Amos Oz, l'enfant des mots LE MONDE DES LIVRES | 19.02.04 | 18h50 Derrière l'itinéraire personnel de l'écrivain, né à Jérusalem en 1939, il y a la trajectoire de tout un peuple. Fils de cette histoire, il se veut la pièce parlante d'un puzzle terriblement compliqué. UNE HISTOIRE D'AMOUR ET DE TÉNÈBRES (Sipour al ahava vehoshekh) d'Amos Oz. Traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen. Gallimard, "Du monde entier", 544 p., 25 €. Sa patrie, ce sont les mots d'une langue née au même siècle que lui - née ou plutôt ressuscitée, après dix-sept siècles de sommeil. Leur sonorité rude, presque râpeuse, la syntaxe compacte et riche en nuances qui les réunit dans le giron de l'hébreu, dont il est sans doute l'écrivain vivant le plus célèbre. Citoyen d'Israël, attaché à ce pays et soucieux de son destin jusqu'à s'être engagé dans un kibboutz, puis dans l'aventure du mouvement La Paix maintenant, Amos Oz l'est aussi d'une langue, c'est-à-dire d'une histoire. Et c'est ce cheminement particulier, celui qui conduit une collectivité à faire corps avec une grammaire, qui se trouve au cœur du monumental et passionnant ouvrage de mémoires paru ces jours-ci. Une autobiographie bien particulière, non linéaire, et dont le personnage central n'est pas forcément celui qu'on croit. Car derrière le petit Amos Klausner, né à Jérusalem en 1939 d'une famille d'origine lituanienne, il y a la trajectoire de tout un peuple. Lui, ce garçonnet volubile et doué, n'est finalement que la pièce parlante d'un puzzle terriblement compliqué par les persécutions et les diasporas successives. De Vilnius à Odessa, d'Odessa aux Etats-Unis, des Etats-Unis à Odessa, puis à Vilnius encore, puis à Jérusalem : en trois générations à peine, l'itinéraire de la famille a suivi les lignes de fracture d'un monde ravagé par la haine, jusqu'à l'aliya qui leur sauva la vie - autrement dit le retour vers une terre biblique, vers ce rêve qui restait entièrement à construire. Amos Oz est donc le fils de cette histoire qu'il raconte à travers ses propres souvenirs et ceux des autres. Au lieu de se fier exclusivement à sa mémoire, au lieu de feindre une authenticité factuelle proprement impossible, l'écrivain procède par déduction. "Mais qu'avait-elle dit, au juste ?", se demande-t-il ainsi au sujet de maîtresse Zelda, la poétesse qui fut son institutrice et dont il était éperdument amoureux à l'âge de huit ans. "Je tente de rétablir, deviner, évoquer - c'est presque une création ex nihilo : à l'image des paléontologues du Muséum qui reconstituent un dinosaure à partir de deux ou trois os." Le récit qui émerge de cette approche empirique est sans doute plus proche de la vérité que bien des relations prétendument objectives, grâce au talent de l'auteur et à sa manière de mettre en œuvre une multitude de voies d'accès au passé. Il y a des faits, des anecdotes, des épisodes historiques (le jour du vote de l'Assemblée générale des Nations unies sur la création de deux Etats, l'un juif et l'autre arabe, par exemple, ou les attentats qui suivirent dès le lendemain), des réflexions variées sur l'entreprise littéraire, sur Israël ou sur le destin des juifs d'Europe, le tout mené sur un ton qui passe de la narration pure et simple à la parodie ou même à l'invective (contre les "mauvais lecteurs", par exemple...). Ne se laisser prendre dans aucune frontière de genre, ne pas se priver de citer les poèmes des autres ou les siens propres, passer de l'œuvre en cours à l'évocation des précédentes, de la moquerie au tragique, d'une colère contenue à la nostalgie (assez rarement, cependant), de la sensualité d'un souvenir gustatif à la brutalité des remous géopolitiques, du plein au vide : Amos Oz ne cherche pas à remplir consciencieusement tous les trous laissés par le passage du temps, mais à donner une idée de ce que furent ces années d'enfance au sein d'un pays qui s'inventait jour après jour et dans toutes les langues de la vieille Europe - lesquelles convergeaient vers l'hébreu, alors en cours de refondation. "J'étais un enfant des mots", explique Amos Oz, qui fut élevé dans un univers surchargé de livres, littéralement saturé d'encre et de papier. "Depuis ma tendre enfance, se souvient-il, j'étais en quelque sorte la victime d'un lavage de cerveau méthodique : le sanctuaire du livre de l'oncle Yosef, le cachot à livres de mon père, chez nous, à Kerem Avraham, les pages des livres où se réfugiait ma mère, les poèmes de grand-père Alexandre, les romans de notre voisin, M. Zarchi, les fiches et les jeux de mots de mon père, sans oublier les étreintes de Saül Tchernikhovsky et les raisins secs de M. Agnon, qui projetait plusieurs ombres à la fois." Les passages consacrés aux bibliothèques de ces années-là, celle de son père ou celle de son grand-oncle Yosef Klausner, sont des chefs-d'œuvre de volupté, des monuments à la gloire de l'écrit. Dès l'âge de la lecture, Amos Oz avait d'ailleurs décrété que, plus tard, il voudrait non pas écrire des livres, mais devenir un livre lui-même ! Ces bibliothèques, surplombant le galopin de six ans qui tentait de se faire une place sur les rayonnages paternels, pesaient de tout le poids d'une histoire longue, douloureuse, compliquée. A l'inverse, l'hébreu, cultivé autour de lui par son père ou son grand-oncle Yosef, l'intellectuel qui fit entrer le lexique du XXe siècle dans ce très vieil idiome si longtemps endormi, était une langue neuve. Rejetant le yiddish, considéré comme un "jargon" par les promoteurs de l'hébreu, ces hommes poussaient devant eux la langue de l'avenir, celle qui permettrait aux exilés de tous les coins d'Europe de se comprendre et de vivre ensemble. Racontée par Amos Oz, l'exploration de cette langue ressemble vraiment à celle d'une terre nouvelle. Le grand-oncle Yosef, avec sa "main diaphane" et son "sourire rose", a l'étoffe d'un héros ou d'un demi-dieu, doué du pouvoir de créer des mots comme "iceberg", ou "crayon", ou encore "chemise". Une liberté dont a hérité l'auteur, fier d'avoir entendu revenir dans la bouche de tel ou tel chauffeur de taxi certains termes imaginés par lui pour les besoins de ses livres. Sans cesse, son père ou son grand-oncle, et lui-même par la suite, se penchent sur l'étymologie des mots, s'interrogent sur des ressemblances, palabrent, se plongent dans les dictionnaires. La langue, en somme, grandit en même temps que l'enfant, s'enrichit à mesure qu'il est plus capable de la comprendre et de l'apprécier. Et devient pour lui ce trésor qu'il cherchait, petit garçon, dans la demeure de son grand-oncle Yosef, remuant ciel et terre dans l'espoir de trouver les "entrailles intérieures, secrètes, invisibles de la maison, une issue dissimulée dans un mur creux, dans le dédale du labyrinthe, ou au-dessous, dans les fondations". Ce trésor inestimable qui permet un jour de percer des secrets, les siens et ceux des autres, de mettre à nu des vérités, de raconter l'histoire mieux que n'importe quel livre d'histoire - et que l'on appelle aussi la littérature. Raphaëlle Rérolle Amos Oz publie aussi Aidez-nous à divorcer ! Israël Palestine : deux Etats maintenant (Gallimard, 40 p., 5,50 €). MON MICHAËL , trad. de l'hébreu par Rina Viers , 320 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm. Collection Folio (No 2756) (1995), Gallimard -rom. ISBN 2070389324. 7,60 € UN JUSTE REPOS , trad. de l'hébreu par Guy Seniak , 480 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm. Collection Folio (No 2802) (1996), Gallimard -rom. ISBN 2070389340. 8,50 € TOUCHER L'EAU, TOUCHER LE VENT [1997], trad. de l'hébreu par Rina Viers , 272 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm. Collection Folio (No 2951), Gallimard -rom. ISBN 2070389332. 5,80 € SEULE LA MER [2002], trad. de l'hébreu par Sylvie Cohen , 208 pages, 150 x 215 mm. Collection Du monde entier, Gallimard -rom. ISBN 2070761975. 16,90 € AIDEZ-NOUS À DIVORCER ! Israël Palestine : deux États maintenant [2004], trad. de l'anglais non signée. Suivi d'un post-scriptum aux «Accords de Genève» (décembre 2003) , 40 pages, 140 x 205 mm. Hors série Connaissance (2003), Gallimard -ess. ISBN 207077046X. Parution : 08/01/04. 5,50 €

2"Femme et judaïsme dans la société contemporaine" 13, 14 et 15 mars Rencontres et débats Musée d'art et d'histoire du judaïsme www.mahj.org 71 rue du Temple 75003 Paris

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