Un Richard III d'après Shakespeare du 7 janvier au 7 février au Théâtre de la Bastille Été 2003… Journal de travail de Joël Jouanneau Neuf acteurs dont un bossu. Une balançoire pour trône. Un cheval de bois pour tout royaume. Premières pages d’un journal de travail. Interroger cette question : pourquoi Dickie, et non pas le Richard III de William Shakespeare ? C’est bien de la pièce, dont je suis parti. Une pièce sur laquelle je reviens toujours. Je ne dois pas être le seul dans ce cas. Mais là, voici deux ans, c’était décidé : je la mettrai en scène dans son intégralité. Et puis non. Alors quoi ? On travaille sur un projet, on lit, relit un texte, on le dépèce et soudain le désir s’estompe, et bientôt il n’est plus là, c’est malgré soi, on ne peut rien contre ça. Le savoir-faire prend alors le dessus sur l’urgence à faire : il faut vite s’arrêter. C’est cela qui m’est arrivé, je crois, avec Richard III. En parallèle, ce premier travail sur Richard III vous a creusé, et tout ce qu’on lit, voit et entend, on le lit, voit et entend au travers de lui. Vous lisez un poème, et il pourrait être de Victor Hugo, et vous entendez une voix et c’est celle de Richard. Le monstre a fait son chemin, désormais il loge en vous. On voudrait l’étouffer, trop tard. Une autre urgence - intime, existentielle celle-là - mène la danse : il faut donc continuer. Mais autrement. Dickie vient de là. Je respirais son souffle. Ce que Shakespeare nous a apporté. La passion des figures extrêmes. Le refus des interdits. L’explosion des codes et des genres. La poésie qui fréquente le trivial. L’élégance qui s’entiche du grotesque. Bref, la liberté. Cervantes : “ Les hommes naissent comme Dieu les a faits. Et parfois encore pires. ” Imaginer Maître Shakespeare, je ne suis que son élève, je lui dis mon projet : “ Tu ne m’auras compris qu’après m’avoir oublié. Mais tu ne peux oublier que ce que tu as appris. ” Partir de cette double leçon-là pour écrire Dickie. Un chant aussi, venu du plus lointain de l’enfance : “ D’où viens d’où viens-tu, petit bonhomme / D’où viens d’où viens-tu, petit bossu ? ” Une comptine un peu stupide, mais qui ne vous quitte pas de plusieurs jours. Et surgit, et allez savoir pourquoi, l’image d’un Richard-enfant, ses cousines dansant autour de lui, se moquant de sa bosse et de son pied-bot. Un fils de Shakespeare qui serait perdu dans l’univers des contes de Grimm. Ou de ma biographie. Moins criminel, mais tout aussi cruel. Et donc les premières morsures, et une certitude : Richard n’aura pas droit à l’amour. Un jour de plein soleil vous apprenez cela, vous comprenez le prix à payer d’être né autre, différent (ici laid) et votre regard sur le monde et les hommes se déplace. L’univers, soudain, comme désaxé. Un double souvenir : le Richard III de Georges Lavaudant à Avignon, dans la Cour d’honneur du Palais des papes, un très grand travail, mais aussi et plus fort encore quelques années avant au Théâtre d’Aubervilliers, et du même Georges Lavaudant : La Rose et la Hache, un concentré de la pièce et une volonté rageuse de la faire imploser. Comme un Richard à drapeau noir qui se serait vengé de son géniteur. C’était l’époque des Rolling Stones, ceux de Beggars Banquet. Le travail théâtral en était imprégné. J’aime à imaginer un Richard III chantant“ Sympathy for the devil ”. Que chanterait Dickie ? S’affranchir du prénom Richard pour trouver sa liberté. Savoir toutefois que cet affranchissement ne sera que de l’ordre du symbolique. Que ce prénom accolé au chiffre III est d’une encre indélébile. Il porte en lui le double sceau royal de la couronne et de Shakespeare. Dickie : un sobriquet de jeune chiot. Contre le prénom de Richard. Une idée de Marguerite d’Anjou, son ennemie de toujours. Celle qui fit massacrer son père et son frère dans “ Henri VI ”. La pièce d’avant. Lorsque Richard était encore enfant. Et qu’il lui est déjà demandé de les venger. Penser à un Dickie claudiquant dans le paysage dévasté de sa royale enfance. “ Madame, i’m’traite ”, cela qu’on entend dans les cours d’école, quand l’enfant se sent humilié par ses non-camarades de classe. Richard, lui, son entourage le traite indifféremment de “ moignon informe ”, “ viande indigeste ”, “ monstre ”, “ bossu tordu ”, “ crapaud ”, etc. Ce doit être interminable une enfance comme celle-là, ça vous forme son homme, comme l’on disait chez moi. Ce qui toujours doit être dans les têtes : le poème. Ce qu’il faut bannir : le pastiche, la parodie. Considérer l’écriture comme un champ collectif anonyme. Tenter un Richard III apocryphe. Apocryphe : “ Que l’église ne reconnaît pas, n’admet pas dans le canon biblique. ” Aller vers cela oui, un Dickie condamné par les grands prêtres de l’église et des canons shakespeariens. Les embaumeurs. Dickie se nourrirait de mes lectures. De mes maîtres : Borges, Michaux, Beckett, Handke, Jaccottet. D’autres à venir. Les maîtres toujours donnent envie d’écrire. La Bible : une mer d’encre. Borges : “ Tout écrivain est un copiste. Un copiste d’on ne sait qui, d’on ne sait quoi. ” Il n’était ni le premier, ni le dernier des pillards, Shakespeare, mais un génie du pillage qui savait transfigurer ce qu’il avait reçu. Le Richard III de Shakespeare : un fléau de Dieu s’abattant sur l’Angleterre. Excédé de tous les excès, péchés et crimes qui ont cours dans l’arène royale, Dieu lâcherait son Lucifer. Qui nettoie les écuries et meurt. Peut alors s’établir un nouvel ordre éthique. Ce ne serait donc pas “ Après moi le déluge ! ”, mais bien plutôt “ Avec moi le déluge, et ensuite la renaissance ! ” Richard ne serait pas le mal absolu, mais le mal nécessaire. Le mal instrumentalisé par le bien. Cela même qui n’est plus possible aujourd’hui. Où est le bien ? “ Je suis un monstre, mais je n’ai personne à qui demander pardon. ” Ceci n’est pas de Richard III mais de Dostoïevski parlant de L’Idiot dans son roman préparatoire. Avant même la première répétition : la peur d’un voyage dont on ne connaît pas le port. Embarquement sur le bateau ivre. Dont le capitaine, Richard III, alias Dickie, dirait ne vouloir parler qu’avec les fous. Ne pas précéder Dickie, ni le tenir en laisse, tenter de le suivre, jusque dans ses égarements. Sachant qu’il me conduit vers des territoires interdits. Ne pas avoir peur de la peur. Dieu est là, il veille : ce qui était une certitude en 1597, date de Richard III, ne l’est plus. Pour certains il est mort, nouvelle de taille qui, même si elle n’est pas de lui, fut confirmée par Nietzsche. Pour d’autres dont je suis, ils préfèrent penser, tel le poète Philippe Jaccottet, que “ Dieu s’est perdu dans l’herbe ”. Le paradis fermé, nous resteraient ainsi le bonheur des coquelicots, le parfum du chèvrefeuille et le chant de l’alouette. Ce qui ne serait déjà pas rien. Mais si l’on excepte ceux qui, hélas, semblent convaincus que Dieu a trouvé refuge dans les bureaux de la Maison-Blanche, ou dans le labyrinthe des grottes de Kandahar, disons que pour tous, dans le meilleur des cas, le doute est là. Il taraude notre siècle. “ Pleurer rend moins profond le chagrin qu’on éprouve ” : ainsi parle Dickie. Lui, pleurer, il ne sait pas. Une tragédie insoupçonnable que cela. Le brasier que la vie s’est chargée d’allumer en lui, aucune larme ne saurait l’éteindre : il ne peut pas pleurer. Il ne le peut pas, il le dit. “ I cannot weep ”. Un grand ami, à l’orée de sa mort et c’est peu de dire qu’il souffrait, se plaignait de cette impossibilité. Il appelait le secours de larmes qui ne venaient pas, “ c’est cela le plus dur ! ” me disait-il. Il vivait cela comme une infirmité. Une de plus pour Dickie. Impensable encore aujourd’hui : le mal au service du bien. Un Lucifer sous contrôle. À la niche quand il le faut. Impensable oui. Sans Dieu, les territoires ne sont plus balisés. Dostoïevski : “ Si Dieu est mort tout est permis. ” Bien sûr que non, encore que notre siècle semble ainsi se diriger et être dirigé. Il suffit de vérifier le succès actuel de quelques vocables : déréglementation, délocalisation. Hors les bornes, plus de limites. Mal et bien inextricablement liés. Mais est-ce un bien, cela ? Entre prescrire et proscrire, n’y aurait-il plus même une voyelle ? “ Si chacun regardait son péché avec révérence, le cultivait comme une fleur unique, exceptionnelle, l’enluminait au jour le jour comme un livre d’heures écrit par soi à son usage exclusif et avec la ferme volonté de le mener à force de soins, d’attention, de délicatesse, à la perfection, quelle différence y aurait-il à la fin entre le mal et le bien ? L’enfer même ne serait qu’une sorte de paradis, seulement préférable, moins prévu, moins ennuyeux, et plus privé que l’autre. ” Je me plais à rêver d’un Richard, alias Dickie, jugé pour ses crimes à la Cour internationale de La Haye, et reprenant pour sa défense, ces propos extraits du septième des 37 tomes des “ Journaliers ” de Marcel Jouhandeau. Partir dans le travail avec cette simple mais contraignante pensée : ce que tu sais, tu le sais. Ne t’y accroche pas si tu veux un jour savoir ce que tu ne sais pas. Cela vaudrait pour tous, du décorateur à l’acteur. Du spectateur aussi oui, et pourquoi non ? Le convier à une exploration. Le Richard III de Shakespeare dialoguait avec Dieu. Il agissait sous son œil, se trouvait sous haute surveillance, était pour son maître le mal nécessaire. Celui qui précède la résurrection. Se rebellant, libéré de ses chaînes, devenant le mal absolu, il savait le prix de cette révolte : le remord et la mort. Dickie non ! Plus d’œil divin sur lui. Mais alors qui lui demande de nettoyer les écuries ? Et contre qui se révolte-t-il ? Il faudra bien répondre à ça. Un autre beau Richard III, celui de Carmelo Bene, dont l’adaptation, qu’il appelait essai-critique, procédait par soustraction et déplacement du texte de Shakespeare. Elle avait pour sous-titre L’Horrible Nuit d’un homme de guerre. Carmelo Bene : l’ogre du théâtre. La recherche d’un théâtre qui soit résolument minoritaire : “ Si dans la salle on applaudit, c’est tant pis pour moi. ” Un théâtre exigeant, non pas pour tous, mais pour chacun. Respectant le spectateur, il ne voulait ni le séduire ni le conduire. Champ libre. Il aimait aussi à dire que “ Marivaux et le chef de gare de Paris, il n’y a vraiment aucune différence, sinon qu’à l’Odéon on ne peut prendre le train ”. Cela pour le sourire. Un préalable à ce travail : pas de maquette. Ni de décor ni de costumes. La raison de ce choix : Édouard IV, l’aîné des York, agonisant dans sa chambre. Le roi en voie de putréfaction, plus à même donc de maintenir l’ordre. Qui règne alors au château ? Le chaos. Et donc, le palais comme un vaste grenier. Personne n’osant poser le pied, le plafond n’est pas sûr, le sol se dérobe. Seule, au centre, une balançoire. Là comme un trône qui attend son enfant-roi. Tout imaginer à partir d’elle. Et du plateau. La scène comme royaume. Les acteurs s’activent, débordent de mauvaises idées, elles sont toujours utiles, se font la main sur les penderies, on ressort les vieux coffres, on fouille dans les caves des théâtres, tiens, un vieux fauteuil roulant, un placard sans clé, on force la serrure, allons bon, une peau usée qui fut celle d’un tigre, et là une baignoire à trois pieds, on l’avait oubliée, tout un inventaire, pas cher pas cher. Relisant Peter Handke, Préparatifs pour l’immortalité, cette merveilleuse pièce à ce jour jamais mise en scène en France, et on se demande bien pourquoi, je découvre un pourchasseur d’espace, un méchant, et parlant de lui il dit : “ Petit enfant, je voulais serrer tout le monde dans mes bras. Seulement, chaque fois, j’attrapais de travers, sans le vouloir je faisais mal, et, à la longue, chacun se retirait à mon approche. Ou bien dans l’enthousiasme, je voulais pointer l’horizon, et par mégarde je bousculais mon voisin. Pas le sens de l’espace ! disait-on de moi, qui pourtant ne voulais rien que plaire, à n’importe qui, plaire, plaire, plaire, ma joie la plus vraie. Mais il y a longtemps désormais que je ne vois plus personne sur terre, à qui j’aimerais plaire. C’est ainsi que je commençai bientôt mon autre carrière, où je trouvai mon plaisir. ” Et je pense à Shakespeare, et je pense à Dickie, seul sur sa balançoire, avant sa mort, un cheval de bois dans les bras, pourquoi pas ? Pourquoi “ elle ”, Cécile Garcia-Fogel, pour jouer “ lui ” ? Ce choix je lui dois. Ensemble, nous répétions Les Reines de Normand Chaurette, une magnifique variation de la pièce de Shakespeare, au Théâtre du Vieux-Colombier. Elle était Lady Anne et elle épousait le monstre Richard qui avait tué son mari, préservant ainsi sa chance de devenir reine à son tour. Et, ce soir-là, elle est entrée avec une robe insensée signée Patrick Cauchetier, et au pied droit elle chaussait le pied-bot de Richard. Elle est entrée et elle a demandé “ Y a-t-il un chemin secret qui mène aux entrepôts ? ”, et j’ai su que c’était elle, Richard, qu’elle avait déjà exploré le chemin secret de sa monstruosité, tout comme moi le mien. Juillet-septembre 2003, Joël Jouanneau

Interview de Cécile Garcia-Fogel 2

invité(s)

Joël Jouanneau

Metteur en scène### programmation musicale

T-Rex

Children of the revolution label: Demon Record### The White Stripes

I just don't know what to do with myself label: Beggars### Tété

A la faveur de l'automne label: Epic### Rita Mitsouko

Femme de moyen âge label: Delabel

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