Edgar Morin évoque son expérience de la Libération, sa réinsertion au sein d'une société française en pleine reconstruction politique, sociale et culturelle. On y apprend comment le résistant va peu à peu se reconstruire lui-même et opérer progressivement sa conversion vers la résistance culturelle.

Le sociologue, médiologue et philosophe Edgar Morin le 11 septembre 2001 dans son bureau à Paris.
Le sociologue, médiologue et philosophe Edgar Morin le 11 septembre 2001 dans son bureau à Paris. © AFP / THOMAS COEX

Après la lecture d'extraits du chapitre "L'Euphorie raisonnable" du texte Autocritique par Nicolas Bouchaud, écoutez Edgar Morin vous parler de son vécu à l'époque de la Libération, ses nouveaux engagements, les recompositions politiques et culturelles, ses nouvelles rencontres, son entrée dans le monde intellectuel. 

▶︎ Cette émission est une rediffusion du 5 décembre 2018

Extraits de "L'Euphorie raisonnable (1944-1946)"

Dans ce chapitre 3 de son "Autocritique", Edgar Morin à l'épreuve de la reconstruction d'après-guerre, des débuts de la guerre froide, qui révèlent bientôt sa séparation avec le communisme politique et son cheminement progressif vers le monde intellectuel, côtoyant les grands penseurs de la reconstruction.  

On avait une immense espérance. Communistes, socialistes comme l'ensemble des résistants pensaient qu'on allait vers une société nouvelle, plus juste et équitable

  • Libération, union nationale et la possibilité d'une révolution sociale 

La vie recommence, les premiers jours de la Libération baignent dans une émotion nationale unique dans l'histoire de France. C'est le grand défilé descendant des Champs-Elysées où tout le monde hurle de joie. Une Renaissance française qui va conduire à de profonds changements dans la conception que l'on se fait de la politique. Edgar Morin explique combien, à ses yeux comme ceux de ses camarades communistes, la Libération a été perçue comme l'égale d'une révolution faisant triompher la volonté du peuple de France. 

Mais la libération nationale ne se transformerait pas en révolution sociale

Le résistant se rallie au mot d'ordre du parti "Union et action" pour gagner la guerre aux côtés des Américains et des gaullistes triomphants. Une alliance déterminante pour achever la chute du nazisme et amorcer une renaissance du socialisme en Europe. 

  • Le communisme d'après-guerre

Si "l'ère terrifiante du stalinisme semblait révolue à jamais", le parti communiste lui-même était en pleine recomposition, une appartenance politique susceptible de proposer de nombreux autres chemins car les bienfaits de la Libération ont contribué à y opérer une plus grande circulation des idées. Edgar Morin raconte sa rencontre avec le philosophe Maurice Merleau-Ponty, les écrivains Albert Camus et Jean-Paul Sartre ou encore Marguerite Duras. 

L'élasticité était entretenue par le jeu des incessantes reconversions que nous espérions entre la Vulgate et la parole officielle du parti. Nous lui retirions son caractère sacré, nous débordions légèrement la ligne par la droite et par la gauche

À l'épreuve du nationalisme d'après-guerre, Edgar Morin témoigne de son combat contre les excès de langage, le chauvinisme et ce qu'il appelle "le déferlement cocardier démentiel". À cette époque-là, il était toujours aussi convaincu d'être "dans la vérité politique et la vraie morale". 

  • Vers une reconstruction professionnelle et culturelle 

Ce pose rapidement le problème de la difficile reconversion professionnelle d'après-guerre et la passage d'un communisme de guerre à un communisme d'après-guerre. Il brosse l'expérience d'une jeunesse que les enjeux de la guerre ont rendu clandestine, instable, dépourvue de foyer, d'identité. La Libération a pu susciter un vrai changement culturel car il raconte avoir dû s'adapter aux mœurs d'une nouvelle vie qui commençait. 

Je me suis trouvé désemparé dès la libération

Il s'essaie alors au journalisme. Il commence à s'extraire peu à peu du Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés, le mouvement de la résistance française rassembleur dont il fit parti - et au sein duquel il vit progressivement ses amis se disperser, d'autres qu'il perdit, d'autres qui furent déportés ou morts - en même temps qu'il engage sa prise de distance avec le parti communiste. 

Il se rêvait libérateur par d'autres moyens, tenant à réhabiliter la démocratie allemande, sous peine de se faire exclure du parti, en écrivant notamment un premier livre, un reportage sociologique, "Allemagne, notre soucis" qu'il prit soin de consacrer tout en restant dans l'esprit d'universalité de la Vulgate. Il fut hautement salué à gauche et par Maurice Thorez qui en recommande la lecture. 

J'avais réussi ce dont je me croyais incapable : faire un livre 

  • Entrée dans le monde intellectuel 

Son exclusion du parti communiste le convainc de s'engager dans le monde intellectuel, rédacteur, d'autant qu'avec les débuts de la guerre froide, en 1948, comme beaucoup de ses camarades communistes dont beaucoup ont été des staliniens de la première heure, commencent à tirer les leçons existentielles du communisme de guerre. 

Notre critique naquit de la vie même, de la nausée, de l'expérience vécue au sein du monde stalinien

Il ne rejoins que tardivement "le moralisme de Camus" et "l'existentialisme de Sartre" comme la pensée de nombreux autres de ses amis et du monde de la culture à cette époque-là. Comme lui, ils cherchent une nouvelle voix qui puisse à la fois répondre à cet idéal de solidarité et collectif originel tout en composant avec les nouveaux enjeux de reconstruction culturelle d'après-guerre. Edgar Morin sent que l'espoir communiste est mortellement déçu et estime que cette pensée était susceptible de nuire au combat révolutionnaire de base auquel il restait encore très attaché, engloutissant comme il le dit "la morale dans la politique" reportant cette opposition intellectuelle à "des faiblesses de caractère". Mais il était devenu "un intellectuel fréquentant les intellectuels, ne se préoccupant encore que des problèmes culturels de l'intelligentsia communiste", qui le poussèrent encore à entretenir une résistance culturelle"

▶︎ La suite à écouter…

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