Thierry Ardisson coproduit et prête sa voix à un documentaire consacré à la folle aventure des pionniers de la télévision.

4h30 de documentaire sur l’histoire de l’ORTF, ou la folle aventure des pionniers de la télé entre 1964 et 1974, les dix années qui ont forgé la société du spectacle. Une « télé à papa » très finement racontée par l'un des darons du petit écran, Thierry Ardisson, qui n’élude jamais les failles d’un système sans cesse rattrapé par la patrouille, mélange complexe de culot, de liberté et de révérences insupportables, consenties à la morale et au pouvoir. Ardisson devrait être de la génération qui a combattu tout cela, il se dit pourtant, encore et toujours un « enfant de l’ORTF ». 

Faut-il regretter cette télé du monde d’avant ? Peut-on la récréer ? Que faudrait-il en garder ? « L’Ecole du peuple » martèle Ardisson. Oui mais ... le peuple a-t-il encore envie qu’on lui fasse la leçon ? 

Extraits de l'entretien avec Thierry Ardisson

TA : "Ce qui était incroyable avec l'ORTF, c'est que c'était une sorte d'hollywood français. Aux Buttes-Chaumont, il y avait des gens, des studios, des décors, des caméras, des costumes, des maquillages et ils vivaient presque là-bas. Ils n'avaient pas trop de problèmes d'argent, parce que tout le monde était payé au mois. Et ces gens-là ont eu pendant une dizaine d'années une liberté absolue. Alors, évidemment, il y a toujours, à chaque fois qu'on parle de l'ORTF, cette idée qu'il y avait la censure. On est d'accord, mais ça, on l'a combattu en 1968. On s'est déjà exprimé, on l'a combattu. 

Maintenant, j'essaie de voir ce qu'il y avait de positif dans cette ORTF 

C'était très festif et c'était joyeux, c'était intelligent, c'était cultivé avec Claude Santelli notamment. À l'époque, j'avais 15 ans, j'habitais en province. Mes parents n'avaient pas trop d'argent. Je m'emmerdais absolument. Je rêvais d'autre chose et l'ORTF a été ma fenêtre sur le monde, mon université. Et dans les années 80, quand j'ai fait de la télé, j'étais inconsciemment inspiré par cette télévision-là". 

Je dis souvent que je suis un enfant de l'ORTF plus que de la télé

Sonia Devillers : "Vous racontez une époque sans médiamétrie, sans publicité, de liberté d'entreprendre"

TA : "C'est vrai qu'avant ça, ils ne savaient pas combien de gens regardaient. C'était incroyable. Ils faisaient le mieux possible. Comme l'a dit justement Edgar Morin "les chiffres ont gagné". Et aujourd'hui, avant de vous dire qu'une émission est bien, on vous demande combien elle a fait. C'est vrai que l'audimat, c'est important, mais on ne peut pas, à fortiori sur le service public, on ne peut pas travailler qu'avec l'audimat parce que ça, c'est des références de chaînes privées. 

Sonia Devillers : "Pour comprendre comment le marché a changé depuis la télé que vous décrivez, c'est une télé qui est faite de direct, de jeu, de show et de magazine, une télé de flux. Or, c'est exactement ce que la télé aujourd'hui abandonne". 

TA : "Aujourd'hui, mon métier se réduit comme peau de chagrin, c'est-à-dire qu'il y a de plus en plus de fiction. Il y a de plus en plus de documentaires. Il y a de moins en moins d'émissions, il y a certes des talk show mais enfin, le flux, ce n'est pas que les talk show. On voit bien, quand on voit l'ORTF, comme Jean-Christophe Averty qui a été le seul à essayer d'inventer un art propre à la télévision. Et, aujourd'hui, je sais qu'il est méconnu". 

Il faudrait que les chaînes de télé soient obligées de faire des programmes français, de créer en France. Parce que sinon, le métier, mon métier, va disparaître. Mais ils sont peureux, donc ils achètent des formats américains, en se disant que ça va marcher. On ne peut pas faire comme cela. La télévision, on dit toujours que les gens s'y intéressent moins, oui, parce qu'on applique des recettes alors qu'il faut donner confiance aux créateurs. Il faut aimer les créateurs. Il faut leur donner un peu d'argent parce que tout ça vaut de l'argent. On ne peut pas sans arrêt raboter sur les programmes".

Quand j'ai commencé à la télé, il y a 35 ans, il y avait encore cette culture de tout un tas de petits producteurs concurrents qui cherchaient la meilleure idée pour gagner sa place sur la chaîne, etc. Aujourd'hui, c'est souvent des deal entre les patrons de chaînes et les grands groupes". 

Sonia Devillers : "Vous racontez que c'est une télé qui est faite par un tout petit nombre de gens, que c'est toujours les mêmes pendant dix ans, c'était un petit monde hyper fermé"

TA : "À l'époque où toutes les chaînes étaient publiques, j'étais pour le privé. J'ai milité pour que la télévision, la radio offre de la rivalité, de nouveaux entrants. Simplement, aujourd'hui, on est en situation inverse. Aujourd'hui, c'est le service public qu'il faut aider parce que le service public, il a une mission aujourd'hui, quand on voit l'état de la société, la difficulté pour les producteurs du service public, c'est de spectaculariser la culture". 

Sonia Devillers : "quand on dit que la télévision doit être l'école du peuple, ça suppose une parole très verticale. Est-ce que ce n'est pas cette verticalité là qui a changé ?" 

TA : "On est dans une époque où on donne aux gens que ce qu'ils veulent. On fait des sondages et on fait en fonction mais, à mon sens, le travail du service public, ça devrait être aussi, pour faire évoluer les gens, proposer des choses qu'ils n'ont pas demandé. Si on veut parler de l'ORTF à l'époque, c'était une télé d'offre. 

Il y a des choses qu'on ne demandait pas, mais qu'on était content d'avoir. Et je pense qu'il faut retrouver cela parce qu'on ne peut pas simplement faire une télé miroir qui reflète les désirs des gens".

La suite à écouter…

>> ORTF, "ils ont inventé la télé", les vendredis 23 et 30 octobre sur France 3

  • Légende du visuel principal: Thierry Ardisson © Maxime Bruno / FTV
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