Il arrive dans la vie de chacun de perdre pied. De vouloir en finir. De ne plus trouver nulle part en soi et à l'extérieur la force nécessaire pour poursuivre.

Un homme debout dans un champ de blé contemplant le coucher de soleil.
Un homme debout dans un champ de blé contemplant le coucher de soleil. © Getty / Xavierarnau

Qu'avons-nous perdu alors ? Et que devons-nous retrouver ? C'est l'espérance. D'autant plus que notre monde aujourd'hui traverse une curieuse et douloureuse absence d'espérance. Et cela devient le sujet du livre de Frédéric Boyer qu'il a choisit d'appeler "Là où le coeur attend", un titre emprunté au texte biblique des Lamentations, texte de plainte dans l'exil et le malheur qui définit l'espoir comme un mouvement de retour vers l'intimité profonde, physique, de chaque personne. Intimité qui est attente, tension. Et que ce lieu-là vienne à être détruit ou oublié, c'est la dignité de la personne même qui s'en trouve détruite. Un livre qui est à la fois le récit et l'étude de cette question autant personnelle que collective, autant philosophique que politique. Frédéric Boyer dénonce la déconstruction contemporaine de l'espérance où la probabilité des algorithmes a remplacé le possible. Une pensée du temps à venir, d'une fin des temps pour changer notre rapport à celui-ci, pour être enfin capable de retourner "là où le cœur attend", c'est-à-dire retourner à l'excès qui fait espérer.

"(...)Journées grises et glacées de décembre. J’étais déjà bien avancé dans l’existence. J’étais au milieu de ma vie comme dans une forêt. Cette année-là, je me suis senti désorienté. En pleine période d’anarchie, du grec anarkhia, littéralement sans commencement (au sens de direction, d’ordre) mais arkhê est aussi le premier mot de la Bible grecque (que l’on peut donc traduire par au commencement, pour direction, comme principe ou ordre...). Vous savez, vous voyez, vous devez connaître, ce sentiment embarrassant de vivre sans direction, sans ouverture. Un poids qu’on traîne derrière soi. De la poussière partout. Un désordre incompréhensible dans la tête comme dans le cœur. Se dire je vais passer la journée dans les cafés, tuer le temps, selon la sinistre expression familière, et sur-le-champ, comme la foudre, s’entendre penser : les cafés n’existent plus. Petite histoire desséchée. Moteur brisé. Dire j’arroserai les plantes et constater qu’elles ne sont plus là. Quelqu’un les aura enlevées, ou elles auront séché. Cela ne nous concerne plus. Ni les plantes ni la vie des choses. Cette nuit-là, j’ai bien failli ne plus poursuivre. Je tairai ici les raisons qui m’avaient conduit à cette chute. Je me traînais d’une chaise sur une autre en disant c’est fini, mais sans trouver de point final. Je n’attendais plus rien que de mélancoliques affaissements dans des fauteuils ou sur le sol d’une chambre. Mais c’est cela que je veux rappeler pour l’intérêt de ce petit livre : il n’y a qu’une voie pour perdre sa place au monde, c’est d’avoir le sentiment d’être arrivé là d’où littéralement on ne peut plus bouger. D’avoir atteint l’inconfortable situation où même la chute est déjà derrière nous.(...)". Extrait de "Là où le coeur attend" de Frédéric Boyer aux Editions P.O.L.

Pastille sonore : Olivier Cadiot

Choix musical : "C’est magnifique !" chanté par Patricia Barber sur l’album "The Cole Porter Mix".

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  • Archive Ina du 14 janvier 1998 (au micro de Jacques Munier) : Giorgio Agamben à propos de l’essence de la philosophie
  • Entretien de Laure Adler du 8 septembre 2017 au théâtre de la Colline : David Grossman parle de sa lecture de la bible.
  • Archive Ina de juin 1991 (au micro d’Olivier Germain Thomas) : Emmanuel Levinas à propos de sa lecture de la Bible.
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Générique : Veridis Quo des Daft Punk

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