Sonia Devillers reçoit le sociologue des sciences Pierre Lagrange, pour évoquer la pièce radiophonique historique d'Orson Welles.

"1938, Orson Welles, "La Guerre des Mondes". Le phénix de la scène, l’ogre du grand écran, réussit un coup de maître radiophonique. L’adaptation d’un roman d’anticipation qui prophétise une arrivée calamiteuse, pour ne pas dire ravageuse, de martiens sur Terre. 

Welles joue cela sur les ondes américaines comme un « breaking news », un drame vécu en direct par les auditeurs qui entendent leur transistor pousser des hurlements de terreur. Ça marche ! Les auditeurs gagnés par la panique auraient cherché à fuir et même, à se suicider. Cette histoire de radio, on nous l’a tant racontée. 

En réalité, rien ne s’est déroulé comme supposé. La panique n’a pas eu lieu. Histoire d’une rumeur, histoire d’une fake news. Histoire surtout d’une mythologie sur laquelle le média radio a bâti sa puissance. " Sonia Devillers

Extraits de l'entretien avec Pierre Lagrange

Sonia Devillers : Vous êtes spécialisé autour des débats scientifiques, vous avez fait une thèse sur l’ufologie (étude des ovnis). Je renvoie mes auditeurs vers votre chaine Youtube et le projet CRANK. Je leur recommande aussi la série OVNI qui nous a fait hurler de rire à l'Instant M. une série qui raconte le quotidien du GEPAN (groupe d'étude des phénomènes aérospatiaux non identifiés) un service qui existe vraiment et dont vous faites partie Pierre Lagrange… 

PL : Oui tout à fait, la série a eu un bon impact pour la popularité du GEPAN, ce service créé dans les années 70  a été remis au goût du jour dans les années 2000.

SD : En 1938, Orson Wells et  son équipe avait entamé une série d’adaptations radiophoniques à partir de textes littéraires tels Dracula de Bram Stoker et puis arrive Halloween et l’idée d’Orson Wells et d’adapter le roman d’H.G. Wells qui prophétise l’arrivée catastrophique des martiens sur la terre. Pouvez-vous nous raconter comment est construit ce feuilleton radiophonique, qu’on appelle à l’époque une « dramatique » ?

Pierre Lagrange : "Wells et son équipe  trouvaient le roman vieilli, l’idée leur est donc venue de proposer un programme musical interrompu régulièrement par des flashs d’informations. Un premier flash annonce que des astronomes auraient observé des lumières à la surface de la planète Mars. Une seconde interruption du programme annonce la chute d’une grosse météorite dans la région de Princeton… et ainsi de suite."

SD : Oui il y a une tension très palpable, des cris et des silences… ce qui est rare en radio.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.
Gérer mes choix

SD : La diffusion est interrompu, l’envoyé spécial de CBS aurait été balayé par un rayon mortel des extra-terrestres…

PL : « Oui c’est une scène extraite du récit d’H.G. Wells. Mais les vingt premières minutes sont construites de telle manière que la supercherie est indiscernable »

SD:  A ceci près, Pierre Lagrange, que le programme de "La guerre des monde" est annoncé officiellement dans les programmes radio, l’auditeur est supposé savoir à quoi s’attendre… 

PL : " Il n’y a pas la volonté de tromper le public, ce n’est pas un canular."

SD: D’autant qu’Orson Wells lui-même prend la parole à la fin  pour dire : « Ce  n’étaient pas des martiens mais Halloween ! ». Mais que se passe-t-il le lendemain?

Pierre Lagrange : " Le lendemain l’ensemble des journaux font leur Une pour annoncer que l’émission aurait déclenché une panique dans tout le pays. Et qu’une grosse partie des auditeurs auraient pris l’info au premier degré. Avec le contexte de tension politique (Guerre froide avec la Russie) qui régnait alors, une panique est déclenchée. Un groupe de chercheurs de Princeton travaillant sur l’impact de la radio révèleront en 1940 que sur les 6 millions d’auditeurs, 1 million aurait pris cet évènement au sérieux."

SD : Tout ceci annonce le pouvoir grandissant de la radio qui sera le media clé de la seconde mondiale.

Pierre Lagrange: 

A l’époque c’est la radio qui suscite les débats actuels autour d’internet ! 

SD : En France aussi on s’est essayé à ce genre de farce radiophonique. Un certain professeur Hélium racontait en 1946 sur les ondes de l’ORTF la réalisation d’expériences nucléaires dont la maitrise nous aurait échappé… 

Pierre Lagrange : "Un programme de Jean Nocher qui a aussi fait polémique, on s’en serait servi pour le virer de la radio..."

SD :  Vous démolissez à coup de batte de baseball l’authenticité de la panique suite à la diffusion de la Guerre des mondes… c’est une fake news ?

Pierre Lagrange : "Pendant très longtemps, tout le monde, moi y compris, était persuadé que cette panique était un fait.  Ca a commencé à m’intriguer à la fin des années 90 et surtout après le 11 septembre. Dans cette histoire, on décrit une foule irrationnelle toujours prêt à paniquer, c’est un discours très ancien qui remonte aux superstitions médiévales qui voudrait que, en nombre les gens deviendraient irrationnels abandonnant tout esprit critique. Depuis, des anthropologues ont remis en question cette vision. "

SD Donc en réalité, les Américains n’y ont pas crus.

PL : « Les Américains ont bel et bien appelé les forces de l’ordre mais ce n’est pas nécessairement un signe de crédulité. On peut y voir un désir de vérifier les informations. »

SD : Ce qui est très actuel, c’est que c’est l’histoire d’un emballement médiatique, bien avant l’info en temps réel d’aujourd’hui…

PL : « Oui c’est lié au rôle des agences de presse qui explique qu’une même info est largement diffusée, avec les mêmes experts… Quand on commence à lire les comptes rendus on se rend compte qu’il n’y a aucun suicide, mais on a dramatisé et déformé la réalité.

Ces journalistes qui accusaient les auditeurs de ne pas avoir vérifié les informations ont eux-mêmes diffusé des informations sans en vérifier l’exactitude !

SD : Ce que j’aimerais comprendre c’est ce que représentent les Aliens, les soucoupes volantes à la fin des années 30 dans l’imaginaire collectif américain…

Pierre Lagrange : 

Chez Wells il y avait une volonté de proposer une réflexion collective, on devenait les Indiens des Martiens qui venaient nous exterminer…

Aux Etats Unis dans les années 20 une série de magazine, les PULPS ont afflué dans les kiosques, inventant la Science-fiction avec de nombreuses invasions martiennes et tout un tas de représentations folkloriques autour des extra-terrestres. C’est une littérature qui a inspiré Wells. Ces martiens considérés comme de la culture populaire de bas étage, ne sont pas vraiment pris au sérieux. Quand en 1947, (9 ans après Orson Wells), arrivent les soucoupes volantes on a une sorte de remake de Wells, les premiers témoignages d’Américains disant avoir vu des objets non identifiés dans le ciel ne sont pas pris au sérieux."

SD :  Pierre Lagrange sociologue, l’homme qui rend les foules intelligentes et bien moins crédules qu’on ne veut le croire !

Aller plus loin :

📖 LIRE : La guerre des mondes a-t-elle eu lieu ? Pierre Lagrange, Ed. Robert Laffont 

📖 LIRE : Laura El Makki évoque le roman HG Wells La guerre des mondes 

🎧 ECOUTER : L'instant M : OVNI(s) : objet sériel non identifié ! 

🎧 ECOUTER : Orson Welles - La guerre des mondes (Affaires sensibles)

🎧 ECOUTER : Les Odyssées :  Orson Welles et la guerre des Mondes : a-t-il vraiment fait paniquer l'Amérique ?   

👀 VOIR : OVNI(s) sur Canal 

  • Légende du visuel principal: Orson Welles pendant une émission de radio à la CBS, 1938 © AFP / LEEMAGE
Les invités
L'équipe