France 3 consacre une soirée spéciale aux défaillances de l'Aide Sociale à l'Enfance. Deux ans après une première enquête qui avait fait bouger les lignes, Sylvain Louvet (prix Albert-Londres 2020) est retourné auprès d'enfants placés.

Après 20 ans de diffusion, "Pièces à conviction", le magazine de France 3 va s’arrêter. Le service public concentre ses moyens sur les marques de France 2 : "Envoyé spécial", "Complément d’enquête" et "Cash Investigation". L’occasion de rendre hommage aux équipes de ce rendez-vous, dont l’audience s’essoufflait certes, mais qui a souvent livré de solides brûlots.

Et puis, un petit mot perso, pour dire qu’une case en moins dévolue aux enquêtes, ça n’est jamais une bonne nouvelle pour le journalisme.

Bref, il y a deux ans, justement, les images révoltantes tournées par "Pièces à Conviction" dans des  foyers pour enfants placés, ont secoué la République jusqu’au plus haut sommet de l’Etat. Droit de suite, demain, pour une soirée spéciale. "Pièces à conviction", dernière. 

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L'enquête de Pièces à conviction - Enfants placés : que fait la République ? sera diffusée le 27 janvier à 23h30 sur France 3. Le documentaire sera suivi d'une rediffusion de l'émission de 2019 Enfant placés les sacrifiés de la République, et d'un débat avec le secrétaire d'État à la protection de l'enfance

Retrouvez ci-dessous des extraits de l'entretien

De graves dysfonctionnements dans l'accueil d'enfants en foyer 

Sylvain Louvet : "Dans Enfant placés les sacrifiés de la République, on dénonçait un dysfonctionnement institutionnel très grave : des agressions sexuelles entre enfants dans un foyer en Gironde, à Eysines et de la violence d'éducateurs envers des enfants. 

On avait sollicité le centre au tout début de notre tournage pour pouvoir tourner de façon officielle. Comme ça ne pouvait se faire, on s'est infiltrés. On a filmé en caméra cachée pour capturer des images que l'on n'aurait pas pu prendre en caméra ouverte. 

En faisant entrer un confrère à nous au sein du foyer, on montrait que n'importe qui pouvait travailler dans ce foyer. La structure s'était relativement peu renseignée sur lui. On avait fabriqué un faux CV et on avait déposé notre demande de manière très classique. Et on avait été très surpris qu'il soit embauché si rapidement après avoir déposé son dossier." 

Un premier documentaire qui a déclenché un tsunami médiatique  

S L : "Le nouveau directeur de l'établissement incriminé témoigne que le reportage a été quelque chose de vécu très difficilement. Je pense qu'il n'y a pas un seul directeur de foyer de l'enfance et d'établissement public qui n'ait pas regardé le reportage. Ça a fait écho à ce qu'ils vivent dans les structures et la gestion des situations qu'ils gèrent au quotidien. La limite de l'exercice, c'est de croire que ce qu'on montre sur une image est représentatif de l'ensemble des agents qui travaillent dans ces foyers." 

Retour sur les lieux deux ans après  

S L : "Les choses ont beaucoup changé. De l'argent a été injecté (10 millions d'euros) et de plus petites maisons ont été construites. Elles accueillent les enfants en petits groupes mieux encadrés. Ces habitations ont désengorgé le site principal de l'Eysines où toute la violence se concentrait. Là, les enfants peuvent se sentir mieux." 

Mais tout n'est pas complètement réglé 

S L : "Dans le premier documentaire, on avait dénoncé des violences à répétition, des agressions sexuelles entre enfants. Bourreaux et victimes pouvaient stagner dans les mêmes groupes sans être séparés. 

En revenant dans ce foyer, on s'aperçoit très rapidement que finalement la situation se reproduit encore aujourd'hui. 

En particulier un des deux enfants se retrouve encore au foyer d'Eysines alors qu'il y a des suspicions d'agressions sexuelles entre eux. 

Ce sont des enfants dont personne ne veut, nous dit-on."

Le premier documentaire a entrainé la création d'un secrétariat d'État à la protection de l'enfance, le lancement d'un plan national, et une rallonge budgétaire

S L : "Je n'avais jamais vu ça dans ma carrière de journaliste. L'effet du documentaire est assez incroyable. La semaine après sa diffusion : une question a été posée à l'Assemblée Nationale, puis Brigitte Macron qui appelle un des personnages du film… Elle affirme qu'avec son mari, ils prendront des dispositions pour qu'un secrétaire d'État soit nommé. Cela nourrit un espoir très fort, qui va s'étioler petit à petit."  

Filmer ce qui fonctionne aussi sans que cela nuise aux personnes  

S L : "On a pu filmer des éléments positifs dans la prise en charge des enfants en danger grâce à deux juges exceptionnels, Anaïs Vrin et Sébastien Carpentier, qui nous ont ouvert leurs portes. 

Pour ne pas nuire aux personnes montrées à l'écran, nous avons pris beaucoup de temps pour négocier ces séquences. On a effectivement demandé l'autorisation auprès du ministère de la Justice, puis ensuite on a négocié auprès du tribunal. Et puis on s'est engagés à anonymiser, flouter les voix, et faire en sorte que personne ne soit reconnaissable, puisque ce sont des situations intimes.

Ensuite, il y a eu, pour être tout à fait transparent, un visionnage du ministère de la Justice pour s'assurer que l'on ne reconnaisse absolument pas les interlocuteurs." 

La maltraitance des enfants concerne toutes les classes sociales 

S L : "C'était pour moi fondamental de le dire. Je tenais absolument à garder au montage ce moment où un juge le dit. On a peut-être le cliché sur les violences ou les défaillances éducatives qui se dérouleraient uniquement chez les pauvres, alors que pas du tout !

Cela touche effectivement toutes les classes sociales."  

Des placements parfois encore pires que ce que les enfants traversent dans leur famille 

S L : "Deux juges nous ont dit : 'parfois on renonce au placement, parce que ce qui attend les enfants va être pire que ce qu'ils vivent dans leur propre famille'. Pour moi, c'est un véritable constat d'échec, un terrible dysfonctionnement institutionnel.   

Tout comme dans les Hauts-de-Seine, un département extrêmement riche , quand un éducateur avoue qu'environ 600 enfants sont livrés à eux-mêmes dans des hôtels et qu'ils sont contents lorsqu'ils ont réussi à les joindre au téléphone une fois par semaine!" 

L'hôtel encore pire que le foyer 

S L : "Il y a deux ans, on avait récupéré une liste d'hôtels dans lesquels les enfants placés étaient hébergés en Ile-de-France, j'en avais compté une cinquantaine. Puis je m'étais lancé dans une tournée des hôtels. Dans ce département des Hauts-de Seine (deuxième plus riche de France grâce entre autres à La Défense, avec au moins 500 millions € d'excédent budgétaire), on laisse les enfants seuls dans ces lieux. 

Cela coûte 75€ la nuit tandis qu'un placement revient à 150€"

Sonia Devillers : "Les enfants sont livrés à eux-mêmes, alors qu'ils souffrent d'addiction, parfois se prostituent, ou tentent de se suicider. Vous avez eu affaire à un drame absolument atroce : un enfant a poignardé un autre enfant, qui est mort. Il s'appelait Jesse." 

Sylvain Louvet : "Il s'appelait Jesse et finalement, son assassin présumé était aussi un enfant placé qui avait 15 ans. 

Dans cette histoire, pour moi, il y a deux victimes. Ces deux enfants ont été placés sans suivi éducatif dans un hôtel en compagnie d'une trentaine d'autres enfants.

Ces hôtels sont généralement insalubres, et situés dans des quartiers où personne ne voudrait habiter. J'ai passé beaucoup de temps dans ces lieux en repérage et effectivement, j'ai été choqué par ce que j'y ai vu. 

Sonia Devillers : "Il y a un gérant d'hôtel qui se prend pour un adjudant-chef qui fait la loi au milieu de 30 gamins, que pas un seul éducateur spécialisé ne suit. Il fait la loi avec des principes éducatifs aberrants. Vous êtes allés filmer dans l'hôtel où Jesse a trouvé la mort. Ses amis ne s'en remettent pas". 

Sylvain Louvet : "Et comment s'en remettre ? Ils se sont retrouvés tout seuls, sans aucun éducateur ce jour-là. Jesse vivait depuis huit mois dans cet hôtel. Et son amie s'est retrouvé avec ce garçon de 14 ans agonisant dans ses bras".   

Avec l'élue qui s'occupe de l'enfance dans les Hauts-de-Seine, c'est une fin de non-recevoir 

SL : "Ce qui est étonnant, c'est qu'au tout début de l'enquête, je sentais que la porte était entrouverte. Lors de la première interview, on m'avait donné rendez-vous en m'assurant que je pourrais avoir un entretien un peu plus long avec madame Gaudin, l'élue en charge des solidarités dans ce département.  

Plus l'enquête avançait, plus on découvrait des choses. Et au moment, de poser tous les éléments que j'avais sur la table, quand j'ai sollicité des interviews… Je n'ai plus eu de contact."  

Sonia Devillers : "Cela donne d'ailleurs lieu à "une séquence à la Elise Lucet" où vous courez derrière cette personne avec votre caméra sur un trottoir. Elle est entourée de son équipe. Sa réponse est agressive et extrêmement fermée. Il y a un déni total de la part du département".

Des défaillances aux conséquences lourdes 

Myriam avait lancé un appel pour retrouver sa première famille d'accueil. On a filmé les retrouvailles émouvantes du côté d'Auxerre. Son parcours est emblématique : elle a été placée dans une première famille jusqu'à ses sept ans, puis rendue à sa mère où ça s'est très mal passé. Après être sortie du système de l'aide sociale à l'enfance, Myriam a passé une dizaine d'années à la rue ! A 18 ans, il y a une fin de prise en charge et on leur dit de se débrouiller tout seul. 

C'est ça la réalité aujourd'hui. Il faut savoir qu'un SDF sur quatre est un ancien enfant placé, qui représente 30% des mineurs délinquants. Ces statistiques sont éloquentes 

On ne peut pas passer à côté de ce sujet de société et c'est aussi pour ça qu'on a voulu faire une suite à ce documentaire". 

  • Légende du visuel principal: PAC enfants placés : que fait la République ? "Pièces à conviction" : enquête sur les défaillances de l'ASE © (c) CAPA / France télévisions
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