Les anthropologues et les psychanalystes ont souligné l'existence d'un tabou répandu de l'inceste dans les sociétés humaines. Pourquoi cependant persiste une complaisance générale à l'égard de ces crimes sexuels domestiques ? Le philosophe Marc Crépon et la psychiatre Marie-Rose Moro proposent ce soir leurs analyses.

De l'inceste et de nos sociétés : Marc Crépon et Marie-Rose Moro. (Image d'illustration).
De l'inceste et de nos sociétés : Marc Crépon et Marie-Rose Moro. (Image d'illustration). © Getty / fhm

Les deux auteurs invitent aussi à une remise en question de l'utilisation du terme de consentement quand il s'agit de sexualité infantile, et soulignent la nécessité de faire changer la honte de camp.   importante de la parole autour de l'inceste et des crimes sexuels commis dans la sphère privée. 

En quelques jours, sur les réseaux sociaux, des milliers de témoignages ont pu être recueillis sous le hashtag #Metooinceste. Les médias se sont également emparés du sujet, et mettent désormais en avant des statistiques affolants : 1 enfant sur 10 aurait été victime d'inceste, soit 6,7 millions de personnes.  

Face au retentissement dans l'opinion publique de l'affaire Kouchner, la classe politique semble prête à se mettre en action sur ce sujet, avec deux nouvelles propositions de loi qui seront examinées au Sénat et à l'Assemblée nationale à partir du 21 janvier, des prises de parole allant de Brigitte Macron au ministre de l'Education Nationale Jean-Michel Blanquer. 

L'omerta règne pourtant depuis longtemps et les évolutions législatives en matière de pénalisation de l'inceste sont très récentes. Ce n'est que depuis 2018 que le délai de prescription a été raccourci et qu'on a réévalué l'idée de consentement dans ces relations intra-familiales. 

Dans le cas de l'affaire Kouchner, comme l'année dernière, dans celui de l'écrivain Gabriel Matzneff, avec la sortie du livre Le consentement de Vanessa Springora, on observe qu'avant qu'éclate le scandale, régnait une forme de tolérance, voire de complaisance vis-à-vis de ces personnalités littéraires et politiques, qui avaient pourtant commis des actes criminels aux yeux de la loi. 

Pourquoi semble-t-il encore si difficile dans notre société de reconnaître la gravité de ces abus sexuels ? Voilà la question à laquelle tente de répondre le philosophe Marc Crépon dans "Ces temps-ci, la société à l’épreuve des affaires de mœurs". Il détaille comment la société, depuis l'Antiquité, a longtemps fait pesé sur les victimes la honte du crime sexuel, notamment au nom d'un refus du contrôle de l'Etat sur la sexualité individuelle. 

Depuis plusieurs années, ce directeur du département de philosophie à l'Ecole Normale Supérieure croise, dans ses ouvrages, ses réflexions sur le rapport intime à la langue avec ses interrogations sur les perceptions de la violence au sein de la société, au fil des siècles. La littérature occupe ainsi une place maîtresse dans sa démarche philosophique, car elle offre de nombreux témoignages du "mal", qu'elle permet d'éprouver à distance. 

La pédopsychiatre et psychanalyste Marie-Rose Moro recourt elle aussi aux textes littéraires pour dévoiler ce qui se joue dans les situations d'abus sexuels sur les mineurs dans "La parole est aux enfants : abus sexuels" (Bayard). Elle décrypte toutes les séquelles physiques et les manifestations psychologiques qu'on observe chez les enfants victimes de ces violences extrêmement douloureuses comme l'hypervigilance ou l'amnésie. 

Marie-Rose Moro dénonce également le manque de prise au sérieux en France de la parole des enfants, et appelle ainsi à une véritable révolution dans la considération de l'enfant. 

Les deux auteurs invitent aussi à une remise en question de l'utilisation du terme de consentement quand il s'agit de sexualité infantile, et soulignent la nécessité de faire changer la honte de camp. Une discussion importante, fondamentale, pour mieux saisir ce que reflète la gestion de ces crimes sexuels sur notre société et nos perceptions de la famille. 

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