Quand on parle de rupture, on pense bien sûr à une relation amoureuse. Mais les ruptures d'amitié sont tout aussi douloureuses. Avez-vous déjà souffert d'une telle rupture ? Et sont-elles réservées aux enfants ?

Le chagrin d'amitié
Le chagrin d'amitié © Getty / skynesher

Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous 

Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ? 

Que le jour recommence et que le jour finisse 

Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice ?

Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?

Quelques alexandrins pour vous accueillir en toute simplicité ! Si je pense à Racine, c'est que cette rupture bouleversante entre Titus et Bérénice n'a pas tellement d'équivalent amical. Où sont les tragédies mettant en scène deux amis qui s'éloignent ? Bien sûr, il y a des romans qui racontent des histoires d'amitié tourmentées (on pense à L'Amie Prodigieuse, le roman d’Elena Ferrante), mais c'est loin, très loin d'être comparable. 

Et pourtant, un chagrin d'amitié est souvent une tragédie. Un ami qui s'éloigne, une amie qui vous en veut : cela mérite de déchirants alexandrins, ceux et celles qui l'ont vécu le savent. Voilà notre sujet de première heure : le chagrin d'amitié, qu'il soit subi ou volontaire. Pourquoi est-il douloureux ? Que raconte-t-il des liens et des non-dits entre deux ami.e.s ? Comment l'affronter, comment s'appuyer dessus, parfois, pour mieux se connaître soi-même ? Sans oublier le poids de la réconciliation, quand elle advient. Il est des histoires de réconciliation qui marquent à vie.  

On en parle avec nos invitées :

  • Anne-Laure Buffet, psychologue,
  • Kéthévane Davrichewy, écrivaine et autrice du livre, Les Séparées, publié chez Sabine Wespieser,
  • Agathe Ranc, journaliste chez Rue 89 et autrice d'une série de témoignages sur des chagrins d’amitié.

Extraits de l'émission ci-desous

L'amitié avait-elle une valeur différente pendant le confinement ?

Anne-Laure Buffet : "Je pense qu'il y a beaucoup d'excitabilité des sentiments qui s'est produit à cette période-là. Est-ce que ça a changé la valeur de l'amitié ? En tout cas, on a eu pour beaucoup besoin de se raccrocher à une relation à l'autre, qui n'était pas possible dans le physique mais qui demeurait possible. 

Ce qui m'a le plus frappée, ce n'est pas tellement les disputes ou les séparations amicales pendant le confinement, c'est celle qui adviennent depuis la fin du confinement. 

Il y a beaucoup de personnes, justement parce qu'elles étaient seules chez elles, qui ont eu ce besoin de communiquer avec l'autre. Et puis, la vie reprend et la communication quasi quotidienne s'est diluée. Il y a des reproches qui apparaissent maintenant : "J'ai compté pour quelqu'un à un moment où cette personne n'allait pas bien et maintenant qu'elle a retrouvé son rythme., elle n'a plus besoin de moi et elle me laisse tomber."

Rupture et séparation

Kéthévane Davrichewy distingue la séparation de la rupture. Elle explique : "Pour moi, la rupture est quelque chose d'extrêmement fracassant dans une vie. Il y a le moment d'avant, le moment d'après, et même s'il y a une réconciliation, des retrouvailles, ce qui s'est passé au moment de la rupture, on ne le réparera jamais complètement. On ne peut pas l'oublier. 

La séparation est très, très lente parce qu'elle commence bien avant la rupture. Et même si on ne la sent pas, même si on n'en est pas conscient, elle s'installe déjà et elle continue bien après le moment de la rupture. Donc, c'est un temps qui est très étiré - et au milieu de ce temps étiré, il y a cet instant extrêmement brutal de la rupture". 

Amour / amitié

Pour Kéthévane Davrichewy, "le sentiment d'amitié [est] un sentiment tout aussi profond et violent que le sentiment amoureux". Elle explique : "il y a quelque chose de peut être au-delà de l'amour : une attente, une projection, une fusion. 

Je pense que c'est ce moment de l'adolescence et de l'enfance que les amitiés sont les plus les plus intenses

Quand le temps met à l'épreuve le sentiment sur les années… On grandit ensemble, on se projette dans l'autre, on projette ses attentes, ses espérances et on idéalise l'autre. Je crois que l'autre est une forme de fantasme d'un soi-même idéalisé. Et ce qui est difficile, c'est de grandir ensemble et d'accepter, peut-être, de ne pas évoluer de la même façon".

La rupture d'amitié, c'est une blessure immense qui est parfois encore plus insidieuse et plus violente que la blessure amoureuse.

Parce que l'amitié, on croit que ça va durer toujours. Alors que l'amour, on est un peu prévenu(e)s, on sait à quoi s'en tenir, on peut être trahi(e)s." 

Anne-Laure Buffet renchérit : "La relation amicale est une forme de relation amoureuse, justement parce qu'on se projette dans la relation. Il y a autre chose : 

en amour, on va d'une certaine manière moins se livrer qu'en amitié.

Avec nos amis, particulièrement les amis d'enfance, on a ce sentiment qu'ils savent tout de nous et qu'on peut tout leur dire... Et ça va au-delà de ça : ils vont forcément tout nous pardonner puisque ce sont nos amis". 

Agathe Ranc ajoute : "En amour, on s'attend à ce que l'histoire se termine un jour alors qu'en amitié, quand elle se termine, on se dit qu'on n'est pas à la hauteur. On est vraiment remis en question en tant que personne. Et ce qui rend la chose difficile, c'est aussi qu'on ne peut pas vraiment en parler : c'est dur d'aller voir les gens et de leur dire "Ah je me suis fait quitter par un ami"... Ça fait quand même un peu 'CE2', quoi." 

Il y a amitié et amitié

Anne-Laure Buffet tient à faire la distinction entre une amitié qui s'est construite pendant l'enfance et qui a évolué et une amitié beaucoup plus récente : "ça change tout. La blessure, forcément, est là. Mais le sentiment de trahison, le sentiment de perte d'une part de soi, ce n'est pas tout à fait la même chose. 

Le fait d'avoir grandi avec quelqu'un, d'avoir un(e) ami(e) depuis "toujours" donne le sentiment que l'ami(e) sait tellement de choses de moi qu'il/elle a capté une part de moi".

Kéthévane Davrichewy :

Le chagrin de cette amitié est à la hauteur de ce qu'on a projeté, de ce qu'on a attendu de l'amitié.

Les amitiés toxiques, ça existe ? 

Anne-Laure Buffet : "Amitié toxique, amour toxique... C'est très compliqué parce qu'aujourd'hui, on a tout de même le sentiment que dès que quelque chose ne fonctionne plus dans une relation, c'est forcément parce que c'est toxique - et parce que l'autre est toxique. Ce n'est pas la relation qui s'est embarrassée d'un certain nombre de choses et qui devient toxique pour les deux. Ce n'est pas dysfonctionnel, ce n'est pas les comportements de l'autre que, tout d'un coup, on observe plus clairement et on se dit 'ça ne me correspond pas ou plus', c'est l'autre qui est toxique, systématiquement. Et je trouve ça assez problématique. Il faut quand même se dire : 'Si je stigmatise mon ami / mon amour en quelqu'un de toxique, je me retire quand même une capacité à observer ce que j'ai pris, retenu, perdu dans la relation'."

On apprend de ses chagrins d'amitié

Kéthévane Davrichewy : "Effectivement, on est peut être un peu plus méfiant [avec les nouveaux amis, après une rupture d'amitié]. C'est très dur de se remettre d'un chagrin d'amitié. C'est une blessure extrêmement profonde et ça dure longtemps, d'autant plus qu'au départ on pense que c'est rien. Je ne sais pas pourquoi on prend beaucoup plus en compte les conflits familiaux et les ruptures amoureuses. L'amitié, peut-être parce qu'au départ, on pense que c'est immuable, quand la rupture arrive, on pense que ça va s'arranger ou en tout cas, on n'appréhende pas tout de suite les conséquences que ça va avoir dans notre vie. 

Il y a aussi des réconciliations, heureusement !"

Comment rester amis

Kéthévane Davrichewy : 

Continuer à aimer ses amis, c'est aussi apprendre la désillusion, la déception et peut-être à revoir ce qu'on attend de l'autre. 

C'est vrai que, souvent, on est extrêmement exigeant, peut être trop exigeant, quand on est jeune. Ce qui est difficile, c'est d'admettre que la sensation de trahison qu'on a parfois, c'est simplement le fait de changer, d'accepter la différence. Peut-être qu'au départ, une amitié se fonde sur une impression de ressemblance, une volonté de ressembler à l'autre et de se projeter, de fusionner. Et en fait, il faut apprendre aussi à défusionner et à moins idéaliser l'autre. Et apprendre la perte, la désillusion. 

Anne-Laure Buffet : "On a tendance à se dire 'on est amis, c'est normal' et à ne pas dire les choses. 

'L'autre va me comprendre. J'aime ça, c'est normal. L'autre va l'accepter'. On ne grandit pas en amitié. C'est ce côté faussement immuable qui trompe beaucoup de gens. Quand on a rencontré quelqu'un à 5 ans, alors je ne dis pas qu'à 40 ans, on va continuer à jouer (à je ne sais quoi d'ailleurs), mais on garde ce souvenir intangible du moment. Et parce qu'on se connaît depuis toujours, on n'a pas besoin de se dire les choses. On n'a pas besoin de se dire 'Là, tu sais ce que tu as fait, ça ne me convient pas et je vais te dire pourquoi'. 

Il y a, encore plus qu'en amour, la peur de la perte de l'amitié. Plus l'amitié s'est installée dans le temps et plus on a peur de la voir s'effriter ou disparaître parce qu'on perd vraiment une part de soi. Mais on gagnerait à dire les choses.

Il faut renoncer à l'espèce de croyance que parce que l'amitié existe, tout est acceptable ou tout est pardonnable. Et se dire au contraire : 'Je nourris mon amitié parce que je la remet en cause vis-à-vis de moi, vis-à-vis de l'autre, régulièrement'. Ça ne veut pas dire que ça va exploser. Ça veut dire 'Je te confirme que tu es mon ami'. "

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  • Lee Fields & The expressions - Thinking about you
  • Ezechiel Pailhes - Tu te rappelleras
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