Le dernier numéro de la Revue des Deux Mondes s'inquiète d'un "nouvel ordre médiatique", et de la "tyrannie des minorités". Un positionnement éditorial radical, qui n'est pas isolé dans le paysage médiatique...

Extraits de l'entretien

Sonia Devillers : "Vous avez longtemps dirigé le magazine ELLE avant de reprendre en 2014 la célèbre Revue des deux mondes. Le numéro disponible en kiosque  ou en librairie titre "Le nouvel ordre médiatique, Edwy Plennel notre Tartuffe national". Les attaques ad nominem, les polémiques, les titres chocs, est-ce le rôle d’une revue, qu’on imagine comme un média plus froid et nuancé ?… Comment différencier ce mensuel bicentenaire de nombreux autres médias qui utilisent mots pour mots ce même langage ?

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Valérie Toranian : "Depuis que j’ai repris la revue, je l’ai volontairement orientée dans une plus grande proximité avec les lecteurs et vers le débat d’idées, ce qui nous a réussi puisque l’on a triplé nos ventes. Je ne pense pas que l’on ait renoncé à notre rôle. On a beaucoup d’auteurs de tous bords politiques, on s’intéresse aux choses en profondeur. Je n’ai pas changé le comité de rédaction, il s’agit d’universitaires, de chercheurs ou d’écrivains. Aujourd’hui on est à l’ère du numérique, il y a de l’information gratuite sur internet mais aussi de plus en plus de gens qui cherchent à creuser et à sortir de cette musique permanente de l’info continue…"

Justement en matière de présentation, de couv' et de titraille vous avez modifié la revue…

VT : "J’ai modifié la couverture pour intéresser des lecteurs, oui je plaide coupable ! "

Dans "l’emballage", on a l’impression que ce sont des titres aussi accusateurs que ceux du Point, aussi braillards que ceux de Marianne, qui prennent les mêmes cibles que Charlie Hebdo, le JDD ou Paris Match… Comment vous différenciez-vous  des autres magazines ?

VT : "Vous avez la revue entre les mains, si vous l’ouvrez, ça n’a strictement rien à voir avec les magazines. Je veux inscrire cette revue dans un débat contemporain et continuer à cultiver l’esprit critique. "

Quand on passe en revue vos couvertures il y a la sensation que l’heure est grave, on est souvent dans la dénonciation : "La France brisée, la  France épuisée", "Histoire d’une décadence", "Histoire d’une haine française"… Est-ce qu’il n’y a rien aujourd’hui qui permette de sourire, d’espérer, de s’engager, d’éprouver de la fierté ?

VT : "On est les héritiers d’une culture admirable vous avez raison, cela compte et ce sont des choses que l’on essaie de remettre en avant… Cependant tout n’est pas rose dans ce pays et il ne faut pas être dans le déni…"

Vous parlez de l’Islam et de ses dérives, c’est l’un de vos sujets récurrents…

VT : "Fatiha Boudjahlat, qui est l’une de nos chroniqueuse (et enseignante) est une porteuse de combats et d’espoir justement. Elle dit : on ne doit pas se laisser essentialiser ni communautariser en assignant des gamins à une identité. Ce serait le meilleur moyen de les mettre en dehors de la société."

Vous évoquez l’empreinte de la gauche radicale sur l’université et la pensée française...

VT :  "Oui, d’ailleurs la question de l’empreinte islamo-gauchiste dans l’université, nous l'avons traité il y a un an et demi, bien avant que cela devienne une question brûlante. La France traverse des crises, on les aborde en effet, on ne va pas priver nos lecteurs de ces questions au prétexte que l’étiquette "revue" serait froide et ennuyeuse… J’ai presque l’impression que vous me reprochez d’avoir l’allure d’une revue alléchante. Je le prends plutôt comme un compliment."

Qu’est-ce que c’est que la "Nostalgie" pour vous, puisque c’est un thème et un mot que vous utilisez assez souvent y compris sur vos couvertures (la nostalgie de Coluche, de la monarchie, des années Giscard…)

VT : "On traite  dans notre dernier numéro de l’influence de l’extrême gauche au sein des médias, le décolonialisme, le néoféminisme, le racialisme prennent le dessus… je crois que l’on se fourvoie dans cette racialisation des combats, il est de notre responsabilité de pointer une certaine régression des débats."

Est-ce que l’affaire Fillon a terni la réputation de votre revue ? Je rappelle que Pénélope Fillon a été accusée d’avoir bénéficié d’un emploi de complaisance au sein de la revue, c’était avant  votre arrivée. Il n’empêche que cela a mis en lumière votre propriétaire Marc Ladreit de Lacharrière et sa proximité avec le couple Fillon… 

VT :  "Vous savez on a consacré d’autres numéros à des personnalités politiques. Et puisque vous citez notre principal actionnaire, je crois qu’il y a une erreur d’appréciation. Marc Ladreit de Lacharrière est quelqu’un de très éclectique, il est très ami avec François Hollande et Anne Hidalgo, c’est le copain de Jamel Debbouze… donc non cette affaire n’a pas abimé notre succès, l’affaire a été jugée avant mon arrivée, je ne reviendrai pas dessus. "

Dans quel courant politique vous reconnaissez-vous aujourd’hui ?

VT : "J’ai une absolue liberté par rapport à mon actionnaire mais je n’ai pas de courant revendiqué. Ce qui est intéressant c’est de traiter les enjeux profonds et la question sociétale comme celui de la liberté de la presse et d’expression par exemple. Pendant des années, la loi de 1881 sur la liberté d’expression maintenait un équilibre assez exemplaire… aujourd’hui, on assiste à un renoncement sous l’influence d’un courant anglo-saxon de l’offense et de la sensibilité. Le fait de réintroduire la question du blasphème, notamment avec l’Islam, c’est une atteinte à nos libertés. "

On nous explique que le plus important ce n’est plus l’objectivité mais de ne pas choquer les sensibilités des différentes communautés… Veut-on renter dans ce cycle infernal de l’essentialisation ?

Comment vous vous situez par rapport à une autre grande revue de droite : "Commentaire"

VT : "Vous semblez vouloir absolument nous situer idéologiquement et c’est une erreur… Cette revue m’a été transmise et ce que l’on essaie de faire, c’est d’éclairer et de nourrir le débat et la réflexion, on ne roule pour personne. J’espère que l’on continuera encore longtemps ainsi."

  • Légende du visuel principal: Valérie Toranian, actuelle directrice de la Revue des deux mondes, 2016 © Maxppp / LA PROVENCE
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