Il y a 30 ans, les téléspectateurs du monde entier découvraient avec horreur les images d'un charnier où gisaient les corps torturés des victimes de Ceausescu. Une sordide mise en scène politique qui dupa de nombreux journalistes.

Décembre 1989, la chute du régime communiste en Roumanie. Le dictateur Nicolas Ceaușescu et son épouse fusillés comme des chiens après un simulacre de procès. Nous, en France, on a regardé tout ça à la télé. En fait, depuis la chute du mur de Berlin vécue en direct dans les JT, elle était restée allumée la télé parce que la révolution roumaine s'est faite sous l'oeil des caméras, parce qu'elle a été dirigée depuis un studio télé, parce qu'elle a été pensée comme un happening permanent auquel ont cru et qu'ont relayé les médias du monde entier. Le clou, l'effroyable découverte, un charnier, 4000 corps mutilés. Tout cela était entièrement bidon. Comment les journalistes ont ils pu ainsi se faire avoir ? Cette semaine, les 30 ans de la révolution roumaine, anniversaire d'une manipulation médiatique quand la puissance de l'image fait des ravages ?

Marc Semo est rédacteur en chef adjoint des pages "Débats" au Monde. À l'époque, il était journaliste à Libération. Invité de Sonia Devillers, il partage l'expérience vécue sur place au moment des évènements : 

Contexte : la révolution roumaine 

MS : « Il y a d'abord la mise sous surveillance d'un pasteur calviniste d'origine hongroise à Timisoara, une ville ouvrière à l'ouest de la Roumanie. Le 15 décembre, il y a un petit rassemblement devant la maison de ce pasteur, le 20 décembre une grève générale, une manifestation de plus de 100 000 personnes qui se déclenche dans la rue, le 21 décembre, Nicolas Ceaușescu s'adresse aux Roumains par le biais de la radio publique, Radio Bucarest. 

Timisoara, c'était le coup d'envoi de la révolution roumaine avec ses manifestations contre l'arrestation de ce pasteur. Les petites manifestations grossissent, elles s'amplifient. L'armée commence à réprimer, elle cause des morts. Tout cela est relayé par les agences de presse des l'est qui venaient de découvrir plus ou moins les libertés. 

Il y a alors la rumeur d'un véritable bain de sang à Timisoara

Il y a eu beaucoup de morts, plus de 100 morts, c'est le moment le plus sanglant de la révolution roumaine - la seule révolution sanglante de ces révolutions qui ont mis à bas les régimes communistes ». 

Sur place, face à la réalité de l'évènement 

Marc Semo : « Le régime s'effondre et nous autres journalistes attendions à la frontière yougoslave et roumaine, Timisoara était à 100 kilomètres de Belgrade. 

On avait seulement que de vagues témoignages, on entendait parler de l'ampleur de la répression de l'armée qui tirait sur la foule

On arrive dans la ville et nous sommes très surpris : on s'attendait à voir une ville en ruines. Malgré les journées de répression, ce n'était pas une ville en ruines. Et, à ce moment là, on dit qu'il y a eu des morts. 

Nous nous rendons au cimetière avec mes collègues et voyons 15 corps...

C'est à ce moment-là que les caméras de télévision cadrent ces 15 morts. Et si vous mettez ensemble ces images et de l'autre, les agences les plus sérieuses qui parlent de milliers de morts et qui informent qu'un charnier de 4632 corps a été découvert, le chiffre est matraqué et va être repris par l'AFP, par France Inter, puis par les télévisions. 

La boucherie était réelle, mais elle n'était pas de cette ampleur

Surtout, il n'y avait pas ce charnier dont on parlait, ce qu'on a appris après parce qu'à l'époque, personne n'avait l'expérience de la guerre en Europe ! Exhumer un charnier des corps, ça prend des semaines. 

Mais il y avait malgré tout la machine à fantasmes

Le régime de Nicolas Ceaușescu était perçu comme "le régime sanguinaire", le bain de sang était conçu comme possible mais la réalité était bien plus compliquée. Ce régime était immonde, ignoble, répressif mais c'est un régime profondément lâche qui, en général, expulsait les dissidents un peu trop bruyants, mais on ne les tuait pas pour autant ». 

Il demeure encore beaucoup d'hypothèses, mais il n'y a pas encore de réponse

La suite à écouter.

  • Légende du visuel principal: Timisoara en décembre 1989 © Getty / Derek Hudson
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