Alors que le dernier épisode de "Game of Thrones" a été diffusé hier soir en France, "L'Instant M" s'interroge sur la fin des séries. Comment terminer ? Comment conjuguer les exigences propres à la structure d'un récit et les attentes du public ?

Ils sont des millions, dans le monde, à se sentir simultanément orphelins, syndrome d'abandon, pire, de deuil collectif. Mais des millions aussi, à avoir signé une pétition pour que les scénaristes réécrivent cette dernière saison.  Ces millions-là cheminent avec Game of Thrones depuis maintenant neuf ans. 

Depuis hier, c'est bel et bien fini. Rupture émotionnelle avec des personnages qui petit à petit ont pris place dans leur vie. Pour les auteurs, l'enjeu s'avère édifiant. 

Comment terminer ? 

Comment conjuguer les exigences propres à la structure d'un récit et les attentes du public ? 

Poser la question de l'achèvement d'une série revient à interroger la spécificité de l'écriture sérielle. D'un point de vue littéraire, le défi narratif du XIXe siècle. Sur le plan audiovisuel, le Graal du XXIe. 

A lire : This is the end. Finir une série TVde Vladimir  Lifschutz, publié aux Presses Universitaires François Rabelais

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Retrouvez ci-dessous quelques extraits de l'entretien avec Vladimir  Lifschutz.

Certains personnages de série deviennent des membres de notre famille

Un critique du New-Yorker (tiré du documentaire d'Olivier Joyard Fin de séries) :

"Avec certaines séries, nous entretenons des relations qui dépassent en durée nos relations dans la vraie vie, sauf peut-être avec nos parents ou nos enfants. Et encore. C'est incroyable. Je connais mieux la biographie des personnages de Mad Men que celles de la plupart des membres de ma famille".

Vladimir  Lifschutz :

"Oui, ça devient des membres de la famille. Du point de vue des sciences cognitives, on ne différencie pas un personnage réel d'un personnage de fiction, donc on s'investit émotionnellement autant pour un personnage qui existe bel et bien dans la vraie vie que pour un personnage de fiction."

Même si du point de vue de la raison, on sait très bien qu'il n'existent pas, les émotions sont sincères. 

Un récit, c'est aussi sujet de discussion

VL : "Ce qu'on voit avec Game of Thrones, c'est que ce que les gens adorent, c'est en discuter. Je lisais un article qui expliquait qu'une partie des gens aux USA ont posé une RTT lundi matin parce qu'ils ont passé une partie de la nuit à discuter de la série, ça montre bien qu'il y a un investissement très fort - et que tout le para-récit (ce qui se dit autours de la machine à café, etc) est aussi important que le contenu en soi"

C'est l'expérience collective vécue qui, je pense, plaît beaucoup au spectateur.

Et le bingewatching ?

Entre bingewatcher (c'est-à-dire tout regarder d'un seul coup) et suivre la série, épisode par épisode, semaine après semaine, la réception est différente. 

"Game of Thrones a duré dix ans à peu près. On vieillit en même temps que la série se diffuse… On n'a plus du tout le même attachement temporel. Il reste un investissement très fort dans les séries qu'on bingewatch, mais à mon sens, moins forte parce que pas rattaché à autant d'expériences collectives".

L'investissement est beaucoup lié à comment on a regardé une série, et en combien de temps 

Analyse de fins de série - y compris celle de GoT (sans spoiler)

VL : "Toutes les fins, globalement, cherchent à provoquer dans les derniers instants quelque chose de très émotionnel chez le téléspectateur. Il y a des manières différentes d'y arriver, mais ils vont essayer d'aller chercher à convoquer des souvenirs, nous rappeler tout ce qu'on a vu tout ce que ça renvoie comme expérience vécue, pour qu'à la fin les gens soient bouleversés émotionnellement : c'est la catharsis émotionnelle"

Il y a des fins qui ont rendu le public furieux (Lost, Le Prisonnier, Les Sopranos... et Game of Thrones aujourd'hui). "A chaque fois, il y avait quelque chose qui revenait : "Vous m'avez trahi(e)". 

Comme si un contrat de confiance avait été passé avec l'oeuvre : "D'accord, j'accorde dix ans de ma vie à cette oeuvre mais attention, ne me trahissez pas". 

"Beaucoup de séries ont des suites après dix, vingt ans. Il est très difficile aujourd'hui de dire "C'est fini Game of Thrones". Peut-être que dans dix ans, il y aura une suite ? Je ne sais pas". 

Est-ce qu'on peut juger une série par sa fin ?

VL : "Je pense qu'il y a beaucoup de séries qui sont oubliées aujourd'hui justement parce qu'elles n'ont pas de fin ou des fins précipitées". (Ex : Code Quantum) "Alors que les séries qui ont des fins dont on parle, pas forcément unanimement reconnues comme réussies, peuvent survivre parce qu'elles engagent les nouvelles générations à les redécouvrir pour savoir si eux, ils font partie de ceux qui ont aimé la fin, ou non".

  • Légende du visuel principal: Tyrion dans Game of Thrones - Saison 8, dernier épisode © HBO
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