Le documentaire "Incas(s)ables", réalisé par Ketty Rios Palma et produit par Mélissa Theuriau, suit le parcours de cinq adolescents placés dans un foyer d’Ivry. Portait émouvant d’une jeunesse déchirée, mais pleine d'espoir.

La télé filme très régulièrement les enfants, pour nous attendrir ou nous faire rire, nous les grands. Quand BFM déboule dans la chambre d’un gosse à 6h du mat, un jour de rentrée scolaire, avec un envoyé spécial affublé d’une lampe frontale, c’est du gros marronnier qui tâche. Le micro-trottoir d’enfants édentés et joyeux un jour de chutes de neige, c’est du gros marronnier qui tâche. On n’apprend rien, mais ça comble du temps d’antenne. Le problème de cette petite paresse journalistique, c’est que par un drôle d’effet de métonymie, elle laisse penser qu’en France les enfants n’ont que des peines et des joies d’enfant : la neige, l’école, le gros relou de BFMTV. C’est donc le marronnier qui cache la forêt des enfants cabossés.

Heureusement, depuis quelques années, des documentaires donnent à voir la vie d’enfants placés, d'enfants déplacés, d'enfants déchirés et arrachés… "Incas(s)ables" diffusé ce soir sur France 2 est l’un d’entre eux. 

Incas(s)ables, c'est l'histoire de Raïd, Kahina, Alex, Gabriel et Jérémie qui vivent dans un pavillon de la banlieue parisienne, sans leurs parents, accompagnés d'éducateurs. Cette microstructure a été mise en place pour des enfants qui ont mis en défaut tous les dispositifs de la protection de l'enfance. On les appelle au mieux les "exclus", au pire les "incasables".

▶︎ Le documentaire est à retrouver ce soir à 22h45 sur France 2, et déjà disponible  sur France.tv

"Incas(s)ables" : le titre de ce documentaire 

Ketty Rios Palma, réalisatrice du documentaire : "En fait, c'est un terme des professionnels de la protection de l'enfance qui encadrent les jeunes du pavillon. Incasables, c'est le terme plus théorique. Ce sont les cas complexes : des enfants qui ont des parcours cabossés, qui ont été retirés de leur famille et qui, en plus, ont des troubles psychiques ou du comportement. De ce fait, ils ont besoin d'un suivi plus fort, plus particulier du "un pour un" comme on dit. 

On les appelle les Incasables parce qu'ils arrivent dans ce genre de pavillon après des commissions "troubles psy" organisées par l'aide sociale à l'enfance. Dans ces lieux, ils sont très peu nombreux et très accompagnés par des éducateurs. Certains ont pu être placés avant en famille d'accueil (le cas d'Alex dans le film), ou dans des foyers plus importants, mais d'autres arrivent aussi directement ici. C'est vraiment "à la carte", en fonction de l'accompagnement éducatif et psy dont ils ont besoin avec des cas évidemment très différents les uns des autres."

Faire évoluer la protection de l'enfance

Mélissa Theuriau, productrice, a une ligne éditoriale, un engagement auprès des enfants, des adolescents. Elle a déjà produit plusieurs documentaires sur le sujet, notamment le très remarqué "Itinéraire d'un enfant placé". Les enfants ne sont pas filmés comme des sujets, ces documentaires leur donnent la parole, ce sont eux qui se racontent :

"On est sur un principe d'égalité, de construction et des chances. Si on a envie de regarder une société par ce prisme-là et comment elle peut être un peu plus égalitaire, on est tous obligés de se pencher sur l'enfance. C'est ce qui m'a toujours passionnée, nourrie, intéressée dans mes lectures, mes recherches et aujourd'hui, dans mes films.

S'intéresser à la protection de l'enfance, c'est aussi essayer de valoriser des modèles, des juges, des structures, inconnus du grand public, et qui peuvent faire boule de neige. 

J'ai toujours cet optimisme et cette utopie, ce rêve, de me dire qu'une visibilité à la télévision, en radio, peut permettre à d'autres de penser qu'il faut mettre les moyens pour que ces microstructures accompagnent beaucoup mieux les enfants pour en faire des adultes plus forts qui réussiront à leur tour leur vie"

On imagine que l'enfant placé a forcément des parents maltraitants, qu'il a forcément été rendu violent par son histoire... Toutes les histoires sont différentes, tout n'a pas encore été dit sur le sujet, dans sa complexité.

Donner la parole aux enfants

Mélissa Theuriau : "Avec Ketty Rios Palma avec qui je collabore sur la protection de l'enfance depuis des années, tout est affaire de nuances, de temps. Notre démarche est de donner à l'enfant la possibilité de s'exprimer, comme Yanie dans Itinéraire d'un enfant placé. On s'est rendu compte que tous ces enfants représenté pas des structures, des psys, des éducateurs, n'ont plus la parole, donc on décide pour eux."

Dans le film Incas(s)ables, on suit un an de la vie de cinq enfants placés, entre 10 et 18 ans, qui vivent dans un pavillon avec des éducateurs. Chacun a son histoire mais on voit le groupe évoluer. L'intention du documentaire est de montrer comment le collectif commande la communauté des enfants et influe sur leurs comportements.

Ketty Rios Palma : "C'est exactement ça. J'ai eu la possibilité en tournant, d'arriver dans ce pavillon avec Guillaume, qui intègre un groupe de quatre enfants vivant déjà ensemble depuis des mois. Et Guillaume, qui arrive avec son sourire incroyable, mais aussi ses troubles, sa passion pour les trains qui est débordante et prend beaucoup de place dans le quotidien, on se demande comment il va malgré tout trouver sa place ? 

L'idée était de les suivre au quotidien, dans les moments aussi simples qu'un petit déjeuner ou autre. Comment chacun se parle, se comprend, se titille, se tape dessus parfois, comme dans n'importe quelle famille. C'était aussi d'aider le dessein de ce groupe en train de se façonner, à travers le conte. C'est à dire créer ce petit atelier, ce moment où on les mettait tous ensemble pour raconter une histoire. En créant un personnage, chacun écoute, se stimule et du coup, à la fin ils arrivent à parler d'eux alors que c'est quelque chose qui n'est pas simple."

L'aide sociale à l'enfance

On parle beaucoup de ce qui ne marche pas dans l'aide sociale à l'enfance parce qu'il y a énormément de dysfonctionnements, mais il y a aussi ce système qui a l'air de marcher. C'était aussi le projet de montrer ce qui peut fonctionner et qui pourrait servir de modèle dans un pays où tous les départements seraient dotés de la même manière ?

Mélissa Theuriau : "Absolument. Si on ne s'inspire pas de modèles qui marchent, on n'arrivera jamais à rétablir ces dysfonctionnements. Je crois en cette parole : celle d'un juge qui nous inspire ou celle de ses éducateurs et de ses équipes surinvesties qui, pourtant, n'ont pas les salaires et la reconnaissance qu'ils mériteraient. Si on ne les montre pas, on ne crée pas cette émulation et cette envie de se faire copier par d'autres départements qui consacreraient des moyens plus importants à la protection de l'enfance." 

Aujourd'hui, ce sont les départements qui mettent une enveloppe nécessaire à accompagner les enfants... avec une grande disparité territoriale. 

Ce documentaire est aussi un portrait en creux des éducateurs, cette profession mal considérée, mal rémunérée. Accompagner des enfants comme ils le font, ce n'est pas une abstraction, c'est une somme d'actions, de gestes, de charges, de rendez-vous. Ce sont des moments passés avec l'enfant, y compris des moments difficiles. 

Ketty Rios Palma : "Marion et Mathieu sont de jeunes éducateurs pour un premier, peut-être un deuxième poste. Ils sont tous très différents mais avoir une équipe soudée, attentive, avec une chef de service et une psy où tous vraiment vont dans le même sens, chacun avec sa sensibilité, c'est vraiment quelque chose que j'ai pu réaliser. Ils pourraient y arriver encore mieux s'ils se sentaient plus soutenus... C'était très constructif avec toujours : 

On s'écoute, on est d'accord, pas d'accord, mais on est dans l'intérêt des enfants.

La particularité de Guillaume, ce garçon qui a des troubles autistiques mal ou peu diagnostiqués, c'est qu'il a 18 ans, l'âge où on finit par ne plus dépendre de l'aide sociale à l'enfance, où se produisent parfois ce qu'on appelle des "sorties sèches". 

La vie d'un enfant placé ne s'arrête évidemment pas à sa majorité

Il y a cette statistique effroyable : un quart des SDF sont des enfants placés. Est-ce que c'est un sujet que vous aimeriez évoquer ? La vie d'après aussi, et pas nécessairement une vie faite de drame, mais la vie d'après. Il n'y a pas de fatalité ? 

Mélissa Theuriau : "J'ai autant d'exemples dans notre entourage, et Ketty aussi, d'enfants devenus adultes qui sombrent, pour qui je me fais un sang d'encre, qui continuent d'enchaîner des séjours à l'hôpital avec des addictions, des dépressions, des tentatives de suicide, avec la rue qui les guette. C'est une réalité évidemment, et vous avez cité ce chiffre qui, je pense est peut-être encore plus important. 

Mais il y a aussi des réussites dont on parle très peu, et qui méritent d'être racontées. Des enfants qui ont enchaîné des foyers, des violences, des maltraitances, y compris dans des foyers qui devaient les protéger, puisque c'est aussi ça la réalité. On a des parcours de Sciences-Po, de grandes écoles, de majors de promotion qui se destinent à devenir peut-être ceux qui auront des responsabilités, qui nous dirigeront plus tard. De futurs décideurs..."

D'où l'importance d'observer, de regarder ce qui peut marcher pour les accompagner. C'est possible, cette resocialisation est possible

Ces jeunes ont de l'ambition, veulent faire de grandes choses, mais ils ont aussi soif de banalité, de tranquillité, simplement d'être heureux. La réussite, c'est aussi ça, se réaliser. 

Ils méritent, comme tout le monde, de pouvoir réaliser leurs rêves.

  • Légende du visuel principal: Incas(s)ables © 416 PROD
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