux yeux l’opposition russe l’incarnation de la corruption qui gangrène les élites du pays.

Nicolas Sarkozy proche de Poutine

La russophilie de Nicolas Sarkozy ne date pas d’hier. En 2012 à Moscou, l’ancien président français tutoie le président Russe :

Tu as bien voulu rappeler les moments amicaux et les moments plus difficiles que nous avons vécu. A chaque fois nous avons pu les surmonter. Parce qu’l y avait de la confiance et de l’amitié

En février 2015, Nicolas Sarkozy soutient la Russie et plus récemment encore, en pleine tension entre Paris et Moscou, il se rend au Kremlin pour y rencontrer Vladimir Poutine.

Nicolas Sarkozy n’est pas le seul homme politique à entretenir des affinités avec la Russie. Invité de la matinale de France Inter ce mercredi 25 Novembre, François Fillon a lui aussi plaidé pour un rapprochement avec le président russe. De plus en plus de responsables politiques vont dans ce sens, y compris Jean-pierre Chevènement à gauche.

La voix de la Russie en France

Le Kremlin est conscient que son image, au sein de l’opinion publique française, est peu reluisante. Il a donc mis au point une véritable offensive médiatique pour y remédier.

En Novembre 2014, la Russie lance un site internet. Sous le nom évocateur de « sputnik », la nouvelle agence d’informations francophones vient remplacer l’ancienne « Voix de la Russie ». Le site dispose d’un fil d’actualité mais aussi d’une radio.

« Sputnik » n’est que la première étape d’un projet plus ambitieux imaginé par la Russie.

A terme, le pays souhaite créer RT Russia, une chaîne de télévision francophone. Cette dernière existe déjà partiellement sous la forme d’un site internet alimenté en informations par une dizaine de personnes à Paris.

Ce grand projet est aujourd'hui retardé pour des questions budgétaires.

Reconquérir les coeurs

La vitrine la plus spectaculaire de la Russie prendra place près du quai Branly, sous la forme d’un centre culturel et religieux. Sur 5000 mètres carrés, une église dont les dômes culmineront à 35 mètres de hauteur, sera couplée à une école et un institut slave.

Centre culturel et religieux russe
Centre culturel et religieux russe © Radio France / Jean-Michel Wilmotte

L’objectif est de faire briller la flamme de la grande Russie et de raconter son histoire, en insistant sur ce qu’elle a de positif. Quitte à laisser dans l’ombre les affres du régime communiste, ils 'agit de présenter le pays comme la puissance qui a sauvé l'Europe de la barbarie.

Vladimir Iakounine, proche de Vladimir Poutine, précise les intentions russes dans ce projet :

Nous ne venons pas à Paris pour acheter un bout de terrain, nous venons pour montrer ce qu’est la culture russe, pour présenter l’Histoire de Russie à l’Ouest. Dans les écoles françaises, on n’explique pas eux enfants ce qu’a été cette immense tragédie, l’union soviétique qui a résisté au nazisme et au fascisme.

De vieux reflexes difficiles à oublier

  • Si la Russie chercher à séduire l'opinion, elle ne renonce pas à son contrôle

Le Kremlin a lancé en 2012 un conseil de coordination du forum des Russes de France. Fonctionnant en lien étroit avec l’ambassade de Russie à Paris, ce conseil a pour vocation de chapeauter la mosaïque d’associations francophiles à Paris mais aussi à Bordeaux, à Nice, à Strasbourg, à Toulouse, etc. Selon Anya Stroganova , journaliste russe de Radio France Internationale, il s’agit surtout d’un gadget à la solde du pouvoir.

  • Museler l'opposition

Née des cendres de la contestation legislative de 2011, l'association "Russie liberté"a vu plusieurs de ses rassemblements perturbés ces dernières années. Plus récemment, son site a été piraté.

Selon Alexis Prokopiev, le président de l’association, les attaques dont "Russie liberté" est la cible proviendraient de l’"Agence des recherches en Internet" , un centre situé à Olgino, dans la banlieue de Saint Petersbourg, et fortement soupçonné d’être une base arrière du piratage informatique au service du Kremlin.

  • Jouer sur deux tableaux

Si le Kremlin cherche à briser ce qu’il appelle l’uniformité de la pensée atlantiste en ouvrant de nouveaux médias francophones, il tente aussi de museler une opposition qui ne fait qu’user de sa liberté de parole.

Une enquête de Jacques Monin

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