En France, seulement 2% des rues portent un nom de femme. Pourtant, elles sont nombreuses a avoir marqué l'Histoire. Pourquoi notre société les invisibilise-t-elle ? Pour réhabiliter leur mémoire, retour sur le parcours de grandes femmes.

Panthéonisation de Simone Veil avec son mari Antoine en 2017
Panthéonisation de Simone Veil avec son mari Antoine en 2017 © Getty / Sopa image

Je n'écris jamais de lettre manuscrites, mais certaines adresses me donnent envie de prendre la plume. Un ami habite rue Rosa Bonheur, à Bordeaux. Je lui envoie des courriers, pour le simple plaisir d'écrire ce joli nom sur une enveloppe. D'autant plus joli que ce n'est pas un pseudo, elle s'appelait vraiment Bonheur ! Marie-Rosalie Bonheur, artiste du XIXe siècle qui aimait peindre les animaux. Son coup de pinceau pour saisir la silhouette d'un cheval ou d'une vache était une pure merveille. Aussi est-il mérité que son nom soit devenu célèbre aussi que celui de Degas ou Monet. 

Ah, attendez... non. On me souffle dans l'oreillette qu'elle est un peu moins connue. Ok, pardon. Sans doute n'avait-elle pas assez de talent alors, au temps pour moi...

Alors pourquoi l'histoire avec un grand H a-t-elle retenu aussi peu de destins féminins ?

Réponse avec nos invitées :

  • Aude Gogny-Goubert, autrice, comédienne et réalisatrice, créatrice de la chaîne Youtube : Virago
  • Ophélie Latil, fondatrice du collectif Georgette Sand,
  • Mame-Fatou Niang, enseignante et chercheuse en littérature francophone aux États-Unis, autrice du documentaire Mariannes noires en 2016,
  • Véronique Le Bris, journaliste culturelle, du site Cinewoman et fondatrice du Prix Alice Guy (au téléphone).

Extraits de l'émission ci-dessous

Une "Virago", c'est quoi au juste ?

Aude Gogny-Goubert : "Aujourd'hui, quand on ouvre le dictionnaire, une virago, c'est une femme aux allures masculines, une femme bourrue. Plutôt péjoratif. Sauf que la définition vraiment originale du mot est une femme forte, courageuse, une guerrière, une héroïne - et cette définition date du 1er siècle avant avant Jésus-Christ. Etonnant glissement sémantique qui date du XIXe siècle [...] Le point commun entre toutes mes virago, c'est qu'elles ont toutes transcendé une condition sociale, une culture, une religion, une époque pour faire des choses extraordinaires. Et donc, je me dis qu'il y a la notion de combat mais aussi celle de persévérance, de lutte. Et c'est ça qui me qui me plaît".

Pourquoi les femmes sont elles invisibles dans l'histoire telle qu'on la raconte ?

Ophélie Latil : "Quand on a commencé à travailler sur l'invisibilisation des femmes dans l'Histoire, on s'est rendu compte qu'elles disparaissaient à toutes les époques et sur tous les continents pour toujours les mêmes raisons. Il y a une domination qui s'installe à un moment et qui devient presque une habitude et qu'on qualifierait souvent de 'naturelle' quand on n'est pas en train de travailler sur les droits des femmes. Sauf qu'en fait, si vous analysez vraiment comment les femmes disparaissent, c'est toujours à cause de l'État, de l'Église, de la famille, du conjoint... Aujourd'hui, pourquoi il n'y a pas de femmes dans les noms de rue, dans les manuels scolaires? C'est parce que qui raconte l'Histoire ? Ce sont les vainqueurs et les vainqueurs sont blancs et masculins"

Michelle Perrot, historienne qui préface le livre Ni vues ni connues d'Ophélie Latil, résume :

Il s'agit moins de conspiration consistant à cacher délibérément à la découverte l'antériorité ou le rôle d'une femme dans un processus d'innovation et de pouvoir que d'une omission, d'une négligence tellement coutumière qu'elle devient presque systématique.

Pourquoi a-t-on besoin de modèle qui nous ressemble ?

Mame-Fatou Niang : "On vit aujourd'hui en France dans un climat républicain qui fonctionne sur un modèle unitarien, le modèle universaliste de la citoyenneté. Et lorsqu'on prend par exemple, des apôtres, des architectes de son modèle tels que Renan, qui nous disent que l'identité française ne se construit ni sur le sang ni sur la religion, mais elle se construit sur l'idée d'un groupe qui est formé par un passé, un très grand passé, bien sûr, fondé par des grands hommes [...] Le problème qui se pose aujourd'hui, c'est :

lorsque je regarde une Histoire où des personnes qui me ressemblent sont effacées [ : ] Comment est ce que je peux, et me projeter comme faisant partie de ce groupe national, et être acceptée par par mes concitoyens comme étant une partie de ce groupe ? 

Pourquoi les petites filles devraient elles avoir des femmes pour modèles ? 

On peut très bien rêver de devenir Thomas Pesquet, même si on a une petite fille...

Aude Gogny-Goubert : Bien sûr, sauf que c'est un conditionnement systémique : 

à partir du moment où on ne nous montre pas que des femmes sont au pouvoir aux commandes, comment peut on s'imaginer pouvoir le faire soi-même?

Il faut de la représentation. Aujourd'hui, on a une sous représentation des femmes, que ce soit dans les médias, en politique, dans la fiction même".

Le syndrome de la schtroumpfette

Dans la BD de Peyo, il y a un Schtroumpf costaud, un Schtroumpf peureux, un Schtroumpf coquet, un Schtroumpf farceur. Il y a une seule Schtroumpfette. Sa caractéristique dans la bande dessinée, c'est uniquement d'être une femme. 

Quelques femmes citées à l'antenne dans l'émission

  • Aliénor d'Aquitaine, discréditée par l'Histoire

Ophélie Latil : "J'ai déjà été face à quelqu'un d'extrêmement virulent, qui m'a expliqué que la Guerre de la guerre de Cent Ans c'était sa faute, qu'elle avait couché avec Saladin.. Sauf qu'en fait, ça n'est absolument pas vrai. Tout ce qu'on lui reproche, c'est de ne pas avoir laissé à la couronne de France son royaume d'Aquitaine, qui a permis à la couronne d'Angleterre, ensuite, de s'étendre des Pyrénées à l'Écosse. Et du coup, qu'est ce qu'on a fait à l'époque? On l'a discréditée en disant qu'elle avait une vie sexuelle, qu'elle n'était capable de gérer que les Arts, qu'elle parlait trop fort, qu'elle avait trop de décolletés... et toutes les décisions ratées du roi de France de l'époque lui ont été attribuées [...] AU XXe siècle, on s'est rendu compte que c'étaient les proches conseillers des rois qui disaient ça dans le but de discréditer l'apport de cette femme, qui a été reine et qui a écrit 80 chartes de droits maritimes. Sauf que ça, on préfère l'oublier."

  • Wangari Maathai, prix Nobel de la Paix

"Elle a créé le Green Belt Movement, qui a été le plus grand mouvement de reforestation de l'Afrique, et qui avait reçu un prix Nobel de la paix pour ça. Elle a mis 100 000 femmes au travail à travers la reforestation et la création de serres. Elle partait du principe que l'autonomie financière permet l'épanouissement et la liberté des femmes". 

  • Maria Anna Mozart (dite "Nannerl"), oubliées par l'Histoire

"Un exemple de gros ratage : la sœur de Mozart. Prodige comme son frère, elle n'a pas eu le droit de pratiquer le violon. A partir de l'âge de 14 ans elle a été mariée à un vieux. Et toutes sa production a été brûlé par son père. Aujourd'hui, quand on parle de Mozart, on ne parle jamais de sa sœur". 

  • Louise Bertin

"Une grande compositrice d'opéra qui a mis en place Notre-Dame de Paris avant la comédie musicale, avec un livret écrit par Victor Hugo et conduit par Berlioz. Accessoirement, la pauvre était femme et handicapée. Trois jours après la première, elle s'est faite huer donc on a dit que c'était Berlioz qui avait composé l'opéra et elle est rentrée chez elle en pleurant". 

  • Alice Guy

En 1895, au moment où le cinéma voit le jour, Alice Guy rejoint la société Gaumont en tant que sténo dactylographe. Elle assiste aux toutes premières représentations cinématographiques des frères Lumière. Mais, en tant que fille de libraire, Alice baignait dans les histoires et elle pense qu'il faudrait en écrire une pour la filmer ensuite : la toute première à avoir pensé au scénario cinématographique, c'est donc Alice Guy. 

Elle le tourne en 1896 ("La Fée au Choux") et devient ainsi la première réalisatrice de l'histoire du cinéma. 

En 1910, elle devient la première femme à créer une société de production de films, la Solax Film Co10, durant sa période américaine, avant la naissance d'Hollywood. 

Un film est actuellement à l'écran sur sa vie : 

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