Sociologie et psychanalyse peuvent se croiser de manière féconde. Les sociologues Bernard Lahire et Rose-Marie Lagrave en donnent la preuve avec deux ouvrages: le premier publie le second volume de "L'interprétation sociologique des rêves", la seconde son autobiographie sociologique, intitulée "Se ressaisir".

Introspection sociologique avec Bernard Lahire et Rose-Marie Lagrave.
Introspection sociologique avec Bernard Lahire et Rose-Marie Lagrave. © Getty / Bruce Rolff/Stocktrek Images

L'exercice de l'analyse des états psychiques n'est pas propre à la discipline de Freud. Les sociologues peuvent eux aussi y recourir pour découvrir, à travers des trajectoires individuelles, des faits sociaux plus généraux. Les ouvrages de Bernard Lahire et Rose-Marie Lagrave le démontrent. 

Bernard Lahire, professeur de sociologie à l'Ecole Normale Supérieure de Lyon et chercheur au CNRS, avait déjà porté son regard sur des objets d'étude semblant éloignés de la démarche sociologique, en s'attachant à la création littéraire. Depuis 2018, il a entrepris de percer non plus les mystères de l'écriture mais la fabrique des rêves, pour comprendre comment ceux-ci, plus que de refléter nos fantasmes et notre inconscient, révèlent notre vie sociale et la façon dont nous interagissons avec notre environnement.  

Venu dans L'heure bleue en 2018 expliquer les aspects théoriques de sa démarche, pensée comme complémentaire et non pas opposée à celle de la psychanalyse, il revient ce soir présenter le volume II de "L'interprétation sociologique des rêves, La part rêvée". Il y met ainsi en application les outils d'analyse qu'il avait développé dans le premier volume pour analyser les rêves que lui ont confiés huit personnes, de sexe, d'âge et de professions différentes. Bernard Lahire montre comment, en rêve, s'incarnent les problématiques sociologiques de la domination masculine, de l'expérience de transfuge de classe, ou des rapports aux différentes instances de socialisation. 

La sociologue et directrice d'études à l'EHESS Rose-Marie Lagrave entreprend elle aussi une démarche aux confins de la sociologie et de la psychanalyse, reprenant dans la veine de Pierre Bourdieu ou de Didier Eribon, l'exercice de la socio-analyse, le retour sur son propre parcours pour l'objectiver sociologiquement. 

Dans "Se ressaisir. Enquête autobiographique d'une transfuge de classe féministe", elle raconte d'une part son expérience de transfuge de classe, puisqu'issue d'une famille nombreuse catholique en milieu rural, vivant des allocations familiales, rien ne la prédestinait à parvenir à la Sorbonne puis au professorat universitaire. 

Mais plus encore qu'une simple expérience de transfuge de classe, cette pionnière des études de genre à l'EPHE, montre comment sa découverte du féminisme, à travers des mouvements militants comme le MLF, lui a permis de comprendre les spécificités de sa trajectoire biographique : en plus d'être une transfuge de classe, à la différence de Pierre Bourdieu ou de Didier Eribon, elle était une fille, et avait dû, de ce fait, se confronter à des obstacles particuliers liés à son genre, ne disposant pas des ressources masculines pour les affronter. 

Les deux chercheurs invités de L'heure bleue ont de nombreux points communs puisque Bernard Lahire est lui aussi dans un schéma biographique de "transclasse", et a étudié dans plusieurs ouvrages fondateurs les conditions de la réussite scolaire, notamment dans "Tableaux de famille". Tous les deux se sont par ailleurs engagés pour défendre la réouverture des universités et la reprise des cours en présentiel pour éviter l'isolement des étudiants et le décrochage scolaire des plus défavorisés. 

C'est donc un dialogue aussi passionnant qu'engagé, aussi onirique que politique auquel vous convie ce soir L'heure bleue. 

Les invités
  • Rose-Marie LagraveSociologue spécialisée dans les questions de genre, Directrice d'études à l'EHESS
  • Bernard LahireSociologue, professeur de sociologie à l'Ecole Normale Supérieure de Lyon
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