Familière des zones de conflits, Anne Nivat fait le choix de la bande-dessinée et du récit romancé pour raconter la vie d’une reporter de guerre. "Dans la gueule du loup" sort ce mercredi aux éditions Marabulles.

Anne Nivat a grandi dans une famille russophone de haut vol. Un père qui enseigne, une mère qui traduit, et une petite fille qui se voudrait arpentant pour de vrai les cartes accidentées qu’on lui a montrées. Elle ne s’imagine pas journaliste, elle s’imagine douanier. Elle a ce fantasme de la frontière et de la frontière ouverte, symbole de passage entre les hommes, les cultures et les langues. Au lieu de ça, elle va vivre et couvrir la haine, la guerre, d’un peuple contre un autre. Très jeune et inexpérimentée, elle se rend en Tchétchénie en 1999, durant le deuxième conflit. Elle dit que ça a changé sa vie. Récit initiatique. 

Extraits de l'entretien :

Sonia Devillers : "La Tchétchénie vous vous y êtes rendue en 1999, à l’heure du deuxième conflit. On a l’impression que cela ne vous a jamais quitté. Vous pouvez nous parler de ce conflit ?"

Anne Nivat : "Il y a une première invasion du territoire tchétchène qui s’achève par une défaite de l’armée fédérale russe en 1994, puis de l’armée russe en 1996. Suit une espèce d’entre-deux guerres entre 1996 et 1999. Et en 1999, le retour de la guerre, une sale guerre que j’ai couverte. Il est difficile de dater l’arrêt de la guerre, on est encore dans une post-guerre."

Sonia Devillers : "Les autorités russes ne parlaient pas de guerre mais de "campagne anti-terroriste" et tout est là, au fond il me semble… d’où l’intérêt de se rendre sur le terrain. "

Anne Nivat : "Tout à fait. Mais on est avant la grande bascule du 11 septembre 2001.  J'ai mis beaucoup de temps à oser m’exprimer autrement que par des reportages. La BD, le travail avec le coscénariste et le dessinateur m’ont permis d’oser fictionnaliser, ce qui ajoute une puissance inédite au récit."

Sonia Devillers : "Pour effectuer vos reportages vous avez été accompagnée par un guide prénommé Mahmoud avec qui vous avez eu une dispute violente, car vous lui demandiez de ne pas porter d’arme."

Anne Nivat : 

Dans la guerre, il y a des tas de tentations de ne pas rester à sa place. Or, un journaliste ne doit faire qu’une seule chose, raconter les faits ! Et les faits, il faut aller les chercher. On n’est jamais sûr d’être au bon endroit au bon moment mais on ne peut pas provoquer ce que l’on va voir.

Notre rôle c’est de comprendre et contextualiser ce que l’on voit pour le rendre lisible pour les autres. Cet aspect pédagogique du journalisme de terrain est essentiel et c’est le fil rouge de la BD. Grace au personnage de Nina, la reporter de guerre, deux hommes se posent cette question : existe-t-il une guerre juste ? Mahmoud a fui une guerre pour la France, Abdel, le français niçois, quitte son pays pour faire le Djihad parce qu’en étant arabe et musulman il a l’impression de vivre une double peine."

Planche extraite de Dans la gueule du loup
Planche extraite de Dans la gueule du loup / Editions MARABULLES

Sonia Devillers :  "Et Mahmoud vous dit : « la seule vertu de la guerre c’est de se découvrir soi-même, c’est une transformation"

Anne Nivat : "Pour se découvrir soi-même il faut rester ouvert à l’autre, c’est l’un des messages de cette BD.  Il faut avoir la possibilité de la rencontre. Ne pas rester rivée à son identité pour s’ouvrir à l’autre."

Sonia Devillers : "Votre livre pose beaucoup de questions sur l’égo du journaliste. En même temps, on ne demande pas à un reporter de guerre d’aimer le peuple qu’il côtoie…"

Anne Nivat : "Nina (la femme reporter de guerre) met en dialogue deux personnes qui ne se seraient jamais rencontrées. C'est une aventurière, elle ne se laisse rien imposer."

Sonia Devillers :  "Il y a une histoire charnelle entre Nina et Mahmoud son fixeur, cette scène de sexe, c’était un passage obligé ? "

Anne Nivat : "Je ne vous dirai pas s’il s’agit de réalité ou de fiction. Nina raconte qu’au milieu de la guerre il peut exister des moments de poésie et de la vie. C’est une scène admirablement mise en couleur, pratiquement sans parole.»

Sonia Devillers :  "Vous êtes un personnage médiatique, vous êtes très sportive, vous êtes une belle femme qui assume son corps… Cette relation entre la féminité et le reportage de guerre, qu’en diriez-vous ? "

Anne Nivat : "On a une propension très nette à mettre les gens dans des cases, cette BD que j’ai mis longtemps à écrire raconte aussi la difficulté à être soi et mon besoin de liberté. Je ne vais quand même pas m’excuser d’être féminine ! "

Sonia Devillers : On peut être reporter de guerre en étant féminine ?

Anne Nivat : 

Sur le terrain, je m’habille comme les autres,  je porte une burqa en Afghanistan et un foulard sur la tête en Tchétchénie, c’est une question de respect et de discrétion.

Entre propagande et communication, le fil est parfois mince. Le rôle du journaliste c’est d’aller au-delà de la surface des choses, de côtoyer les deux côtes des belligérants."

Sonia Devillers :  La guerre ça pue, c’est l’odeur du sang et de la putréfaction, c’est un cauchemar indépassable… ça revient tout le temps dans votre BD. Le piège était de glorifier la guerre ?

Anne Nivat : "Dans ma BD Mahmoud, qui a vraiment fui la guerre, donne une leçon de vie au personnage parti faire le Djihad. Tout le monde fuit la réalité, personne ne veut la regarder. Nina n'hésite pas à dire non à un éditeur qui l’invite à publier un récit fallacieux."

  • Légende du visuel principal: La journaliste grande reporter et écrivaine Anne Nivat, 2019 © Maxppp / Le Midi Libre
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