Une enquête d'Aurélien Colly

La menace terroriste a changé depuis les années 90 et la montée en puissance d’Al Qaida avec ses financements issus del’empire Ben Laden et des donateurs privés. Les nouveaux jihadistes qui affirment agir au nom de l’Etat islamique , n’obtiennent en fait aucun financement de cette organisation qui jusqu’à présent n’a payé aucune opération à l’extérieur de ses zones de combat

L’essor du micro-financement

Extrait d'une vidéo d'Amedy Coulibaly diffusée sur Internet après les attentats contre Charlie Hebdo.
Extrait d'une vidéo d'Amedy Coulibaly diffusée sur Internet après les attentats contre Charlie Hebdo. © Radio France

Mais comment les frères Kouachi et Amedi Coulibaly ont-ils alors financé leurs attentats de janvier 2015 à Paris ? Les premiers ont organisé un petit trafic de contrefaçon en banlieue parisienne ; et le second a tout simplement contracté un crédit à la consommation de 6000€. Et c’est ainsi qu’ils sont passés à travers les mailles du filet des organismes de surveillance financière.

Eric Vernier , spécialiste du blanchiment à l’Institut des Relations Internationales Stratégiques (IRIS) :

« On a le crédit à la consommation mais aussi le crédit revolving qui peut très bien servir à ce type d’opération. Vous pouvez aller dans toutes les banques et vous pourrez ouvrir des lignes de de 1000 à 3000 euros assez facilement. Vous multipliez par cinq ou six établissements et très vite vous avez 15000 à 20000 euros et donc vous pouvez financer par exemple un départ vers la Syrie ou bien financer des achats d’armes en liquide dans certains quartiers de Marseille ou Paris […] »

Le micro-financement c’est aussi le crowdfunding – ces plateformes participatives où quiconque peut tenter de lever des fonds pour un projet ou une cause – et les monnaies virtuelles comme le célèbre BitCoin – qui peuvent être utilisées très facilement pour blanchir l’argent sale sur le net…..

Alors quelle solution envisager ? Car impossible de contrôler ces millions d’opérations quotidiennes. En revanche, on peut diminuer les risques en apprenant à repérer ces micro-financements, comme on a appris à repérer les réseaux de financement Ben Laden. Avec un facteur « aggravant ». Ce ne sont plus quelques vétérans du djihad afghan, algérien ou bosniaque qu’il faut surveiller, mais des centaines de Français qu’il faut placer sous les radars… Or les moyens manquent selon Jean-Charles Brisard, du Centre d’Analyse du terrorisme :

« […] Les mesures actuelles portent très peu sur les méthodes des terroristes à faire transiter l’argent vers des téléphones portables, à travers des cartes bancaires prépayées anonymes. On n’a pas aujourd’hui la capacité de modéliser ce financement, et donc les établissements bancaires manquent d’outils pour les détecter et les signaler ».

Le plan Sapin : contrer les micro-financements

Billets d'euros
Billets d'euros © @Mayuyero

Présenté au printemps 2015, le plan du ministre de l’économie, Michel Sapin, vise en priorité ces fameux micro-financements, identifiés par les spécialistes de l’antiterrorisme comme les vraies sources de financement des nouveaux djihadistes agissant en Europe.

Un début de réponse sera apporté le mardi 1er septembre 2015 avec l’entrée en vigueur de la première mesure du plan : l’interdiction des règlements de plus de 1000 euros en espèce. Jusqu’ici, les consommateurs pouvaient payer jusqu’à 3000 euros en liquide.

Les autres mesures seront appliquées dès janvier 2016 :

  • Surveillance et le signalement systématiques des gros retraits et dépôts bancaires à TracFin dès qu’ils dépassent la somme de 10000 € par mois.

  • La réclamation d’une pièce d’identité dans les bureaux de change pour des échanges de devises de plus de 1000 €

  • Déclaration obligatoire à la douane de tout transfert physique de capitaux par fret (valise de billets ou marchandise de valeur comme l’or)

  • Inscription obligatoire des comptes, du type Nickel, ouverts dans les bureaux de tabac, au Fichier national des Comptes bancaires et assimilés (FICOBA) soumis à la même surveillance que tous les autres comptes bancaires

  • Suppression de l’anonymat des cartes pré-payées pour des montants supérieurs à 250 €

  • Vigilance renforcée pour toute opération impliquant des montants inhabituellement élevés - incluant les crédits à la consommation et les transferts d’espèce

  • Gel des biens immobiliers et mobiliers des personnes soupçonnées d’acte de terrorisme

Des mesures imparfaites ?

Peut-être…. Le ministère a ainsi refusé la suppression pure et simple des cartes bancaires anonymes prépayées, une erreur selon les experts. Et comment empêcher la multiplication de paiements anonymes de 250 euros chacun avec différentes cartes, sans compter la possibilité d’aller sur internet pour dénicher des cartes étrangères assurant l’anonymat pour des sommes plus importantes ?

Les critiques viennent aussi de certains politiques, comme Nathalie Goulet, sénatrice UDI et co-présidente de la commission d’enquête sur la lutte contre le terrorisme, qui a réclamé plus de croisement de fichiers notamment quand des individus font l’objet d’une fiche S des services de renseignements, et qui juge le travail trop titanesque pour les agents chargés de détecter les petits mouvements financiers

Le rôle de Tracfin

Tracfin : la cellule de renseignement financier en France. Un bâtiment discret à Montrouge. Pièce d’identité à l’entrée, gardiens pour vous conduire au bon étage, caméras, sas sécurisé. Son travail : traquer, pister le blanchiment d’argent, la fraude fiscale et de plus en plus…le micro financement du terrorisme . Dans ce domaine, c’est un travail de fourmi sur lequel seule une dizaine de personnes de la cellule s’est spécialisée.

Le gouvernement a promis vingt postes supplémentaires à Tracfin pour éviter de répéter le gros raté sur les frères Kouachi, comme le reconnaîtMichel Sapin :

« Au début de cette année, les frères Kouachi avaient amassé un peu d’argent avec du trafic de vêtements contrefaits. Cela avait été repéré mais considéré comme purement criminel, et non pas du ressort de la lutte antiterroriste. Il aurait fallu travailler avec les autres services en particulier ceux de la lutte contre le terrorisme »

Bientôt, un nouvel outil informatique

Même si aucun service de renseignement ne communique sur le sujet actuellement, tous – Français et Anglo-saxons - travaillent à la mise au point d’un système très sophistiqué de détection des micro-financements. Comme cet informaticien américain qui a accepté de décrire les grandes lignes du logiciel qu’il développe, détecteur de signaux faibles :

« L’idée c’est d’identifier clairement une série de quarante événements ou comportements financiers et de les classer par phase : radicalisation, entraînement, préparation, attentat. Dans chaque phase, en fonction des critères qui se remplissent, un algorithme qui collecte les données donne un score aux individus, et à chaque fois qu’un individu atteint un score, une alerte se déclenche même si c’est après une longue période de sommeil pour se faire oublier ; c’est alors à la police d’agir ou de reprendre la surveillance ».

Et la lutte contre le macro-financement ?

Selon Philippe Migaux, professeur à Science Po, l’Etat islamique est en passe de changer de stratégie : « Même s’il ne perd pas de terrain, il s’affaiblit sur zone, et il va à un moment ou un autre organiser des attentats coordonnés sur le territoire européen ». Et les financer donc. Car Daech est devenul’organisation terroriste la plus riche de l’Histoire, sans commune mesure avec sa grande sœur Al Qaïda. Jean-Charles Brisard détaille ses ressources et son budget :

« Le financement de l’Etat islamique est un financement diversifié. Il ne s’appuie pas sur une seule ressource comme pour Al Qaïda. Il y a d’abord les ressources naturelles, on estime qu’elles contribuent à 60% du financement de l’organisation – le pétrole rapporte 650 millions de $ par an, le gaz naturel, 400 millions de $ et le blé un peu moins de 200 millions de $ - ; et ensuite, on a 40% qui découlent de tout ce qui concerne les dérivés criminels – dont le trafic d’œuvres d’art qui rapporte 30 millions à 50 millions de $. Ce qu’on observe c’est qu’il y a une véritable administration derrière tout ça : une gestion de cet argent, des ressources de l’Etat islamique à travers des réseaux très organisés, et des transactions internationales elles aussi organisées. Avant le 11 septembre 2001, le budget d’Al Qaïda était de 15 millions de $ par an ; celui de l’Etat Islamique est vraisemblablement entre 2 milliards et 2,5 milliards de $ »

On connait laréponse internationale au financement du terrorisme : les actions duGroupe d’action financière internationale, le GAFI . Mais aussi au niveau européen, une coopération entre services de renseignements financiers, qui reste encore trop faible. Enfin, en février 2015, l’ONU a adopté une résolution condamnant le financement de Daesh et autres filiales d’Al Qaïda

Le double jeu des monarchies du Golfe

François Hollande et le roi Salmane d'Arabie Saoudite
François Hollande et le roi Salmane d'Arabie Saoudite © Reuters

Mais ces belles intentions suffiront-elles à contrer la montée en puissance de ces organisations ?

Non malheureusement car elles bénéficient aussi d’un soutien financier opaque des monarchies du Golfe. Et la communauté internationale préfère fermer les yeux à cause des enjeux économiques et diplomatiques. Une indifférence qui doit cesser selon Yves Bonnet , ancien directeur de la DST (devenue DCRI), car :

« Le terrorisme qui se développe actuellement est un terrorisme messianique qui vise à exporter, à répandre certaines doctrines religieuses, alors il est logique qu’il soit financé par des Etats qui ont comme politique constante l’expansion d’une certaine conception de l’Islam. En l’occurrence le salafisme ou le wahhabisme. C’est de ces pays que vient logiquement le financement : le royaume d’Arabie saoudite et le Qatar. Il y a suffisamment de grandes fortunes et de moyens détournés pour financer très confortablement l’éclosion d’un certain nombre d’organisation comme Daech. C’est pour ça que la responsabilité d’un certain nombre d’Etats du Golfe est écrasante »

Une hypocrisie que déplore aussi David Bénichou, juge d’instruction au pôle antiterroriste de Paris. Il écritdans un livre paru au printemps 2015 « Il faut pouvoir lancer des enquêtes indépendantes visant les grands argentiers abrités par des Etats de complaisance ». Avec la possibilité, prévue par le droit français, de confisquer leurs patrimoines en France. Un effet « très dissuasif » selon le juge.

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