Et si la francophonie, un concept né avec la colonisation et souvent qualifié de ringard, était en fait un des enjeux du futur ? Les projections démographiques sont vertigineuses. Face à ce marché en devenir, les chaînes d’informations étrangères commencent à placer leurs pions. La Russie, Israël, et la Chine se sont déjà lancés dans la course à l’information. Un champ de bataille pour une guerre d’influence.

Une enquête de Claude Guibal

Un marché colossal en perspective

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon un rapport du World population Prospect de l’ONU , confirmé par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), en 2014, la francophonie ce sont 275 millions de francophones en 2014, 400 millions en 2025 et entre 700 et 800 millions en 2050. L’analyse d’Yves Bigot , directeur général de TV5 Monde:

Yves Bigot directeur de TV5 Monde
Yves Bigot directeur de TV5 Monde © @TV5 Monde / @TV5 Monde

Ca dit tout en matière économique - de croissance, d’emploi - d’influence culturelle, géopolitique, stratégique, voire militaire. Sur les 275 millions, il y en a environ 100 millions qui sont au nord et le reste est au sud. Et en 2050, la répartition sera identique car il n’est pas prévu que notre démographie augmente. En revanche elle va totalement exploser en Afrique. L’avenir de la francophonie n’est donc pas en France, ni au Canada, ni au Liban ni au Vietnam, il est en Afrique

Un tel marché, en Afrique et ailleurs, déchaine les convoitises. En particulier celles des chaînes d'information, redoutables armes d’influence. TV5 Monde et France 24 ne sont plus toutes seules. D'autres chaînes étrangères arrivent, qui émettent ou vont émettre en français : I-24 news, l’israélienne. Russia Today (RT), la russe. Il y a aussi les Africains d’Africable, d’Africa 24, d’Africanews. Sans parler d’Al-Jazeera en Français, véritable serpent de mer dont le lancement, régulièrement annoncé, a été reporté sine die. Yves Bigot en est sûr : ce jour-là devrait alors voir déferler laBBC et CNN, car pas un opérateur ne voudra rester absent de ce marché. Un marché sur lequel la Chine , première puissance économique mondiale ne pouvait pas être absente.

Du hardpower au softpower chinois : un chemin difficile

La Chine a lancé dès 2007 CCTV-F (China Central Television), une chaine qui émet en français depuis Pékin. Son cœur de cible : l’Afrique . En 2009, la Chine est en effet devenue le premier partenaire commercial de l’Afrique. Elle a besoin de ses matières premières et de ses débouchés pour son industrie. Bien accueillis au début, les Chinois sont aujourd’hui en position un peu plus délicate sur le continent africain. Avec la crise et le ralentissement de la croissance mondiale, leurs investissements en Afrique ont chuté de 40% l’an dernier.

S’ils continuent à construire des routes, des chemins de fer, des infrastructures, leur diplomatie du portefeuille commence à faire grincer des dents. Les Etats africains sont de plus en plus lourdement endettés auprès de Pékin. Les populations, elles aussi, commencent à tiquer. Beaucoup reprochent aux entreprises chinoises de ne pas embaucher suffisamment de personnel local. Et de nombreux Africains regardent avec une méfiance accrue ces Chinois immigrés qui viennent les concurrencer sur le commerce local, des colporteurs aux petites boutiques. La Chine a donc besoin de redorer son image, mais elle peine, selon Pierre Haski, confondateur de Rue 89, spécialiste de la Chine :

Pierre Haski
Pierre Haski © Claude Guibal@RF / Claude Guibal@RF

Pendant longtemps la Chine a pensé qu’elle devait être aimée « naturellement », puisqu’elle n’est pas impérialiste au sens occidental du terme. Elle ne se mêle pas des affaires politiques locales - tant qu’elles ne menacent pas ses intérêts – et ne mène pas de guerres. Elle se vante à juste titre de ne pas en mener à l’étranger contrairement aux Etats-Unis. Or la déferlante des investissements et de la présence chinoise ne vont pas sans grincements de dents. En Zambie, on assiste par exemple à des grèves contre des investisseurs chinois. Aujourd’hui il y a un vrai enjeu de se faire apprécier différemment des occidentaux.

En Afrique, la Chine est pourtant loin d’être encore en position de force. Face à elle, il y a France 24, qui diffuse notamment quatre fois par jour un journal de l’Afrique. Marc Saikali , directeur de la chaîne, précise son rôle :

Marc Saikali, directeur de France 24
Marc Saikali, directeur de France 24 © DR / DR

Nous avons un réseau de correspondants absolument unique dans ces zones qui nous a permis d’assurer une couverture permanente par exemple lors des attaques à Bamako, à Ouagadougou où nous étions les seuls à être en direct toute la nuit. Toute l’Afrique nous regardait. Il y a un effet miroir réel qui joue avec nos téléspectateurs.

Les ambitions chinoises ne se limitent pas à l’Afrique. Elles épousent la nouvelle stratégie de diplomatie internationale impulsée par le président chinois Xi Jinping. Une Chine beaucoup plus tournée vers le reste du monde. Mais Pékin a beau miser sur le développement et la professionnalisation de ses médias internationaux, notamment son agence Chine Nouvelle, les habitudes ont la vie dure. L’information sur CCTV-F , très caricaturale, a du mal à trouver son public comme le raconte Pierre Haski :

En français, CCTV est millimétré. Pas un mot de travers, pas une phrase qui pourrait déplaire à un commissaire politique. Au bout de trois secondes on sait qu’on est sur une chaîne chinoise, et donc ce à quoi s’attendre.

Un autre regard sur le monde

Offrir une autre vision du monde, c’est aussi l’objectifd'I-24 News . "I" comme Israël. Financée par l’homme d’affaire franco-israélienPatrick Drahi, propriétaire de l’Express et deLibération , elle est dirigée par Franck Melloul, ancien conseiller en communication de Dominique de Villepin . Lancée en 2013, elle emploie 250 personnes qui assurent trois chaines d’information en français, arabe et anglais mais pas en hébreu, alors que ses locaux sont situés dans le port de Jaffa, en Israël. L’analyse deFréderic Martel , producteur de l’émission « Softpower », sur France-Culture :

Frédéric Martel, producteur de "Soft Power" sur France Culture
Frédéric Martel, producteur de "Soft Power" sur France Culture © DR / DR

Quand on est sur place, c’est assez étrange : on rencontre pas mal de gens qu’on connaît. Beaucoup de journalistes français ont été recrutés par cette chaîne israélienne. Les Israéliens ont la subtilité, comme les Américains, de faire avant tout une chaîne d’information. Et c’est là qu’on en arrive au softpower : comment influencer, faire de la propagande mais d’une manière douce, intelligente, à la marge, plus subtile. De ce point de vue-là, les Israéliens me paraissent bien plus efficaces que les Chinois qui continuent à penser le softpower comme un hardpower : on fait du doux, on fait de l’info, de la com’, des media, de la culture, mais en même temps ça reste de la propagande.

Pour l’ancien présentateur du journal de France-Télévision Paul Amar aujourd’hui directeur des rédactions de I-24, sa chaîne propose une information différente sur le Proche-Orient :

Paul Amar
Paul Amar © radio-france

Je comprends tout à fait quand le media français ne fait qu’une brève sur l'échange de tirs entre le Hezbollah et Israël après la mort de Samir Kunta, tué par une frappe israélienne en Syrie. La chaîne I-24, elle, va proposer une information supplémentaire que le journaliste du média français n’a pas le temps de donner car il s’intéresse aussi aux élections en Espagne, ou à ce qui se passe en France, à Platini, etc.... A I-24,, nous allons expliquer que cet homme, il y a quelques années, a enlevé à Nahariya un civil ,l’a tué ainsi que sa petite-fille de quatre ans en la fracassant contre un mur ; puis rajouter que cet homme a ensuite été emprisonné puis libéré lors d’un échange entre le Hezbollah et Israël, et qu’il est resté impuni et a commis d’autres attentats depuis. On peut apporter cette expertise que les journaux français n’ont pas le temps d’apporter.

Paul Amar jure que sa chaîne « n’est pas la voix de Netanyahou ». Les journalistes d’ I-24 , utilisent ainsi le mot Cisjordanie plutôt que Judée Samarie , très utilisé par la droite israélienne. Ils ne parlent en revanche jamais de colonies, mais d'implantations. Selon un document interne révélé l’an dernier dans une enquête de l'Obs, l’audience deI-24 reste très faible, en dessous de 0.1% de part de marché en France. Son ambition affichée est de contrer l’influence d’Al Jazeera, la chaîne qatarie.

En créant la première chaîne d’information continue du monde arabe, le Qatar a réussi, en quelques années, à étendre de façon considérable son influence dans un monde arabe dominé par deux poids lourds géopolitiques, l’Arabie Saoudite et l’Egypte . Al-Jazeera émet en anglais, en bosnien, elle développe des programmes en turc, en swahili, mais reste toujours absente du paysage francophone, en dépit du lancement régulièrement annoncé de son canal tout-info en français. Depuis sa dernière tentative avortée en 2013, l’émirat a créé une chaine francophone uniquement consacrée au sport.

Emmanuel Razavi , journaliste spécialisé sur le Proche-Orient, a travaillé pour la télévision du Qatar dont il dirigeait des unités documentaires. Il explique ainsi l’absence d’un Al Jazeera France :

A l’époque, l’Elysée aurait fait comprendre à l’émir du Qatar qu’il n’était pas souhaitable qu’une chaîne en français se crée car elle aurait concurrencé France 24. Les Qatari sont sans complexe quand il s’agit de faire de la stratégie d’influence, mais ils sont aussi d’habiles diplomates. La France est un allié du Qatar, lui vend des avions, lui a vendu des armes, passe avec l’émirat des accords de coopération. L’émir ne voulait pas prendre le risque de se mettre à dos la France au même moment où le Qatar bashing » battait son plein en France

D’autant qu’à la même époque, Paris ne cachait pas sa colère envers le Qatar, soupçonné de soutenir les islamistes au nord-Mali.

La Russie à la conquête de la francophonie

Dans cette guerre de l’information, la Russie n’entend pas rester en retrait. L’an dernier, elle a annoncé la création de la déclinaison francophone de sa chaîne Russia Today (RT) , qui émet déjà en anglais. Irakly Gachechiladze , directeur de RT-France détaille sa mission :

Irakly Gachechiladze, directeur de RT-France
Irakly Gachechiladze, directeur de RT-France © Claude Guibal@RF / Claude Guibal@RF

C’est bien sûr de diffuser la position russe, qui manque dans des média où la Russie est souvent diabolisée et simplifiée. Or elle a sa vision du monde, elle joue un rôle qui ne peut être nié… RT est un media russe financé par le gouvernement. On ne s’en cache pas. Ce qui est important est que nous donnions la vision russe et d’autres visions critiques de la Russie pour voir de quoi il s’agit Sur l’Ukraine, RT a ainsi relayé la position russe qui manquait bcp dans les media.

La chaîne fait la promotion de la diplomatie russe et de ses intérêts. Elle s’aligne sur les positions de Damas en Syrie, où les soldats russes combattent aux côtés des forces de Bachar el-Assad. Irakly Gachechiladze défend le travail de sa chaîne sur le conflit :

Nos journalistes ont été traités de « défenseurs » de Bachar El Assad. Ce n’est pas vrai. Nous n’avons jamais dit qu’Assad était un démocrate, un réformateur ou qu’il gouvernait bien son pays. Mais on s’est demandé, dès le début, si tous ceux qui se battaient contre lui étaient de vrais démocrates, comme Al Nusra par exemple. On a commencé à parler de la présence des djihadistes en Syrie bien avant nos confrères et ça été vu comme un soutien au dictateur.

Pour Julien Nocetti, chercheur à l’IFRI et spécialiste de la Russie, Russia Today est par excellence le bras armé de la propagande russe :

Julien Nocetti, chercheur à l'IFRI
Julien Nocetti, chercheur à l'IFRI © DR@Julien Nocetti / DR@Julien Nocetti

Son but est d’effacer toute distinction entre vérité et mensonge. Ce qui explique la profusion de théories du complot, un des marqueurs de RT aujourd’hui. RT vise à capter en Occident une audience désabusée des media traditionnels représentant un système honni et perverti.

Faire le buzz : une stratégie payante

RT en français, a certes obtenu une autorisation du CSA (Conseil Supérieur de l'Audiovisuel) , mais n’existe pour l’instant que sur le web. Pourtant elle sait ce qui génère « du clic » : vidéos brutes, non expurgées, de scènes de conflits ou de catastrophe naturelles, images choc, toutes partagées sur les plateformes vidéo. Une de ses valeurs sûres : Vladimir Poutine, à en croire Irakly Gachechiladze , dont les discours sont très visionnés. Avec son image d’homme fort et ses déclarations tonitruantes, Poutine a un audience, notamment dans l’opinion publique française de droite.

Capture d'écran de la page RT-France sur Youtube
Capture d'écran de la page RT-France sur Youtube © RT France / RT France

Autre stratégie payante : donner l’antenne aux personnalités qui dérangent. En anglais, RT a déjà confié une série de reportages à Julian Assange . Le fondateur deWikileaksa interviewé pour elle Hassan Nasrallah le chef du Hezbollah libanais. En France, pour la COP21 , RT a ainsi offert une chronique quotidienne à Philippe Verdier , l’ex-monsieur Météo de France Télévisions, licencié quelques semaines plus tôt par sa chaîne après la parution de son livre, jugé climato-sceptique. Une chronique très critique de la présidence française de la COP. Philippe Verdier explique ainsi sa décision :

RT est un media russe qui s’affiche en tant que tel, financée par le pouvoir en place en Russie. Je travaillais précédemment pour un media subventionné par l’Etat français. Ca ne me pose donc aucun problème tant que je fais librement mon métier de journaliste, sans subir de pression. Or cette pression, je l’ai connu au point d’être viré de France Télévisions. A l’inverse, je n’ai pas senti cette pression pendant ma collaboration avec Russia Today.

Russie, Israël, Chine, et tous les autres : tous les acteurs internationaux le savent : c’est par la maîtrise des flux de l’information que leur influence peut s’étendre. La France n’est pas en reste puisqu'elle a créé en 2008 France Médias Monde , qui entend fédérer et optimiser les forces de France 24 , RFIet Monte Carlo Doualiya, radio française en langue arabe. Ils sont les principaux acteurs d’un soft-power à la française, désormais talonnés par une concurrence alléchée par le potentiel prometteur de la francophonie.

Les liens

Le rapport de l'Observatoire démographique et statistique de l'espace francophone (ODSEF)

RT, le soft power russe en images Un article de Vassily Klimentov  de juillet 2013 sur le site Ina Global

Guerre de l'information : le web russe dans le conflit en Ukraine Un article de Julien Nocetti, Focus Stratégique, n°62, Septembre 2015 

"Soft power" russe : discours, outils, impact Un article de Tatiana Kastouéva-Jean sur le site de l'IFRI, octobre 2010

Le lent et difficile essor du soft power chinois En 2012 dans l'émission "Soft Power" sur France Culture, le magazine des industries créatives et des internets, chaque dimanche de 19h à 20h

Un portrait du patron de I-24 News, Patrick Drahi par Jean Stern, Revue Orient XXI, décembre 2015

L'impuissance paradoxale du "soft-power" de la Chine post-Mao Un article de Stéphanie Balme dans la revue en ligne CERISCOPE Puissance en 2013

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