Dans l'Heure Bleue, c'est aussi la rentrée littéraire avec pour commencer "Un monde à portée de main" qui, même si elle avait publié deux courts textes, marque le grand retour de Maylis de Kerangal depuis "Réparer les vivants".

Maylis de Kerangal
Maylis de Kerangal © Getty

Maylis de Kerangal suit, dans son nouveau roman, le destin de Paula Karst, une jeune femme, peintre de décors. 

"Un monde à portée de main" commence avec l'apprentissage de la technique du trompe-l'oeil. Etudiante à l'Institut supérieur de peinture de Bruxelles, Paula Karst rencontre Jonas, peintre en décor surdoué, et Kate, une Ecossaise débrouillarde et impulsive. En 2015, après avoir travaillé à Paris, Moscou et en Italie, elle se voit proposer un projet de reconstitution de la grotte de Lascaux.

Après l’ingénierie des Ponts et Chaussées (Naissance d’un pont), la médecine des greffes d’organes (Réparer les vivants), Maylis de Kerangal nous emmène cette fois-ci, dans le monde de l’art de la peinture et pour la première fois, la romancière suggère, à travers le personnage Paula Karst, des éléments de sa propre personnalité. A découvrir ce soir ! 

(...)L’heure du rendez-vous qu’elle vérifie sur son portable lui paraît subitement aussi cryptée que le code secret d’un coffre-fort, quatre chiffres impénétrables et solitaires, déconnectés de la temporalité terrestre. À force de les regarder, Paula éprouve un léger vertige, sa tête tourne, le dedans et le dehors se mélangent, elle ne sait plus où attraper le présent. Mais à l’heure dite, silencieuse, la porte s’ouvre et Paula franchit le seuil d’une vaste pièce baignée d’une clarté de vitrail. Une femme est là, derrière un bureau. Paula ne la dissocie pas immédiatement des lieux tant elle semble faire corps avec eux, y appartenir, emboîtée dans l’espace comme l’ultime pièce d’un puzzle. Elle est penchée sur un cahier dont elle tourne les pages d’un geste lent, puis relève la tête, et pose ses yeux sur la jeune fille avec la sûreté du trapéziste qui se réceptionne sur l’étroite plate-forme au terme d’une figure de voltige. (...) La blouse de la femme est comme sculptée sur sa personne, semblable à une parure, et son col roulé noir, à la fois écrin et socle, exhibe sa tête tel un collier masaï, souligne la pâleur de la peau, le contour des mâchoires, le menton fort. Elle a beau se tenir à moins d’un mètre de Paula, sa voix semble venir de loin, de l’intérieur des murs, et engendrer un écho quand elle énonce sans préambule : mademoiselle Karst, devenir peintre en décor demande d’acquérir le sens de l’observation et la maîtrise du geste ; autrement dit l’œil -à cet instant Paula se souvient qu’elle n’a que trop tardé à ôter ses lunettes-, et la main - la femme ouvre une paume, signant sa parole. Silence. Le fond de l’air est sec, métallique, agité comme si la pièce avait été frottée au chiffon et que des forces électrostatiques la chargeaient à bloc. Paula est immobile sur sa chaise, le dos droit, le cou tendu. Peut-être que c’est déjà fini, pense-t-elle, peut-être que tout a été dit, qu’il n’y a rien à ajouter, l’œil et la main, voilà, c’est bon, j’ai compris, je me lève et j’y vais. Mais la femme poursuit de sa voix profonde -une voix de bronze, souple, qui semble se former dans le thorax et non dans la gorge- : le trompe-l’œil est la rencontre d’une peinture et d’un regard, il est conçu pour un point de vue particulier et se définit par l’effet qu’il est censé produire. Les élèves de l’Institut disposent pour travailler de documents d’archives et d’échantillons naturels, mais l’essentiel de la formation 37 s’appuie sur les démonstrations données en atelier : c’est la vertu de l’exemple(...)

Extrait d'"Un monde à portée de main" aux Editions Verticales

Pastilles sonores :  

  • Delphine de Vigan 
  • Rokia Traoré 

Choix musical : Alain Bashung  : "Aucun express" 

Archives : 

  • Extrait de l’abécédaire avec Claire Parnet 1995 : Gilles Deleuze l’art et la résistance, qu’est-ce qu’un personnage de roman ?  
  • Archive Ina du 4 juin 2000 : W.G Sebald parle de son rapport aux écrivains du passé et de ce qui fait la matière de son écriture
  • Archive Ina du 26 septembre 1948 (au micro de Michel Droit) : Marcel Ravidat et Jacques Marsal racontent leur découverte de la grotte  de Lascaux en 1940 

Générique : Veridis Quo des Daft Punk 

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