Les photos et témoignages de parents endeuillés se multiplient sur le réseau social. Une manière d'exprimer l'inexprimable, comme l'explique Sophie de Chivré, productrice du podcast "Au revoir".

C'est la lecture d'un article du Monde, signé Jane Roussel, qui m'a inspiré cette émission. Il raconte comment Instagram est devenu un sanctuaire photographique où des parents terrassés postent des photos de bébés décédés. Cela peut vous sembler incongru, indécent. Pourtant, le réseau social aide des milliers de familles à affronter l'impensable, c'est-à-dire la mort d'un nourrisson en cours de grossesse, lors d'un accouchement ou juste après la naissance. On appelle cela le deuil périnatal. Le numérique (des images, des mots, des sons) en partage pour vivre autrement notre rapport à la mort. 

Questions ce matin sur le besoin de médiatiser ce qui relève de l'intimité. Sonia Devillers reçoit Sophie de Chivré : historienne de formation et ancienne journaliste, elle a dû faire le deuil d'un premier bébé décédé et a choisi d'en faire un podcast intitulé Au revoir. 

Retrouvez des extraits de l'entretien ci-dessous

Comment partager la photo de la dépouille d'un enfant que l'on a perdu peut aider ses parents ?

C'est une démarche qui n'est pas facile à comprendre de l'extérieur et qui, souvent, peut choquer et être mal interprétée. 

Sophie de Chivré : "Effectivement, ça peut être choquant parce qu'aujourd'hui nous ne sommes plus du tout habitués à être confronté à la mort - en tout cas, la mort d'un nouveau né ou d'un enfant, c'est quelque chose qui peut vraiment effrayer. En plus, nous sommes dans une société hyper médicalisée : ça dépasse l'entendement

Dans l'histoire de la photographie, lorsque le médium photographique est mis en place et qu'il se démocratise dans la seconde moitié du XIXe siècle, on est plus familiers de la mortalité infantile (même si elle se réduit de plus en plus) et on n'hésite pas à prendre en photo un bébé décédé. Un enfant mort-né, c'est quelque chose de tout-à-fait courant pour l'époque. 

Ces photographies sont à intégrer pleinement dans le travail de deuil, notamment pour confirmer que la personne a existé.

C'est également pour se souvenir des traits et pour partager ce souvenir".

Les clichés de ces enfants morts-nés étaient-ils intégrés aux albums de famille ?

Sophie de Chivré : "Oui. J'ai travaillé sur la photographie de famille dans la seconde moitié du XIXe siècle dans un travail de thèse. Pour l'anecdote, c'est une thèse que j'ai arrêtée après avoir perdu mon premier bébé, c'était trop douloureux. Mais effectivement, on trouve des photos d'enfants décédés dans les albums de famille : il y a la volonté, avec en plus l'essor de la famille bourgeoise, l'importance de la lignée et l'importance des enfants, d'ancrer la réalité de cet enfant dans la famille.

Ces photos pouvaient être gardées seulement par la mère qui les regardait de temps en temps. Mais on pouvait retrouver ça aussi dans les albums de famille ou même les photos encadrées qui étaient accrochées à un mur ou déposées sur un meuble et qui, du coup, étaient exposées au regard des gens de la famille comme des personnes de passage, ignorantes de l'histoire de cette famille. Le regard de l'autre est extrêmement important pour comprendre que cet enfant a existé".

Une déferlante de réactions devant l'annonce de Chrissy Teigen et John Legend sur Instagram

Deux stars américaines extrêmement suivies sur les réseaux sociaux, le mannequin Chrissy Teigen et le chanteur John Legend, ont posté une photo de leur bébé qui venait juste de décéder. Ça a suscité un tollé, une déferlante de réactions.

Sophie de Chivré : "Ça a provoqué un tollé auprès des personnes qui ne comprenaient pas ce qui se passait sur ces images, qui n'étaient pas du tout familières du deuil périnatal et qui, du coup, étaient profondément choquées. Par contre, il y a eu une vague très positive sur Instagram de la part de personnes qui ont été confrontées au deuil périnatal et qui se sont senties vraiment extrêmement reconnaissantes. 

Si on regarde l'image, il n'y a rien de choquant, il n'y a rien d'impudique. Je n'ai pas l'impression qu'elles franchissent davantage la limite de l'intimité que des photos de naissance postées sur le même réseau social. 

Les photo sont en noir et blanc. On y voit une femme avec son compagnon, elle a le bébé dans les bras. Il est petit, on ne le voit pas vraiment. Par contre, il y a le texte qui, d'un coup, a fait réaliser aux internautes que c'est un bébé mort - et là, c'est impensable".

Il y a une forme de sanctuaire sur les réseaux sociaux

Sophie de Chivré : "Il faut imaginer Instagram comme un réseau social qui permet vraiment de mettre en lumière (et en images) des problématiques de la vie qui ne le sont pas dans d'autres médias - et c'est vrai que le deuil périnatal en fait partie. 

On peut voir ça comme un sanctuaire protégé d'une certaine manière. 

On voit [dans ces posts Instagram] énormément de choses qui renvoient à une manière de se recueillir, comme dans un cimetière, de rendre hommage comme dans un cimetière aussi, mais aussi de créer du lien entre personnes qui sont un peu disséminées partout dans le monde et qui partagent cette expérience, extrêmement bouleversante, qui peut ébranler une vie et un couple". 

Faire un podcast pour guérir, pour se reconstruire ?

Sophie de Chivré : "Je sais pas si c'est vraiment une question de guérison, peut être d'une reconstruction - qui se poursuit encore aujourd'hui. Parce que malgré tout, plusieurs années après, on ressent encore le besoin d'en parler

Les émotions qui traversent le deuil périnatal sont plurielles, même si les expériences sont, elles, toutes différentes. Les pronostics sont différents, les diagnostics médicaux aussi. Il y a quand même des invariants : les émotions, les questionnements qu'on traverse, le rapport aux proches aussi. 

On voit que pour une femme qui aurait vécu une grossesse qui s'arrête au premier trimestre comme pour une personne qui accouche d'un enfant mort-né au troisième, la question des proches peut être très épineuse. 

C'est pour ça que j'ai développé ce podcast Au revoir." 

  • Légende du visuel principal: Le deuil périnatal abordé dans le podcast "Au revoir" © Getty / Yarinca
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