Alors qu’il a beaucoup écrit sur la question gay et la honte sexuelle, le sociologue et philosophe, disciple de Bourdieu et de Foucault, va s’atteler à décrire sa relation douloureuse à sa famille ouvrière, autrefois communiste, aujourd’hui passée à l’extrême droite, sur fond de trahison des partis de gauche

"Retour à Reims" mis en scène par Thomas Ostermeier
"Retour à Reims" mis en scène par Thomas Ostermeier © Mathilda Olmi -Théâtre de Vidy Lausanne

Dans un studio de post production une actrice enregistre le commentaire d’un documentaire dont les images défilent sur un écran derrière elle. Depuis la régie le réalisateur lui donne des instructions et, parfois, s’énerve lorsqu’elle critique certains de ses choix. Le texte lu est tiré d’un livre, Retour à Reims, dans lequel l’auteur, Didier Eribon, présent dans la première partie du film, raconte sa prise de conscience, après la mort de son père, de son silence sur ses origines sociales et la honte qu’il en a toujours ressentie. Alors qu’il a beaucoup écrit sur la question gay et la honte sexuelle, ce sociologue et philosophe, disciple de Bourdieu et de Foucault, va s’atteler à décrire sa relation douloureuse à sa famille ouvrière, autrefois communiste, aujourd’hui passée à l’extrême droite, sur fond de trahison des partis de gauche.

En 2009 Didier Eribon était venu ici pour parler de ce Retour à Reims, passionnant témoignage personnel , mais également analyse forte et argumentée de l’abandon de la classe ouvrière par une gauche convertie après 1981 au libéralisme le plus féroce. Traduit partout dans le monde, et disponible aujourd’hui en poche, ce livre, qui raconte aussi l’histoire de notre génération, a déjà rencontré un très large écho. Le metteur en scène Thomas Ostermaier l’a porté à la scène en imaginant ce dispositif intelligent dans lequel Irène Jacob, actrice subtile, prête sa voix et son questionnement à l’élaboration d’un film traversé par les archives de notre histoire récente. 

Didier Eribon et Irène Jacob sont les invités de L'Humeur Vagabonde 

Retour à Reims, à lire et à relire, est aussi à voir à Paris à lEspace Cardin jusqu’au 16 février, puis partout en France jusqu’à fin mai.

Toutes les dates de la tournée de "Retour à Reims"  sont à retrouver ICI 

Extraits de l’entretien avec  Didier Eribon

Dans mon milieu social,  bien travailler à l’école, c’était contrevenir à la virilité, c’était pour les filles et les PD...et comme je devenais ce qu'il ne fallait pas être ,j'ai surinvesti  l’adhésion au système scolaire, à la culture , lire marguerite Duras à 16 ans c’était  une façon de devenir un jeune gay sans l'affirmer.

Il y a quelques exceptions, mais la règle reste l’élimination des enfants des classes populaires du système scolaire .

Dans le fonctionnement du système scolaire , on voit bien qu'il y a une guerre où les classes dominantes défendent leur territoire: aujourd'hui  le recrutement social des classes préparatoires dans les grands lycées parisiens  est plus fermé  qu'il ne l'était il  y a  40 ou 50 ans ;  c'est-à-dire que ce que l'on a appelé  la démocratisation - l'accès des enfants des classes populaires à l'université- a fait que  les classes dominantes ont durci leur les murs de protection de leurs  espaces  pour les protéger contre cette invasion que pourrait représenter la démocratisation et l'arrivée des classes populaires 

Extrait du livre  "Retour à Reims" de Didier Eribon

"Dans les premiers temps de mon installation à Paris, quand je continuais de voir me parents, qui habitaient toujours à Reims, dans la cité HLM où j’avais vécu toute mon adolescence (ils n’allaient la quitter pour s’installer à Muizon que bien des années après), ou quand je déjeunais avec eux le dimanche, chez ma grand-mère qui habitait Paris et à qui ils venaient rendre visite de temps à autre, une gêne difficile à cerner et à décrire s’emparait de moi devant des façons de parler et des manières d’être si différentes de celles des milieux sans lesquels j’évoluai désormais, devant des préoccupations si éloignées des miennes, devant des propos où un racisme primaire et obsessionnel se donnait libre cours dans chaque conversation. Cela s’apparentait pour moi à une corvée, de plus en plus pénible à mesure que je me changeais en quelqu’un d’autre. J’ai reconnu très précisément ce que j’ai vécu à ce moment-là en lisant les livres qu’Annie Ernaux a consacrés à ses parents et à la « distance de classe » qui les séparait d’eux. Elle y évoque à merveille ce malaise que l’on ressent lorsqu’on revient chez ses parents après avoir quitté non seulement le domicile familial, mais aussi la famille et le monde auxquels, malgré tout, on continue d’appartenir, et ce sentiment déroutant d’être à la fois chez soi et dans un univers étranger. 

Deux parcours, donc. Imbriqués l’un dans l’autre. Deux trajectoires interdépendantes de réinvention de moi-même : l’une en regard de l’ordre sexuel, l’autre en regard de l’ordre social. Pourtant, quand il s’est agi d’écrire, c’est la première que je décidai d’analyser, celle qui a trait à l’oppression sexuelle, et non la seconde, celle qui a trait à la domination sociale, redoublant peut-être par l’écriture théorique ce qu’avait été la trahison existentielle. 

Ce choix constitua non seulement une manière de me définir et de me subjectiver dans le temps présent, mais aussi un choix de mon passé, de l’enfant et de l’adolescent que j’avais été : un enfant gay, un adolescent gay, et non un fils d’ouvrier. Et pourtant !

Aller plus loin

Guillaume Gallienne consacrera son émission de samedi prochain à la lecture de Retour à Reims

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