Comment vivre sous le poids du regard des autres ? Dans un documentaire bouleversant diffusé ce soir sur France 2, Didier Cros recueille le témoignage de cinq anonymes, que les accidents de la vie ont défiguré, et interroge notre propre tolérance.

Ce serait trop simple, trop pudique, trop lâche de les appeler "gueules cassées". Ce serait presque chic et rassurant, cette référence à la Grande guerre. En réalité, Didier Cros a cherché une radicale altérité. Des faces ravagées, massacrées, fracassées, dénaturées (comment dire ?) par la maladie ou les accidents de la vie. 

Des femmes et des hommes à la tronche boursouflée, ravinée, couturée au point qu’ils en sont presque insupportables à regarder. Il fallait le faire à la télé. Le média du visage par excellence. Il fallait nous attraper, nous heurter, nous faire rester, nous les faire écouter, jusqu’à ce que petit à petit change notre regard. "La Disgrâce" n’est que cela, un film sur les impensés du regard

On a beaucoup de mal à admettre que la différence est un enrichissement

- Didier Cros

Extraits de l'entretien 

Sonia Devillers : "Pourquoi ce documentaire ?" 

Didier Cros : "J'ai fait beaucoup de films documentaires de société sur la marge en général, des films sur la prison, sur les sans logis, sur le handicap etc. car j'ai toujours été intéressé par ces thématiques-là et notamment par les sujets tabous. Ce documentaire vient d'une histoire personnelle. Ma sœur, décédée récemment, était handicapée mentale, dans un centre en Belgique. Elle était abîmée du visage depuis sa naissance et en revenant d'aller la voir en Belgique, je me suis vraiment dit qu'il y avait quelque chose à faire sur le visage et sur ce que nous dit la laideur ou les visages que l'on prétend abîmés par la vie, de la société. Il y avait là une leçon à tirer. 

Sonia Devillers : "Des personnages qui ne témoignent pas face caméra mais qui se regardent dans un miroir"

DC : "Je voulais faire un film sur l'image de soi et le regard de l'autre. On est face à quelque chose d'extrême dans la question de la représentation, je me suis longtemps interrogé sur la manière (le choix de dissimulation, de la distanciation ou bien aller au contact… etc). Ce que j'ai souhaité faire, ce n'était pas de me dégager de quelque chose de naturaliste pour proposer un film qui soit stylisé. Il m'est venue l'idée d'une séance photo au studio Harcourt dans lequel on allait suivre le déroulement de cette séance photo avec chacun des témoins du film".

C'est une autre démarche. Par rapport à une thématique comme celle-là, je ne me sentais pas de suivre le quotidien d'une personne qui, abimée du visage, va chercher du travail, cherche l'amour. Ça me semblait un peu décalé. Avec la stylisation, ça me permettait d'être au contact, de pouvoir les représenter tels qu'ils sont, de pouvoir les filmer même en gros plan et, en même temps, de chercher à magnifier cette différence par l'éclairage Harcourt et l'idée de cette séance photo". 

C'est une technique qui est très au point qui a la particularité de ne pas utiliser le flash. Ce sont des éclairages en continu avec des poses assez longues, ce qui d'ailleurs permet aux personnes photographiées d'être plus à l'aise. C'était précieux que les témoins soient à l'aise. On est dans une ambiance feutrée, on vous prend en charge avec beaucoup d'attention. Et quand j'ai proposé cette idée-là aux témoins du film, ils l'ont tous accepté avec enthousiasme".

Je ne voulais pas que ce soit une épreuve difficile pour eux, mais ils ont parfaitement compris cette idée. 

Ils étaient dans un rapport avec eux-mêmes, dans un face à face avec eux-mêmes

C'était une façon de rendre plus impliquant la relation entre le témoin et le spectateur".

Sonia Devillers : "La perte du visage, c'est la perte d'une identité ?"

DC : "Même si notre identité n'est pas résumée par notre visage, c'est quand même une bonne part de notre identité, de notre relation au monde, on aime avec avec un visage et quand il est abîmé, on met en péril tout cela. 

Ce qui est terrible, c'est que le regard parfois insistant, pervers, fait de rejet que l'on porte sur eux les ramènent en permanence à leurs blessures. Ces dernières deviennent comme leur identité

Sonia Devillers : "Aborder la fonction sociale du visage en période masquée"

DC : "En ce moment, comme me l'a exprimé Gaëlle, l'un des témoins du film, c'est l'un des rares moments où elle se sent comme tout le monde parce que tout le bas de son visage est complètement dissimulé par les masques". 

Les personnes qui sont abîmées du visage aujourd'hui sont celles qui subissent sans doute le moins ce qui se passe avec les contraintes sanitaires

Sonia Devillers : "Plus on entend leur histoire et plus notre perception change. Un regard est chargé de beaucoup de choses"

DC : "C'était l'objet de ce film. Je ne voulais rien épargner de la réalité, de la rencontre avec une personne qui est abîmée du visage. L'objectif est qu'on puisse oublier les apparences pour s'intéresser vraiment à la personne au fil de son témoignage. Que l'émotion puisse être le plus tard possible dans le film, pour ne pas donner l'impression de se servir de l'émotion pour happer le spectateur, mais plutôt qu'elle s'invite dans le film au moment où la rencontre se réalise avec les témoins".

Sonia Devillers : "Ce film nous emmène au cœur des questions de la représentation, de ce qui fait écran"

DC : "Tous les témoins de ce film ont du courage, ils ont dû apprendre à accepter de se mettre en visibilité pour redonner de la visibilité à celles et ceux qui l'ont perdue. C'était l'objectif de ce film. Je pense qu'ils l'ont compris et c'est pour ça qu'ils ont souhaité y participer. Ils savaient qu'à travers eux, ils se faisaient l'écho d'énormément de personnes qui vivent cachées". 

Une façon de faire prendre conscience aux gens que les personnes abîmées du visage se cachent parce que la société les cache

Sonia Devillers : "La question de l'invisibilité est multifactorielle, pleine de facettes très différentes (sociales et physiques)"

DC : "C'est d'autant plus appuyé qu'on est dans une période de la tyrannie de la beauté. 

Il y a un diktat, une obligation d'être beau, le devenir, le rester coûte que coûte 

Une idée qui envahit les réseaux sociaux avec les questions des filtres, etc. Il n y'a pas que la publicité qui est sous cette forme d'injonction. On a beaucoup de mal à accepter la différence, c'est très signifiant de l'époque. Mais au-delà de la question de la différence, on a beaucoup de mal à admettre que la différence est un enrichissement. C'est fou… 

Cultivons notre singularité et intéressons-nous à celle de l'autre 

▶︎ Le documentaire est diffusé ce soir sur France 2 à 23h10

  • Légende du visuel principal: Capture écran du documentaire "La Disgrâce" © Didier Cros/Zadig Productions, Studio Harcourt/France 2
Les invités
  • Didier CrosRéalisateur du documentaire « La gueule de l’emploi »
L'équipe