Dans cet ultime épisode consacré au travail d'autocritique de Edgar Morin, nous voici dans son 10e chapitre et deux de ses préfaces, où il rassemble les grandes leçons et remises en question qu'il a tirées de son examen critique. Si elle l'a aidé, cette autocritique s'adresse davantage aux générations futures.

Edgar Morin photographié à Paris
Edgar Morin photographié à Paris © Getty / Eric Fougère / Images Corbis

Edgar Morin termine Autocritique par un bilan sur sa tentative de critique de son itinéraire intellectuel, sur ses engagements politiques et sur sa manière de penser le monde. La critique par la remise en question est salutaire pour Edgar Morin et pousse à la réflexion dans le sens d’un changement positif pour nous-mêmes et à plus grande échelle pour nos sociétés. 

▶︎ Cette émission est une rediffusion du 7 décembre 2018.

Pour ce dernier épisode, après son itinéraire, ses engagements politiques, idéologiques, intellectuels, poétiques. Nous sommes à la fin de l'histoire de la trahison qu'a ressenti Edgar Morin par rapport à ses croyances au Parti communiste. Conclusions, constats et jugements critiques sur lui-même et ses engagements par un jeune homme de 97 ans, tout particulèrement à travers ses deux préfaces de 2010 et de 1991. 

Je n'ai pas tout raconté de ce que j'ai vécu et connu, je voulais privilégier les problèmes qui m'avaient déterminés à faire cet examen autocritique

Extraits du chapitre 10 "Le tribunal" : bilan d'une déconvertion 

Dans cet ultime chapitre de son autocritique, Edgar Morin fait le point de cette expérience où il regroupe toutes les grandes étapes de sa déconversion politique avec le communisme de manière générale. Il confie combien cette mise au point s'est incorporée à son propre être. Il revient sur ses regrets quant à la fascination aveugle par laquelle il s'est laissé guidé pendant longtemps. Un ouvrage qui lui a permis de revenir sur les nombreux rouages élémentaires de l'intelligence, ceux qu'il regrette ne pas avoir perçus et appliqués suffisamment tôt. 

C'est aussi la fatalité de l'histoire et l'apprentissage de la vie qui l'ont conduit à s'éléver progressivement, à apprendre de ses erreurs. Cette œuvre est aussi un moyen de signifier sa rédemption quant à l'idéal communiste qu'il a défenu pendant longtemps. Avez vous gagné les secrets de la maturité sans perdre les secrets de l'adolescence ? 

Préface de 2012 : un récit, trois expériences

Il rappelle la période à partir de laquelle il s'est engagé dans sa déconversion idéologique (1949-1951), avec le rapport Khrouchtchev, l'Octobre polonais, la Révolution hongroise ou encore la guerre d'Algérie. 

Rappelant que ce livre peut être lu à trois niveaux : 

  • Celui du récit d'un jeune esprit idéaliste qui, après toutes les expériences vécues de l'avant-guerre, retrouve l'espoir avec la résistance de Moscou à partir de 1941 ; son entrée dans la résistance où ses idéaux issus du communisme évoluent en fonction des enjeux d'après-guerre ; sa double adhésion au patriotisme lié à la libération comme à l'internationalisme communiste, agissant ainsi pour la libération de toute l'humanité. 
  • Le récit d'une expérience anthropologique, sa double vie dans le parti et hors du parti, une époque qui lui révèle un système idéologique possédé de l'intérieur, prêt à toutes les horreurs pour qu'un monde plus égal et fraternel se concrétise. Il revient sur sa qualité d'apparatchik marginal des années 1945-1949, qui lui a permis de mieux se connaître et de pressentir une première forme de remise en question idéologique. 
  • Le récit de la rationalité. Ce moment où il était temps pour le penseur de s'ouvrir à cette dialectique permanente entre raison et passion. Le moment où il a commencé à comprendre de lui-même qu'une grande remise en question des idéaux politiques de façon générale était nécéssaire 

La passion sans raison devient folie. La raison sans passion est la forme glacée de la folie

Les grandes remises en question de l'autocritique 

Edgar Morin en profite pour répondre en quelques mots aux grandes questions qui ont structuré son autocritique : 

  • Comment on se convertit au communisme ? 
  • Comment s'articulent les différents processus mentaux et les systèmes de rationalisation, qui peuvent porter une personne à adhérer rationnellement à ce qui, auparavant, lui semblait délirant et répugnant ? 
  • Comment on vit au sein du parti et surtout de l'appareil ? 
  • Comment l'appareil transforme, transfigure, défigure, broie, rejette les individus ? 
  • Comment on se déconvertit ? Comment apparaît ou réapparaît le doute ? Comment s'opère le combat de la critique de la révolte contre la puissance idéologique religieuse qui a colonisé notre esprit et le possède ? 

Cela, je ne l'ai jamais oublié et je ne veux jamais l'oublier [...] C'est l'expérience la plus profonde et la plus présente que j'ai vécue

Une autocritique pour les générations à venir

Suite à la lecture de ce 10e chapitre ainsi que deux de ces préfaces, Edgar Morin a souhaité manifester ses craintes quant à une éventuelle résurgence d'un autre totalitarisme, qui serait  d'un type nouveau, mais face auquel il est important de se tenir prêt si cela arrivait. Cette autocritique doit servir de guide à d'autres jeunes, d'autres personnes qui pourraient se laisser aveugler par un désir de s'enfermer dans un idéologie qui ferait appel aux mêmes aspirations et espérances que l'idéal communisme qu'il a rejoint en temps de guerre. 

Car malheureusement, il admet que "nous sommes dans l'incapacité d'en détecter les nouvelles manifestations et les nouvelles menaces, justement parce que nous n'avons pas encore compris celles du passé". Il précise qu'il est essentiel de comprendre le plus tôt possible comment peuvent s'opérer "les dérives insensibles qui pourraient nous entrainer vers le contraire de ce qui a suscité notre croyance initiale". 

Nous devons comprendre comment nous risquons sans cesse le mensonge à nous-mêmes

Avec cette autocritique, il confie avoir tiré "une grande leçon d'humanité", mais aussi sur ses erreurs passées, mais surtout "une leçon de vigilance intellectuelle permanente, une leçon de respect infini pour la vérité [...] qui permet de lutter contre l'auto-intoxication intellectuelle [...] reconnaitre les ambivalences et les complexités". 

L'expérience d'autocritique m'a restitué à la complexité de la vie et des choses humaines. "Autocritique" vaut contre tous les sectarismes, tous les dogmatismes, toutes les visions unilatérales et mutilées

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