Une utopie n’est pas une chimère, ce n’est pas un objectif irréaliste ou impossible à atteindre... Non, l’utopie est avant tout une histoire littéraire, qu’il convient de raconter !

L'utopie est-elle encore possible ?
L'utopie est-elle encore possible ? © Getty / loops7

Mesurez-vous votre chance, vous qui n’avez jamais mis les pieds à Hauterive, dans la Drôme ? Oui vous avez une chance folle car vous n’avez pas encore vu le palais idéal du facteur Cheval : l’émerveillement de la première fois, pour vous, est encore à venir. Ferdinand Cheval était facteur, tout le monde le prenait pour un fou, dans son village, à la fin du 19ème siècle, parce qu’il trimbalait des cailloux dans une brouette et disait construire un palais. Il lui a fallu plus de trente ans, mais il l’a fait, et le résultat est une merveille. Si cet édifice est fou, alors oui, il est fou mais au sens le plus joyeux, le plus réjouissant qui soit. 

Je précise que le musée du facteur Cheval à Hauterives propose en ce moment une expo Agnès Varda. Varda aimait les facteurs, qu’elle surnommait « les complices du destin ». Bref, je ne sais pas ce que vous attendez encore pour filer dans la Drôme vers le Palais Idéal. 

Et pourquoi diable vous parler de Cheval ce matin? Parce que ce château est pour moi une utopie magnifique. Mais peut-être que je me trompe de mot. Peut-être le terme d’utopie n’est-il pas adapté. Et c’est justement ce qui caractérise ce mot, aujourd’hui, l’utopie : on l’emploie n’importe comment. 

Alors ce matin nous nous posons cette question : l’utopie est-elle encore possible ? 

Nos invité.e.s :

  • Guénaelle Le Solleu, rédactrice en chef de la revue L'Elephant
  • Michel Porret, historien
  • François Angelier, producteur de "Mauvais genre" sur France Culture

C'est quoi l'utopie et depuis quand on en parle ? 

Michel Porret : "C'est avec l'humaniste britannique, Thomas More, en 1516, que le genre utopique va inonder la culture occidentale. On peut remplacer le mot "utopie" ou "genre utopique" par roman d'État dans la mesure où cette tradition littéraire, jusqu'à sa grande crise à la fin du XVIIIe siècle, est à la fois un modèle discursif et une façon de penser le monde. Le genre utopique essaie de mettre en fiction ce projet d'un lieu, d'un monde idéal qui n'existe pas avec une règle extrêmement importante : 

Celui-ci est toujours perçu comme le lieu du bonheur impossible car on est toujours dans une espèce d'angle mort entre le rêve et le réel

On construit des sociétés imaginaires depuis Thomas More, des sociétés qui n'existent pas, loin du monde réel, qui sont figées dans le présent, hors de l'histoire et dans lesquelles, avec toute une série de contraintes épouvantables qui fait que personne n'aimerait finalement vivre en utopie, on construit le bonheur obligatoire de l'égalité entre les individus

Ce genre littéraire a un héritage absolument extraordinaire dans la culture littéraire, politique, cinématographique. 

On dit que quelque chose est utopique dans deux cas, soit parce qu'il marque une confiance dans le bonheur et sa réalisation possible ; soit au contraire, quelque chose d'irréalisable

- François Angelier

Guénaelle Le Solleu : "Par exemple, avec le Covid-19, très vite après le début du confinement, il y a la notion du monde d'après qui a été formulée telle une utopie comme pour signifier qu'on ne pouvait désormais plus vivre comme c'était le cas avant. Le monde d'après doit être différent et on traduit là une nouvelle forme d'utopie d'un monde plus sécuritaire". 

Quand l'utopie appelle la dystopie 

Michel Porret : "L'utopie est inséparable de la grande culture de la dystopie qui, depuis Jonathan Swift, consiste à construire une espèce de modèle alternatif pour montrer combien il est chimérique de vouloir construire un monde idéal qui n'existe pas, avec cette règle épouvantable, d'un bonheur obligatoire.

Imaginez le paradis réalisé sur la Terre, vous aurez une assez bonne idée de l'enfer

- De Paul Claudel 

À partir du moment où le bonheur est réglementé, il est ordonné et on légifère sur ce qui vous fait ou non plaisir, on perd la dimension essentielle qui est celle de la liberté. Dans l'histoire, toutes les tentatives d'un régime absolument parfait ont abouti à des enfers assez respectables. 

Guénaelle Le Solleu : "La dystopie, c'est quelque chose qui donne à penser la fin de l'utopie, mais qui est véritablement beaucoup plus en prise avec des problématiques politiques contemporaines liées à l'environnement, liées à l'économie liée à la pauvreté, etc".

François Angelier : "Pendant des décennies, on s'est conçu un tel imaginaire de la catastrophe planétaire pour mieux désamorcer tout un tas d'angoisses, de fantasmes liés aux enjeux qui sont les nôtres aujourd'hui que la dystopie est aujourd'hui très enracinée dans l'ADN de la fiction et qu'elle déconstruit l'utopie".

Aujourd'hui, l'utopie dominante est "sécuritaire" 

Michel Porret : "L'horizon d'attente qui laboure profondément les sociétés actuelles, c'est le sécuritaire. Ce qu'on vient de traverser avec le confinement fait qu'on ressort dans le monde d'après avec cet horizon d'attente sécuritaire extrêmement amplifié sur le biologique, la mobilité, sur les gestes barrières, etc. 

Cette utopie actuelle est une sorte de post-démocratie ou de post-humanité

Car c'est au moment où l'humain conçoit sa perte qu'il se plonge dans l'utopie : 

Michel Porret : "Souvent, il faut avoir le sentiment de la perte pour qu'apparaisse quelque chose qui relève de l'utopie. L'idée que seule une puissance supérieure, une sorte de grande entité qui nous gouverne fasse advenir enfin le bonheur sur la Terre. Ce qui confine à la fois à la croyance religieuse et à l'idée d'un monde hyper sécuritaire où toute surprise aura disparu. Ce sont des mondes où tout étant prévu et planifié, ainsi que le bonheur, peur donner place à la dystopie". 

La suite à écouter…

Programmation musicale

  • "Noir et blanc" de Ichon feat Loveni, 2020.
  • "I do" de Jessie Reyez, 2020.
  • "Maracatu atomico" de Gilberto Gil, 1974.

Pour aller plus loin

A propos de la chronique d'Isabelle Motrot, directrice de la rédaction de Causette, vous pouvez consulter l'article sur Christina Boixière ici.

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