"Bonjour Pa' " est un recueil de lettres écrites à son père, disparu il y a de nombreuses années, un livre composé dans le temps arrêté du premier confinement.

Ariane Ascaride, actrice et auteure de "Bonjour Pa" (Seuil) à Marseille, France, 16 juin 2018.
Ariane Ascaride, actrice et auteure de "Bonjour Pa" (Seuil) à Marseille, France, 16 juin 2018. © AFP / Patrick Fouque / Photo12

Depuis un an que ce jour sans fin dure, nos cerveaux sont en surchauffe. Impossible d’être entièrement à ce que l’on fait. 

En parlant à quelqu’un, en lisant, en travaillant -quand on en a encore la possibilité-, et même en dormant, il y a toujours une sorte d’incessant bourdonnement d’insecte qui résonne dans notre tête. Avant même de s’attaquer à nos corps tétanisés, ce virus hérissé de griffes s’est installé dans nos pensées. Inutile d’espérer s’en débarrasser. Car il n’y a pas de dérivatif à la sidération éprouvée devant une vie sans avenir lisible, et pas de moyen de faire retomber la colère qui nous submerge devant le saccage du monde que nous allons léguer à nos petits-enfants.

Alors, chacun dans notre coin, on bricole, on essaie de trouver comment laisser échapper la pression, et mettre un peu d’ordre dans le chaos de nos émotions. Arrêter de se parler à soi-même et trouver l’oreille attentive et complice qui accueillera nos angoisses. Et comme les vivants sont aussi éperdus que nous, restent les morts qui, eux, ont tout le temps de nous écouter. Ariane Ascaride a ainsi écrit à son père durant les trois premiers mois de la pandémie, un temps où elle attendait l’arrivée de son premier petit enfant.

Que faire de cette colère ? Que transmettre à ceux qui entrent dans ce monde effrayant, que l’on avait tellement cru pouvoir améliorer par les combats collectifs ? et pour un artiste, comment exister sans le regard des autres ? 

« Bonjour Pa’ » Lettres au fantôme de mon père vient de paraître aux éditions du Seuil

Extraits du livre 

Ariane Ascaride : "Je suis la fille d'un homme qui n'a jamais voulu voir le monde tel qu'il est et d'une femme silencieuse, secrète et avare des émois de son âme. Je suis la fille d'une génération d'hommes et de femmes qui ne savaient pas se parler, s'écouter, mais parfois savaient s'aimer, d'une génération déformée par la guerre, tueuse des espérances et des rêves, enfants d'ouvriers qui n'avaient pas accès à la culture à qui il était interdit de se penser autrement que comme des héritiers perpétuant un même mode de vie à l'infini. 

La guerre a broyé votre monde et vous a laissé perdu dans une modernité qui ne vous était pas vraiment destinée. 

Maman, il a fallu des années pour que je puisse accepter de m'écrire, de me décrire. 

J'avais tellement intégré que moi non plus, je n'avais pas la légitimité pour inscrire mon approche du monde. Je n'avais le droit que de relayer les mots des autres et pour être sincère, j'en suis toujours persuadée. Tu m'as dit un jour, alors que je venais de répondre à une interview, comment une fourmi comme moi peut avoir une fille comme toi ? Je t'ai répondu Mais sans toi, cette fourmi, je ne serais pas là et je ne répondrai à rien"

Le confinement à l'origine du livre

Ariane Ascaride : "Il a fallu la situation du confinement. Je pense qu'autrement, je n'aurais jamais écrit ce livre. Il a fallu que je me retrouve dans cet état étrange de ne "plus pouvoir parler haut et fort" comme vous dites, de ne plus m'exprimer sur une scène de théâtre ou devant une caméra pour que je m'autorise à écrire. Il fallait que je dise ce que j'avais dans la tête et cela me permettait aussi de supporter des journées. 

Et je ne pouvais pas parler de ça à quelqu'un qui vivait la même chose que moi. Tous les vivants sur la Terre étaient en train de vivre ce que je vivais. Donc, il fallait que je dise à quelqu'un qui n'était plus là et à qui je pouvais raconter cet espèce d'état de science-fiction dans lequel nous nous retrouvions. J'ai donc parlé à mon père."

Un père qui écoutait par moment 

AA : "Mon père était certes fantasque, mais il lui arrivait de nous écouter par moments. Parfois, il était là, mais il était perdu dans ses propres pensées. Et il y avait effectivement des moments où je pouvais lui parler. Et surtout, il comprenait extrêmement bien ce que j'essayais de dire. Mais ça pouvait durer une heure, deux heures, un jour. 

J'ai toujours eu un lien comme celui-ci avec lui. Je chantais aussi avec lui. C'est important de chanter avec ses parents. Ça crée un lien. 

Mais c'était toujours d'une manière assez sporadique. Je n'aurais pas pu aller le trouver pour lui raconter mes angoisses. Mais il y avait des moments suspendus de complicité. Le confinement était une période suspendue elle aussi. On ne pouvait rien faire, on ne pouvait pas bouger. Je me suis dit que j'allais lui parler. 

Je dis toujours que je vis avec les fantômes parce que je n'accepte pas que les gens soient morts.

C'est très compliqué pour moi d'accepter que les gens ne soient plus là. Donc, je continue à penser qu'ils sont là. 

Un père qui a raté de beaucoup de choses c'est vrai. Les relations entre mon père et mes frères étaient plus tendues que celles que j'entretenais avec lui. Mon père était quelqu'un qui n'arrivait pas à gérer la réalité. Tout s'écroulait dans ce qu'il entreprenait. 

En même temps, il avait quelque chose de l'enfance en lui. Il avait toujours des projets et il racontait des histoires. 

Sa mère : une proximité silencieuse

J'étais très proche de ma mère, mais notre relation était muette

Nous avons traversé tellement d'épisodes, assez costauds qu'il y avait tout de suite cette espèce de solidarité féminine entre nous. Très jeune, je l'ai épaulée. Elle ne rigolait vraiment pas tous les jours.

Et donc, ce n'est pas la peine de parler parce qu'on faisait ensemble. J'étais là et elle était là et on avançait comme on pouvait. 

J'ai un souvenir d'une conversation hilarante avec elle un an avant sa mort. On s'est retrouvées dans une maison de campagne à dormir dans le même lit. On a tellement ri que ma fille qui dormait dans une chambre à côté a tapé dans le mur pour que l'on se taise ! Ma mère s'était mise à me raconter sa vie en avec beaucoup d'autodérision, en se disant que ce n'était pas possible, elle n'avait pas pu avoir une vie comme la sienne. Elle était très drôle. 

Extrait du livre : "Bonjour Pa’ Lettres au fantôme de mon père"

"Comment vais-je faire pour expliquer au petit enfant qui va venir que son prochain est un être attentif et bienveillant ? Regardons en arrière. Voilà des décennies que l'on fait entrer dans la tête des peuples que le meilleur moyen de s'en sortir, c'est d'anéantir son semblable. Depuis la chute du mur de Berlin, cela s'est emballé et aggravé. Le modèle libéral s'est emparé de toute la planète. Nous avons été colonisés jusqu'au plus profond de nos êtres par une pensée individualiste et violente. 

Il faut se battre avec une énergie herculéenne pour arriver, ne serait-ce qu'à émettre une pensée différente et solidaire.

On s'est fait avoir, nous voilà piégés. Et devant cette catastrophe sanitaire qui convoque l'essentiel, nous sommes bien ridicules, faibles et ignorants du futur de l'humanité. Qu'est-ce qu'ils vont apprendre, les enfants témoins de cette incurie ? Je suis né dans un monde sans argent. Fille de la classe populaire, j'ai appris une culture du monde et des sentiments et j'aime ça. 

J'ai grandi malgré des difficultés dans l'insouciance du devenir de cette planète qui était pour moi très solide, très accueillante.

Je ne crois pas que les enfants du XXe siècle connaîtront mon insouciance. Ils devront se battre pour retrouver des ambiances urbaines ou campagnardes qui, pour moi, était naturelles. Les hirondelles arrivaient au printemps, la neige, l'hiver tombait sur les montagnes et les antibiotiques étaient des médicaments miracles. Je ne prône pas un retour en arrière. Au contraire, je voudrais que tous ces progrès scientifiques et techniques soient au service de l'humain, juste de l'humain." 

Le petit-enfant à venir : une responsabilité enorme

AA : "Je crois, qu'il faut être très attentif et qu'il ne faut surtout ne pas se résigner. Il faut se poser les questions parce que c'est en s'en posant qu'on trouvera peut-être des solutions. Mais il faut résister, il faut se battre. 

Un petit enfant n'a jamais demandé à venir au monde, il est là. Il est le résultat d'un don, d'un plaisir, d'un amour et d'une envie d'enfant. Mais lui, il ne l'a pas décidé. Donc, on lui doit tout. 

On se met à son service pour l'aider à avancer. On l'aide à se mettre debout, et à marcher. Mais il faut l'aider aussi à préparer un monde, voire à essayer de faire que ce monde puisse lui paraître par moments beau et qu'il puisse retrouver ce que nous avons connu. Qu'il aille à la découverte des fleurs, des hirondelles,  d'un chat qui passe dans la rue… Nous avons une énorme responsabilité. 

Je ne sais pas si les enfants d'aujourd'hui vont connaître l'insouciance. Je n'en suis vraiment pas certaine. Je suis peut-être naïve mais j'ai envie de croire qu'il y a toujours à l'intérieur de l'humain, une part lumineuse de chaque humain. Et c'est celle là qu'il faut arroser comme une plante avec un petit arrosoir tous les jours."

La suite à écouter...

La programmation musicale 

Les invités
L'équipe
Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.