Javier Cercas remonte le temps dans son histoire de famille, et celle de son pays dans le "Le monarque des ombres"

Javier Cercas, écrivain, journaliste et traducteur espagnol, dans le cadre du "Hay Festival de Arequipa", à Arequipa (Pérou), le samedi 11 novembre 2017
Javier Cercas, écrivain, journaliste et traducteur espagnol, dans le cadre du "Hay Festival de Arequipa", à Arequipa (Pérou), le samedi 11 novembre 2017 © Maxppp / Fernando Gimeno/EFE/Newscom

Après avoir consacré plusieurs romans au passé récent et éminemment tragique de l’Espagne, notamment à la guerre civile, Javier Cercas revient une nouvelle fois sur ce thème dans “Le monarque des ombres”. Et c’est par le biais de l’histoire familiale qu’il revisite cette fois-ci la grande histoire. Fouillant dans les archives, interrogeant les rares témoins encore en vie, s’efforçant avec obstination à lever le voile du non-dit, il enquête un peu à la manière d’un journaliste sur la vie et la mort héroïques de Manuel Mena, un oncle paternel de sa mère tué à 19 ans, le 21 septembre 1938, au cours de la bataille de l’Ebre.

Tu vas encore écrire un roman sur la guerre civile ? T’es con ou quoi ? Écoute, la première fois, ça a marché, tu as pris le public au dépourvu ; à l’époque personne ne te connaissait, on pouvait se servir de toi. Maintenant, c’est plus pareil : ils vont te réduire à néant, mec ! Quoi que tu écrives, les uns vont t’accuser d’idéaliser les républicains parce que tu ne dénonces pas leurs crimes, et les autres d’être révisionniste ou de farder le franquisme parce que tu ne présentes pas les franquistes comme des monstres mais comme des personnes ordinaires, normales. C’est comme ça : la vérité n’intéresse personne, t’as pas encore pigé ça ? Il y a quelques années, on avait l’impression que ça intéressait les gens, mais c’était une illusion. Les gens n’aiment pas la vérité : ils aiment les mensonges ; et je ne te parle même pas des intellectuels et des politiciens. Les uns s’irritent dès qu’on met le sujet sur la table parce qu’ils pensent encore que le coup d’État de Franco était nécessaire ou en tout cas inévitable, même s’ils n’osent pas le dire ; et les autres ont décidé que refuser de considérer tous les républicains comme démocrates, y compris Durruti et La Pasionaria, et admettre que des putains de curés ont été assassinés et des putains d’églises brûlées, c’est faire le jeu de la droite. Et je ne sais pas si tu as remarqué, mais la guerre, c’est passé de mode. Pourquoi tu n’écris pas une version postmoderne de Sexe ou pas sexe ou bien Divorce ? Oh le pied ! Je te les adapte, promis. On va s’en mettre plein les poches.

Extrait de "Le monarque des ombres" aux Editions Actes Sud. Traduit de l'espagnol par Aleksandar Grujicic, avec la collaboration de Karine Louesdon

Pastille sonore : Bertrand Tavernier 

Choix musical : Pete Seeger, : "Where have all the flowers gone

Archives : 

  • Extrait de son discours au Prix Nobel du 10 décembre 1957 : Albert Camus à propos de la question des générations 
  • Archive Ina du 18 mars 1970 (au micro de Claude Santelli ) : André Malraux parle de la fraternité et de l'illusion lyrique qui stimule toute révolution au moment de la Guerre d’Espagne 
  • Archive Ina du 24 février 1981 (dans le palais des Cortes) : Tentative de putsch militaire à Madrid 

Générique : Veridis Quo des Daft Punk

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