A l'occasion de la journée Interclass, Eric Valmir, Sylvain Louvet et Jean-Bernard Schmidt, trois journalistes particulièrement investis dans l'éducation aux médias, sont les invités de "L'Instant M".

Les élèves de la classe de troisième du collège Georges Rouault étaient les invités ce matin, mais ce satané Covid nous en a empêché. À défaut de faire venir l’école à la radio, Sonia Devillers reçoit trois journalistes super costauds, taillés dans le roc du grand reportage et de l’investigation, qui pilotent (en plus de leur métier, tous trois continuent d’exercer) des opérations d’éducation aux médias dans les collèges et les lycées. 

  • Eric Valmir, secréatire général de Radio France délégué à l'information. Il chapeaute les opérations d'éducation aux médias de la maison (Interclass, évidemment, mais les autres aussi, cf plus bas)
  • Jean-Bernard Schmidt, cofondateur de Spicee, un site d'infos qui est réservé aux abonnés, mais qui a toute une antériorité dans la lutte contre la désinformation et le conspirationnisme.
  • Sylvain Louvet, journaliste d'investigation. Il a monté avec Aude Favre la chaîne youtube What the Fake et le site FakeOff

Comment travaillent-ils avec les ados ? Que leur font-ils faire ? À quoi ressemblent leurs ateliers ? Les parents et les profs qui nous écoutent voudraient s’en inspirer.

Retrouvez des extraits de l'émission ci-dessous

La contre enquête journalistique face à la rumeur

FakeOff a d’abord été un collectif, créé dans la foulée de l'attentat de Charlie Hebdo en 2015, à l’initiative d’Aude Favre, de Sylvain Louvet et de plusieurs autres journalistes. Aujourd'hui, ce collectif rassemble une soixantaine de journalistes d'investigation. Et bien sûr, FakeOff c'est aussi un site.

Sylvain Louvet explique :  "l'approche de FakeOff, c'est de faire enquêter les jeunes. On s'est rendu compte très tôt que le fact-checking pur, c'est-à-dire la vérification d'information, ne fonctionnait pas suffisamment sur ceux qui, justement, étaient adeptes des théories du complot. 

Souvent, quand un journaliste vient dans une classe, il vient pour asséner une vérité avec sa posture de journaliste. FakeOff, c'est vraiment l'antithèse de ça. On a des caméras, du matériel, pour pouvoir leur faire produire eux-mêmes des vidéos et donc devenir acteurs de la lutte contre les fake news

On prend une fausse information (par exemple le cas d'Eric Zemmour qui dit qu'il y a plus d'enfants juifs scolarisés en Seine-Saint-Denis), on les divise par groupes, on les fait enquêter en leur disant "OK, pourquoi pas ? Ça peut être vrai ou ça peut être faux. Maintenant, enquêtons ensemble pour voir où est la vérité". En partant de ce constat là, les enfants vont appeler le rectorat, les institutionnels, vont aller sur le terrain pour aller interviewer des gens… Toute la force de notre association, c'est de pouvoir faire d'eux, pas forcément des petits journalistes, mais que la vérité s'éprouve".

Autrement dit : les élèves prennent l'information à vérifier, identifient les sources auprès desquelles ils pourraient recouper, ils prennent des notes, enregistrent… et ensuite ils mettent en forme leur enquête. "Souvent, d'ailleurs, ce sont les jeunes eux-mêmes qui filment (on les accompagne, évidemment)".

Sylvain Louvet poursuit : "On leur explique comment sélectionner une information et la hiérarchiser, pour qu'ils comprennent aussi que le métier de journaliste est un métier d'artisan. C'est-à-dire que souvent, quand on arrive sur le terrain, on a que quelques heures pour essayer de démêler le vrai du faux. Et on essaye au maximum de leur faire comprendre que la vérité ne se décrète pas, mais qu'elle se travaille, qu'elle s'éprouve

Les enfants sont assez scotchés parce qu'ils partent avec des idées préconçues très fortes et ils changent d'avis au bout d'une semaine passée avec nous. 

Bâtir ensemble un projet journalistique qui ait une vraie vraie capacité d'expression de soi et des autres

Eric Valmir : "La force d'Interclass, c'est le temps long. On prend le temps des choses. On sait que quand on arrive, on est des menteurs. On sait que les gens ne s'informent pas. Les jeunes dont on parle aujourd'hui ne savent pas ce qu'est un journal. Ils n'ont pas ouvert un journal de leur vie, ils ne regardent pas la télé, ils n'écoutent pas la radio… 

La construction, c'est le lien de confiance - pas la confiance envers les médias mais le lien de confiance de l'élève en ses capacités. C'est ça qu'il faut développer : qu'il ait confiance dans ses capacités à s'exprimer, à s'informer et surtout, à écouter l'autre. 

On n'arrive pas en disant "Vous avez tort, on a raison" : ça ne marche pas. En revanche, si on arrive et qu'on installe, on dit "voilà, on est là pour travailler ensemble. On est des journalistes. On a envie de vous rencontrer, d'entendre ce que vous avez envie de dire, comment vous vous informer, si c'est important pour vous de vous informer". Et on discute. Il n'y a rien, pas de magnétos, pas de reportage. Y'a rien du tout dans les premiers échanges. Mais ensuite : "Qu'est ce que vous avez envie de raconter ? Eh bien, on va le faire ensemble. On va vous aider à le faire. Quels reportages vous avez envie de faire ?" 

Et ça, c'est très important : la question de savoir écouter l'autre sans réagir par la violence, parce qu'on est à rebours des clashs télévisuels où deux opinions ne peuvent pas s'entendre, mais elles s'affrontent. 

Ils nous apprennent aussi des sujets à nous, journalistes. Par exemple : "la voisine se fait tabasser par ses enfants". La thématique des parents battus est méconnue. Et ces enfants vont aller questionner la voisine d'à côté pour la faire témoigner. On a aussi des choses comme ça qui sortent". 

Bâtir ensemble une fake news

Jean-Bernard Schmidt raconte : "Il y a six ans, quand on a créé Spicee, on s'est lancé tout de suite dans la lutte contre le complotisme, et plus spécifiquement après la désinformation (à une époque où on ne parlait pas encore de "fake news", le mot n'existait pas !). Très vite, on a produit des documentaires pour aller dénoncer, décrypter, démonter la façon dont la "complosphère" fonctionnait.

Ces documentaires, assez rapidement, se sont invités dans les classes, au collège ou au lycée, pour donner lieu à des séances animées pour aider les enseignants à décrypter l'information et à lutter contre le conspirationnisme auprès de leurs élèves. 

Cela a a donné lieu à la l'élaboration d'une méthode. Du coup, on se disait : "On a les contenus vidéo, on a mis au point des méthodes et des explications, des exercices très concrets qui sont à la fois pédagogiques et ludiques et hyper interactifs pour les élèves, et on sait faire des plateformes vidéo : on va mettre ensemble tout ça pour créer une  plate forme, Spicee Educ". Ce site met à la disposition des enseignants toutes ses ressources, ses méthodes et ses fiches pédagogiques pour leur laisser le loisir et l'opportunité permanente de construire du matériel. 

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Jean-Bernard Schmidt : "Nous travaillons fondamentalement sur l'esprit critique. L'idée, c'est que l'esprit critique a besoin d'exercice, et qu'il faut l'exercer en permanence. Il est très difficile de rattraper un mensonge lorsqu'il a été émis. On n'interdira pas aux gamins, aux jeunes d'aller sur les réseaux sociaux et effectivement, on est souvent déconnectés de leur manière de s'informer. En revanche, si on leur donne tous les outils, toutes les méthodes, tous les réflexes, ils auront des tas de ressources personnelles auxquelles ils pourront faire appel en permanence après.

Il y a un exercice type qu'on fait à chaque fois : on demande aux jeunes de se mettre dans la tête de producteurs de mensonges, dans la tête de complotistes, et on leur fait fabriquer leurs propres théories complotistes. Pourquoi ? Évidemment pour qu'ils comprennent comment fonctionnent les outils, comment les complotistes voient le monde, et comment ils arrivent à construire des argumentations qui n'en sont pas en étouffant l'argumentation sous des milliards de preuves (on appelle ça le millefeuille argumentatif) pour empêcher toute réflexion. Ils déconstruisent les méthodes et ils apprennent à les repérer." 

Les différents projets d'éducations aux médias de Radio France

L'initiative Interclass' a été lancée après les attentats de 2015. Eric Valmir explique : "En fait, il s'agissait surtout d'avoir une politique assez cohérente chaîne par chaîne, qu'il n'y ait pas de doublon, que toutes les politiques soient concertées et s'adressent à des publics différents" :

Un soutien opérationnel à 17 webradios existantes aujourd'hui, donc un soutien logistique aux enseignants et aux élèves qui font ces webradios, pour aboutir en fin de saison à un podcast. 

Des interventions dans les lycées et les collèges, en péri-urbain et en ruralité, pour arriver à la construction d'un programme lors de cette Semaine de la presse et des médias à l'école, en partenariat avec le Clemi

Des rencontres avec des jeunes collégiens autour de l'actu. 

Un podcast avec Bayard, qui est fait par des 7-11 ans en direction des 7-11 ans 

Depuis six ans maintenant, Producteurs et journalistes de la rédaction sont invités à venir sur le terrain, à la rencontre des élèves des quartiers défavorisés, des populations en difficulté, dans les banlieues d'île-de-France mais pas que.  

"On a cent lycées qui postulent chaque année pour Interclass, on ne peut pas répondre à tout le monde" explique Eric Valmir. Du coup la plateforme interclassUp a été créée cette année pour permettre à des enseignants et à des journalistes freelance de reproduire la méthodologie Interclass (partage d'expériences, ressources pédagogiques...)

Le reste à écouter

  • Légende du visuel principal: Interclass'up le site de référence pour l'éducation aux médias © Radio France /
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