Dans cet avant-dernier épisode retour sur ce moment essentiel de son "autocritique" : la prise de conscience qu'un examen critique était essentielle à la construction de ses propres pensées, combats, croyances politiques à travers ce qu'il appelle "une roue de l'intelligence critique".

Le sociologue, médiologue et philosophe Edgar Morin à Milan, en 1994.
Le sociologue, médiologue et philosophe Edgar Morin à Milan, en 1994. © Getty / Leonardo Cendamo

Edgar Morin termine Autocritique par un bilan sur sa tentative de critique de son itinéraire intellectuel, sur ses engagements politiques et sur sa manière de penser le monde. La critique par la remise en question est salutaire pour Edgar Morin et pousse à la réflexion dans le sens d’un changement positif pour nous-mêmes et à plus grande échelle pour nos sociétés. 

Il restitue les raisons pour lesquelles il est devenu communiste et où, progressivement, il a compris qu'il était aveuglé. Il fait part d'une réflexion anthropologique et philosophique qui va teinter l'ensemble de son itinéraire intellectuel et de sa vie de chercheur, interrogeant les enjeux de "la magie" dans la permanence de l'idéal et de la croyance politique.

▶︎ Cette émission est une rediffusion du 7 décembre 2018.

La connaissance est en même temps une source permanente d'erreurs et d'illusions. J'ai compris que le mal se trouvait dans ma connaissance

Les enjeux "des fétiches", de "la magie" et de "l'irrationalité" sur le jugement critique 

Dans ce chapitre, le penseur rend compte du processus de construction de son idéal politique et des idéaux d'une manière générale et qui rendent souvent ces derniers intangibles tant on refuse d'admettre un certain examen critique, pourtant si essentiel dans le cheminement de la pensée politique et intellectuelle. 

  • Remettre en question "la magie" de ses propres idéaux

Il raconte comment il a fini par prendre conscience que son stalinisme initial sonnait en lui telle une religion, quelque chose de mystique, conditionnant ses propres outils mentaux dans une seule et unique réalité qui restait bien plus subjective qu'il ne le pensait à l'époque. 

Combien nos attitudes et nos croyances baignaient dans l'imaginaire

Il se rends compte qu'une vie sans magie est souvent inconcevable mais qu'elle peut souvent conduire les idéaux à avancer masqué sans mise en recul. Seule comptait ce qu'il appelle "son identification à la collectivité ou à une idée de la société", enfermant ses convictions politiques dans des mythes et des identifications, se cristallisant en un sentiment individuel allant à l'encontre des principes collectifs de bases défendus. 

Ces valeurs sont des idoles, des simulacres, des fétiches, aussi bien dans la lucidité que parfois dans l'aveuglement, traduisant un certain "fétichisme de la vérité". 

L'homme est à la fois profondément inadapté et profondément adaptable [...] Il vit dans une situation névrotique permanente 

Si la magie fait partie des structures humaines, elle peut vite venir les étouffer comme la magie stalinienne a étouffé un moment sa pensée. 

Tous ces mécanismes mentaux sont parfois invisibles car nous croyons ardemment en la vérité de nos idéaux. Mais cette "magie attachée à la de la vérité" est ce qu'il l'a conduit à éprouvé de l'horreur dans le stalinisme, né d'un mouvement universel, individualiste, égalitaire, fraternel et mais qui s'est traduit en "un système de terreur, de rites, d'interdits et de dévotion". 

Il expose son apprentissage progressif de l'attitude critique et de l'esprit de vérification objective de ses expériences personnelles en termes de poursuite d'un idéal. Il nous faut absolument, selon lui, cultiver un esprit de dépassement critique, pénétrer dans un univers de contradictions mais aussi de complémentarités continuelles. 

  • Cultiver la roue de l'intelligence d'objective 

Travailler, penser, explique-t-il "comme s'il y avait une roue de l'intelligence, une roue qui tourne sur elle-même, et qui, en même temps, fait rouler quelque chose à travers des paysages nouveaux". C'est avec cette conscience-là que désormais il travaillerait à penser quelque idéal que se soit, à "équilibrer ses pesanteurs antagonistes". 

C'est le rapport Khrouchtchev qui acheva de le convaincre à la fin des années 1950, peu après la mort de Staline, à appliquer cette méthode de "la roue de l'intelligence critique" afin de toujours réfléchir à bien remettre en question des interprétations autrefois trop subjectives et jugées trop absolues, bien qu'universelles. 

J'essaie d'avoir une conception rationnelle des choses et de la connaissance, tout en reconnaissant les limites de cette rationalité, de la logique, je suis ouvert à la part inconnue du monde. 

Un jugement critique qu'il doit à la disparition de sa mère

Un événement qui reste encore jusqu'à aujourd'hui très présent dans sa façon de penser et réfléchir sur le monde tant cet évènement tragique a bouleversé et hanté son existence depuis l'enfance. 

C'est l'évènement de ma vie qui a alimenté en moi deux aspects contradictoires : un scepticisme généralisé et le besoin d'amour insensé

Du point de vue intellectuel, ça a été très important pour le sociologue, se réfugiant chez Anatole France, Fiodor Dostoïevski, Montaigne ou encore Tolstoï, qui ont été pour lui les plus à même de faire ressortir sa souffrance et de la transformer en quelque chose d'édifiant pour la vie de tous les jours.  

Inconsciemment, tout en maintenant la volonté d'avoir l'esprit sceptique, de doute, ce qui comptait surtout à ses yeux c'était la voie de l'amour, de l'union, de l'amitié, de la fusion. Une vie guidée par cette relation complémentaire et conflictuelle entre le doute et la foi dans l'amour. 

La mort de sa mère lui apporté "un sens de la complexité", car "animé par des pulsions contradictoires pourtant si nécessaires à sa vie" qui lui permettent, dit-il "d'analyser les multiples aspects d'un phénomène et de faire les liens avec les choses jugées les plus séparables". 

À ma mère je lui dois tout ce que j'ai acquis et perdu. J'ai mis beaucoup de temps à le comprendre

▶︎ La suite à écouter…

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