Chef de presse de l'Equipe de France pendant près de 30 ans, Philippe Tournon publie "La vie en bleu" (Albin Michel). Au micro de L'Instant M, il revient sur les relations, parfois houleuses, entre le football et les médias.

Philippe Tournon, 337 sélections en Equipe de France ! Qui dit mieux ! 

L’ancien journaliste sportif dirigea les relations des Bleus avec la presse de 1983 à 2018. A lui les honneurs de 98, la France championne du monde. Sans lui, le déshonneur de 2010, le désastre d’une grève de joueurs en Afrique du Sud. Il avait quitté son job à cette période. 

Philippe Tournon a connu la splendeur et la misère du jeu tricolore qu’il scrute depuis l’enfance. Il a connu la poignée de médias suivant, en famille, le championnat. Il a connu les mouchards à l'affût du scoop. Les caméras par milliers pendant les mondiaux. L’arrivée des réseaux sociaux. Un temps médiatique qui s’accélère quand le temps de l’effort et du collectif réclame, lui, de la patience. Philippe Tournon confronte le tout instantané aux leçons du passé. 

Extraits de l'entretien ci dessous

Séville 1982

Philippe Tournon :

Séville 1982. Toute la gamme de ces émotions qui vous assaillent et vous submerge dans une sinusoïde infernale. 

Philippe Tournon : "Oui, ça reste encore aujourd'hui l'un des matches phares de la carrière plus que centenaire de l'équipe de France. Parce qu'il y a eu pendant plusieurs minutes la perspective d'une première finale de Coupe du monde. Et pour le football français, c'était un truc énorme : on est passé de l'espoir le plus fou au désespoir le plus sombre. Et c'est un match qui, comme je le dis, nous a fait passer par tous les états d'âme, par tous les sentiments qu'une rencontre sportive peut procurer. 

Il y a peu de matchs qui se terminent par une défaite et dont on garde un souvenir aussi prégnant. 

Séville 82, pour tout le monde, ça restera, comme le titrait L'Equipe. "Fabuleux". Victoire ou défaite? C'était fabuleux." 

"Bravo et merci"

Sonia Devillers : "Vous écrivez « Jamais dans une tribune de presse, je n'avais été (et je n'étais pas le seul) aussi excité, aussi pris par un match, aussi près de troquer ma casquette de journaliste pour celle de supporteur." Et ce sera d'ailleurs cette question du journaliste et du supporteur, l'un des fils rouges de votre livre. Plus tard, vous serez rédacteur en chef à L'Equipe, et au lendemain d'une victoire de la France. Vous avez eu à titrer la une, vous avez choisi "Bravo et merci." Ça a suscité un débat en interne. Est-ce qu'un journaliste doit dire merci? 

"C'est la question que m'ont posée plusieurs de mes collaborateurs. Si la haute hiérarchie de l'Equipe a validé ce titre et ne m'en a pas tenu grief, plusieurs de mes camarades ont dit, 'Mais tu es malade. Un journaliste n'a pas à dire 'merci'. 'Bravo', déjà tu prends position, mais bon, soit. Mais 'merci' : non. Ils font leur boulot ; toi, tu fais le tien. Tu dis si c'est bien, si c'est mal, mais merci de quoi?'

Sur le moment, j'ai été un peu plus interrogatif, mais avec le recul, non. Il faut se remettre dans le contexte de l'époque. Il y avait eu la Coupe du monde 1966, et puis une traversée du désert monumentale dont on sortait à peine avec Saint-Etienne. Avec les clubs. Et on a fait la Coupe du monde 1978. Si on se qualifiait pas pour 1982 de l'Espagne, on retombait au fond du trou. Donc, c'était une espèce de soulagement que j'ai cru pouvoir et devoir traduire avec ce 'Merci'. "

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Ce job de journaliste, vous en rêviez depuis tout petit. Vous écoutiez Sport et Musique à l'ORTF, vous lisiez France-Football. C'était votre bible. 

"J'ai découvert ça vers 10/12 ans, dans une famille où le sport n'était pas du tout à l'honneur. Personne n'en faisait de façon intensive. Et un jour, un camarade à l'école me dit 'Tu m'achètes France-Football', je ne savais même pas que ça existait. Et ce jour là, ça a été une sorte de révélation et le virus du football m'est tombé dessus et il ne m'a pas quitté". 

L'Equipe, à l'époque

Vous avez connu l'Equipe au 10, faubourg Montmartre, et vous racontez ce que c'était que cet immeuble lino usé. Vous racontez l'atelier imprimerie. Vous racontez l'odeur. Vous racontez la salle des téléscripteurs.

"Mais même le dimanche soir, quand j'ai commencé pigiste à France Football, j'avais fini généralement vers 22h30 avec les étoiles de division 2, les notes données aux joueurs, etc. Sans motif, sans nécessité, sans rien, je restais jusqu'à plus de minuit, l'heure du bouclage, et j'allais dans cette petite salle. Il y avait un bruit infernal parce que c'était comme des cliquetis de machine à écrire et donc je voyais les dépêches du monde entier qui arrivaient n'est pas que le sport, tout, tout, la politique, les faits divers et je découvrais ça, pas en exclusivité mondiale mais presque. Et à côté, il y avait le gros Belin, cette espèce de photo qui s'imprimait sur un cylindre avec des petits, on dirait des pixels aujourd'hui, qui dessinaient la photo de façon d'abord un peu floue, imprécise et de plus en plus nettement". 

C'est aussi l'époque où il y avait des concurrents à l'Equipe : le groupe Miroir qu'on a oublié aujourd'hui. L presse sportive se bagarrait et d'une certaine manière, il y avait concurrence et émulation. 

"C'était plus une concurrence frontale dans la mesure où le groupe Miroir n'avait pas de quotidien. Mais il y avait un mensuel pour le groupe L'Equipe / France Football, c'était Football Magazine. Et pour le groupe Miroir, c'était Le miroir du football et c'est vraiment une guerre idéologique qui m'a marqué. Même avant d'entrer à l'équipe, je me délectais de ces affrontements sur la tactique et sur le jeu"

Je t'aime, moi non plus

1981, vous n'êtes pas encore le directeur des relations presse de l'équipe de France de football. Vous le serez un an après, mais vous racontez déjà 48 heures de black out. Les journalistes n'ont plus accès aux joueurs. C'est une première. La France a battu les Pays-Bas 2-0 et L'Équipe avait osé écrire que c'était grâce à la volée de bois vert que la presse avait mis l'équipe de France que la France s'était réveillée. 

"C'est un vieux classique de tous les temps. L'équipe de France cristallise toutes les attentions. Et on dit souvent qu'il y a 60 millions de sélectionneurs en France. C'est un peu vrai. Et de tout temps, la vie de l'équipe de France n'a jamais été un long fleuve tranquille. Donc, il y a eu cet épisode effectivement et c'est une vieille ficelle de dire 'Heureusement qu'on vous a critiqué, on vous a stimulés, on vous a piqué au vif et c'est un peu grâce à nous.' Ils ont essayé aussi en décembre 98, quand ils ont célébré l'évènement de l'année, de dire 'C'est peut être un peu grâce à l'Equipe aussi'. Là, ils poussait le bouchon un peu loin"

Jacquet, le mal Aimé

"Ça a commencé dès la prise de fonction d'Aimé Jacquet. Après le désastre d'Israël et de la Bulgarie qui nous prive de la Coupe du monde 1994, Aimé Jacquet est nommé. Dès le début, les têtes pensantes de la rubrique football à l'Equipe sont inquiets et manifestent leurs interrogations : 'Ce n'est pas forcément l'homme qu'il fallait. Des options de jeu un peu frileuses, etc'. 

Qui plus est, les premiers matchs de l'équipe de France pour la qualification à l'Euro 1996 n'ont pas de quoi faire grimper aux rideaux. C'est vrai. Malgré tout ça, Aimé Jacquet va rester 30 matchs sans connaître la défaite et nous qualifier pour l'Euro. On va en demi finale où on n'est battus qu'aux tirs au but. Malgré tout, l'équipe ne cesse de fustiger le jeu indigent de l'équipe de France. 'Ce n'est pas comme ça qu'on va gagner la Coupe du monde'. 

Vous écrivez 'Aimé Jacquet, homme tellement droit, tellement intègre, tellement humain, mais tellement critiqué, moqué, vilipendé, parfois méprisé et insulté. Parce qu'il y aura aussi un petit mépris de classe, on a moqué son accent, on à tout moqué tout au long de ses cinquante quatre mois qu'il a passé à la tête de l'équipe de France'. Et vous vous interrogez. 'Quelle est ma part de responsabilité à moi ?' Vous gériez les relations avec la presse à ce moment là, vous n'avez pas réussi à empêcher ça. 

"J'ai toujours refusé, à la Fédération comme dans ma fonction, le titre de directeur de la communication. Je n'étais pas là pour envelopper quelque chose qui était moche et dire 'Regardez comme c'est bien', je n'étais pas là pour vendre quoi que ce soit. Ma mission, c'était de faire cohabiter deux populations qui ne sont pas portées naturellement l'une vers l'autre, qui se soupçonnent même de beaucoup de turpitudes (non sans raison, parfois) mais de leur expliquer à l'une et à l'autre qu'il faut faire le voyage ensemble. On est sur le même bateau. On a la même destination". 

Ce n'est pas toujours facile. Vous avez eu entre les mains, si je puis dire, des sélectionneurs qui étaient hyper doués pour parler aux médias. Vous parlez de Gérard Houiller, l'adjoint de Platini. Ça énervait Platini au dernier degré parce que Houiller parlait beaucoup. Pour Aimé Jacquet aussi, c'était compliqué. Il n'avait pas envie de leur parler. 

"Il y avait un leader d'opinion, c'est l'Equipe. À partir du moment où le journal qui fait l'opinion, qui donne le tempo, est contre vous, c'est difficile d'aller à contre courant. Aimé Jacquet l'a compris très vite. Donc, il les a un peu ignorés et même malmenés dans les médias. Mais je préciserai quand même, à propos d'Aimé Jacquet :

Si l'Equipe a donné le 'la', c'est quand même dans les magazines, les hebdos, les mensuels qui parlent le football une fois tous les quatre ans, quand se profile une Coupe du monde, c'est là qu'il y a eu des dessins, des critiques ou des reportages vraiment infects 

L'Equipe, c'est sa liberté. C'est la liberté d'opinion. Ils sont restés relativement dignes dans leurs critiques, même si elles étaient fortes". 

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Kostadinov, un soir de novembre 1993

"On venait de prendre 13 points sur 14 en un an. La coupe du monde aux Etats-Unis en 1994, on y était avant d'arriver au Parc des Princes. Le premier point presse à Clairefontaine avant le match contre Israël, c'était fait. Il nous manquait un point et deux matches à la maison. Les journalistes étaient tellement sûrs qu'ils ne parlaient même pas du match, ils interrogeaient les joueurs sur l'Amérique. Tout le monde, les joueurs, le staff. Il y avait cette petite musique insidieuse. 

Vous parlez de 'guillotine médiatique' : après ça, les têtes sont tombées. Et là, il s'est passé comme tout un tas de trucs que vous racontez dans votre bouquin. Combien de fois dans votre carrière vous êtes-vous retrouvé dans cette situation inextricable ? David Ginola, qui accuse le sélectionneur de faiblesse, d'être influencé par la presse, d'avoir rendu Jean-Pierre Papin et Eric Cantona intouchables. Comment se débrouille après ?

"C'est la vie de la sélection. On essaye de parer au plus pressé. Mais encore une fois, il ne faut pas se targuer de pouvoir limiter la casse quand la vaisselle vole. On ne va pas attraper les assiettes au vol." 

Quand vous organisez la rencontre entre un petit groupe de joueurs et les journalistes, Eric Cantona quitte la pièce en disant : "Je vous pisse à la raie, messieurs"

"C'est gentil de le dire à ma place. Mais voilà, c'est du Cantona. Mais la vie de l'équipe de France et du chef de presse sont faites de milliers de petites choses comme ça. J'en raconte quelques unes, mais il y en a bien d'autres." 

Vous racontez aussi comment, petit à petit, vous avez dû organiser l'inaccessibilité des joueurs

"Inaccessibilité. Le mot est fort, mais c'est vrai qu'au fil des évolutions… On était 7 ou 8 à suivre les stages de l'équipe de France en 1970 à Saint-Malo. On allait dans les vestiaires, on montait dans la chambre des joueurs. Après les matchs, on voyait les joueurs. Le photographes de l'Equipe, ils prenaient les joueurs dans leurs voitures et faisaient des photos dans Saint-Malo. Et puis, ils ont été vingt. Ils ont été quarante. Maintenant, une conférence de presse, c'est 150". 

Référence

  • Légende du visuel principal: Philippe Tournon en juillet 2018 © Maxppp / Arnaud Journois
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