Jean Birnbaum publie "Le courage de la nuance", aux éditions du Seuil.

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Extraits de l'Entretien

Sonia Devillers : "Vous ouvrez votre livre avec Camus :  La polémique consiste à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier et à refuser de le voir. Devenu aux trois quarts aveugle par la grâce de la polémique nous vivons dans un monde de silhouettes…  voilà qui caractériserait parfaitement le paysage médiatique comme machine à recycler les idées.

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Jean Birnbaum : "Cette phrase de Camus donne à réfléchir sur notre paysage médiatique et le rôle des Réseaux Sociaux qui composent tout un théâtre d’ombres. Chacun est rivé à un camp, je trouve cela effrayant. J’essaye de montrer que la facilité c’est l’arrogance comme disait Barthes qui a des pages magnifiques sur l’arrogance idéologique.

On préfèrera toujours un ennemi déclaré à un contradicteur loyal, le combat plutôt que le débat.

On parle souvent des effets de meute, sur les Réseaux sociaux mais un peu partout, en politique, dans les médias… Il est plus confortable de s’installer dans une meute idéologique que d’essayer d’être soi-même et de considérer que le réel n’est pas noir ou blanc… 

Ce que je reproche aux intellectuels engagés qui sont en fait des "délégués à la propagande", c’est d’une part de mettre toujours une théorie entre les Hommes et la vie et d’autre part d’être incapables de considérer que l’autre, et parfois même l’ennemi, puisse voir raison."

Sonia Devillers : "Polarisation idéologique, obligation de rejoindre tel ou tel camp, vous faites le portrait de notre époque, une époque qui vous a poussé à prendre la plume… Et pourtant, il vous suffit de convoquer, Camus,  l’Algérie, Bernanos, Germaine Tillon... pour que l’on se calme… Quid des débats de la France qui a vu naître la République, quid des scissions qu’a connu notre pays au moment de la guerre d’Algérie, quid des combats qui nous font voir notre époque comme une époque  peut-être moins grave, moins dramatique, moins polarisée et radicalisée que d’autres ?"

Jean Birnbaum : "En même temps il nous manque sans doute le recul nécessaire… Si on prend juste la Syrie, peut-être que dans quelques années on se dira que  cela a été notre laboratoire à nous… Une forme de brutalisation du monde et du débat publique des médias vient aussi du fait que l’on sent que quelque chose de dur se prépare

Un monde sauvage créé fatalement des effets de meute.

SD :  "Je me suis demandé si votre livre aurait pu être écrit par un homme de la génération de nos parents, à une époque où les frontières politiques étaient beaucoup plus nettes ?  Aujourd’hui, cette assignation permanente à devoir dire qui on est et à baisser son masque ne serait-elle pas liée au fait  que les frontières idéologiques sont parfois confuses."

JB :  Oui mais cela devrait rouvrir les choses. J’essaie de transmettre à toute une jeunesse l’amour des textes de ces penseurs qui ont vécu des choses très dures et qui ont ancré dans leur expérience le sens de la nuance.   Ces gens-là peuvent nous donner des forces et nous aider à tenir bon. 

SD : La modération peut-elle être un sport de combat ? Peut-on s’engager, au sens noble du terme, tout en restant modéré ?

J’essaie de montrer que la nuance n’est pas une dérobade. Ce n’est pas un peut-être bien que oui, peut-être bien que non…

JB : "Quand je prends l’exemple de George Orwell, je cite un homme qui s’est engagé  contre les fascistes dans la guerre d’Espagne. Il est antifasciste mais lorsqu’il croise un soldat franquiste qui d’un seul coup perd son froc… il ne tire pas. Plus tard, lorsqu’il découvre les mensonges de la presse propagandiste de gauche stalinienne, quand il découvre les mensonges de son camp, il ne baisse pas les yeux."

SD:  "La nuance ne serait-il pas ce seau d’eau glacé que les Conservateurs jetteraient sur les âmes enflammées pour que rien ne bouge  ? 

JD : "On pourrait en effet l’utiliser et le manipuler en ce sens-là mais ce n’est pas l’idée…  Gérard Noiriel est un grand historien de l’immigration, il a passé sa vie a travailler sur les ouvriers et les immigrés, tout son être est engagé à gauche… Il a suffi d’un livre, d’ailleurs pas très bon, sur la question de la race avec Stéphane Baud pour que d’une seconde à l’autre on l’apparente à Eric Zemmour. Ca manque de nuance ! 

JB: "Le courage de la nuance c’est de concilier l’indignation radicale avec une forme de lucidité."

La suite à écouter.

  • Légende du visuel principal: Le journaliste Jean Birnbaum, 2016 © Maxppp / Olivier Blin
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