Raphaël Meyssan adapte son roman graphique, et nous plonge au cœur de la Commune grâce à un étonnant dispositif esthétique autour de gravures d’époque animées. Un film documentaire inédit, diffusé demain soir sur Arte.

C’est un tout jeune homme qui, dix ans durant, va vivre avec les fantômes de la Commune. Ils sont morts il y a un siècle et demi, bombardés, fusillés, arrêtés, déportés. Ils sont morts et l’Histoire les a comme effacés, ces insurgés, par centaines de milliers. Ils sont morts et d’eux, ils ne restent que des ombres couchées sur papier. 

Raphaël Meyssan n’a pas cherché à les ressusciter ou à les incarner, il les a simplement animées. Ce que vous allez voir demain soir, sur Arte, n’est pas une fiction, c’est un documentaire d’archives réalisé à partir de gravure d’époque. Du chiffon imprimé à l’écran de télé. Entrent ici damnés de la Commune, relégués aux pages d’un carnage oublié et d’un idéal républicain piétiné. 

▶︎ Le documentaire disponible sur Arte TV dès demain soir à 20h50. Sinon, c'est à lire chez Delcourt en trois tomes. Un livre, qui a déjà été quand même pas loin d'un best-seller. 

À quoi ressemblait Paris à l'époque de la Commune en 1870-1871 ? 

Raphaël Meyssan : "Paris, il y a un siècle et demi, ressemblait à Paris aujourd'hui. On a beaucoup de bâtiments qui sont les mêmes, mais une histoire terrible, tragique et bouleversante s'est jouée lors de cette semaine sanglante lors de la fin des 72 jours de la Commune de Paris.

Pendant une semaine, l'armée réfugiée à Versailles rentre dans la capitale. Elle la prend quartier par quartier depuis le Sud-Ouest jusqu'au Nord-Est jusqu'à Belleville, massacre et prend les barricades. Une fois qu'ils ont fait les prisonniers, ils tirent. 

Paris est couverte de cadavres partout, partout, partout

Dans chaque quartier, une armée installe des tribunaux militaires, fait passer des convois de prisonniers à la chaîne et les condamne en quelques minutes. À gauche, vous allez à Versailles dans les convois de prisonniers, à droite, vous allez être exécutés tout de suite, maintenant dans des casernes, dans des cours".

"Dans chaque quartier, une armée installe des tribunaux militaires, fait passer des convois de prisonniers à la chaîne et les condamne en quelques minutes" - Raphaël Meyssan
"Dans chaque quartier, une armée installe des tribunaux militaires, fait passer des convois de prisonniers à la chaîne et les condamne en quelques minutes" - Raphaël Meyssan / Arte / Éditions Delcourt

La ville est est en ruines, bombardée, brûlée

Raphaël Meyssan : "En 1870, Paris est bombardée à la fois par les armées allemandes, au début, pendant cette guerre qui a eu lieu pendant l'hiver 1870-1871 et puis ensuite par d'autres Français, par le gouvernement français réfugié à Versailles. Ce gouvernement conservateur ne voulait pas entendre parler de cette révolution qui avait lieu dans Paris, : la Commune de Paris. Il a bombardé à son tour, occasionnant des destructions incroyables et des incendies gigantesques. Certains communards mettent le feu à des bâtiments officiels. Les Tuileries vont brûler, elles renfermaient jusqu'alors le Musée du Louvre. L'Hôtel de Ville est en flammes lui aussi".

Représentation de la chute de l'hôtel de ville, 23-24 mai 1871
Représentation de la chute de l'hôtel de ville, 23-24 mai 1871 / Arte / Éditions Delcourt

Ces centaines de milliers d'insurgés incarnés par une femme

Raphaël Meyssan : "J'ai choisi Victorine Brocher, qui a laissé un témoignage sur la commune. Elle a laissé ses souvenirs d'une morte vivante. Quand j'ai lu ce témoignage, j'étais bouleversé. Elle raconte ce qu'elle a vécu avant la Commune. Elle raconte la misère à la fin du Second Empire. Elle raconte ses enfants, leur mort en bas âge, la misère. Son dernier enfant meurt quelques jours avant l'insurrection parisienne du 18 mars et là débute son engagement à cœur perdu dans la commune.

Elle raconte cet engagement féminin dans la commune. Un acte pas facile du tout parce que les Communards n'étaient pas non plus féministes. Mais elles étaient présentes dans les clubs, sur les barricades, dans certains bataillons de la Garde nationale".

Des centaines de milliers d'insurgés incarnés par le témoignage bouleversant d'une femme, Victorine Brocher
Des centaines de milliers d'insurgés incarnés par le témoignage bouleversant d'une femme, Victorine Brocher / Arte / Éditions Delcourt

C'est la seule Communarde qu'on connaisse. Victorine incarne toutes ces femmes, qui ne sont pas ces héroïnes, ces grands personnages de l'histoire de la Commune, mais représente les petites gens. Elle a laissé son témoignage des années après, lorsqu'elle n'était plus en danger. Elle l'a signée Victorine B. Elle y est incarnée par la voix de Yolande Moreau".

Des gravures d'époque qui se succèdent à l'écran

Raphaël Meyssan : "Les bandes dessinées et le film sont constitués exclusivement de gravures de l'époque de la Commune. Des dessins publiés dans les journaux et dans les livres d'il y a 150 ans. J'ai fait ce choix parce que je ne sais pas dessiner, je n'y ai fait qu'ajouter mon trait.

Ce sont des centaines de dessinateurs qui ont contribué aux dessins

Il y en a quelques dizaines qui reviennent souvent. Le style est particulier, c'est celui de la gravure réaliste. J'ai écarté beaucoup de choses, notamment les caricatures, je me suis concentré sur un certain type de gravure, et sur une plume particulière de certains dessinateurs. 

Surtout, le plus important, c'est de créer un souffle narratif. À partir du moment où le spectateur croit en l'histoire, il se laisse emporter par les images

Du grand spectacle animé 

Raphaël Meyssan : "On a travaillé pendant sept mois avec un studio d'animation et une petite équipe d'une dizaine de personnes, d'animateurs. Entre Angoulême et Paris, on s'est amusé, on a trouvé une solution graphique pour faire en sorte que ces vieilles images reprennent vie pour les animer. 

On joue avec les différents plans de l'image pour avoir l'impression d'une profondeur. On navigue dedans, on se déplace avec des mouvements de caméra. On fait parfois des "crash zoom" : on fait bouger les ciels, les explosions, des fusils aussi. On a glissé quelques personnages vraiment animés comme les oiseaux, les hirondelles, les corbeaux, les pigeons. Puis je me suis amusé, par exemple, à faire des effets de bullet time, de balles qui passent au ralenti. 

On a choisi un aspect un peu surréaliste et absolument poétique

C'était un choix radical depuis le début de ne pas ajouter de couleur. Je voulais vraiment rester dans le style de la gravure. La gravure nous parle énormément. Le noir et blanc me touche. Il y a dedans une puissance qui serait atténuée par la couleur".

Comment est née la Commune de Paris ? 

Raphaël Meyssan : "On a souvent, pour certains, un symbole : Montmartre, les canons, l'armée qui veut les récupérer ce 18 mars 1871, la foule, les femmes, les enfants qui refusent, et puis la fraternisation des soldats avec la population.  

On ne sait pas du tout ce qui s'est passé avant, c'est ce que j'avais envie de raconter dans les livres et dans le film : comment on en est arrivé là, en haut de la butte Montmartre avec ses fameux canons ? Il y a eu beaucoup de choses qui se sont passées : cette guerre contre les Prussiens dont on ne parle pas non plus, telle une virgule dans les programmes scolaires et, pourtant, elle a été déterminante. 

Le pays a été envahi par les armées allemandes

Le gouvernement a cédé à toutes les exigences, a capitulé, a cédé l'Alsace et une partie de la Lorraine ; les Allemands ont défilé sur les Champs Elysées le 1er mars 1871. Cela a été un moment d'humiliation et a déterminé tout le XXe siècle".

Comment construire le langage des communards ?

Raphaël Meyssan : "Les mots de l'époque, c'est comme les gravures, ce sont ceux de l'époque. Les mots de Victor Hugo, sont ceux  qu'il a prononcés très exactement à l'Assemblée Nationale, le 1er mars 1871 ? Je les ai retrouvés dans les débats de l'Assemblée Nationale. Il fallait se retrouver plongé dans l'époque.

La Commune c'est un idéal républicain, de grandes réformes oubliées

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Car c'est aussi une école laïque, gratuite pour tous ; la reconnaissance des enfants nés hors mariage ; l'égalité des salaires ; des élections et des ouvriers qui, d'un seul coup, sont choisis par le peuple pour les représenter…

Raphaël Meyssan : "C'est une histoire qu'on a effacée. Elle n'est pas dans les programmes scolaires, elle apparaît petit à petit, mais c'est très difficile. 

Aujourd'hui, de grands historiens souhaiteraient ne pas la commémorer alors que ce sont ses 150 ans

C'est un idéal républicain qui va s'insérer dans une république sauf qu'il y a deux natures de République. En 1870-1871, il y a eu la proclamation de la République, le 4 septembre 1870. Là, la France s'est trouvée face à deux choix : 

  • Une république sociale
  • Une république de l'ordre social 

C'est cette dernière qui a gagné avec les Versaillais, lorsqu'ils ont investi Paris et massacré les Communards. 

C'est de cette république réactionnaire dont nous sommes malheureusement les héritiers

Il y a un siècle et demi, la Commune avait proposé autre chose que cette république de l'ordre dans laquelle on vit. Mais il y avait une autre option : celle d'une république sociale, nous ouvre des perspectives aujourd'hui". 

De nombreuses déportations

Raphaël Meyssan : "On parle de 15 à 20 00 morts massacrés et de 40 000 prisonniers. C'est le chiffre officiel. Plus de 4000 personnes parmi elles ont été déportées en Nouvelle-Calédonie, à l'autre bout du monde dont Louise Michel ; beaucoup se sont exilés, ont fui les persécutions (comme Victorine) qui a réussi à partir en Suisse. D'autres sont allés en Belgique, d'autres à Londres".

L'auteur, scénariste, graphiste et réalisateur Raphaël Meyssan
L'auteur, scénariste, graphiste et réalisateur Raphaël Meyssan / Alpha Ré
  • Légende du visuel principal: "Les Damnés de la Commune" : du roman graphique au documentaire animé © Arte / Éditions Delcourt
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