"Libération" a longtemps soutenu Gabriel Matzneff, écrivain qui revendiquait ouvertement sa pédophilie. Sa pédocriminalité, pourrait-on corriger. Aujourd’hui, le journal fait son autocritique. Laurent Joffrin s'explique dans "L'Instant M".

Gabriel Matzneff
Gabriel Matzneff © AFP / Ulf Andersen / Aurimages / Ulf Andersen / Aurimages

C'est l'histoire d'un journal qui se regarde dans le miroir. L'histoire d'un journal soixante-huitard qui haïssait toutes les censures et les interdits. L'histoire d'un journal qui soutenait ouvertement des pédocriminels, jusque dans les années 1980. Libération s'en est déjà expliqué, il y a vingt ans. Il le refait aujourd'hui, à la faveur de l'affaire Matzneff. Vanessa Springora publie dans deux jours un livre pour raconter son calvaire : la relation d'emprise que lui a fait subir Gabriel Matzneff, écrivain reconnu, alors qu'elle avait 14 ans et lui 50. 

Le patron de Libération a signé hier un édito sans équivoque sur l'époque où Libération faisait l'apologie de la pédophilie, il vient aujourd'hui s'en expliquer sur France Inter. Ce sera l'occasion de se pencher sur les mots pour dire l'insoutenable dans les médias. « Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde », affirmait Camus. Et si mal nommer la pédocriminalité, c'était en partie minimiser la gravité des faits ?   

Gabriel Matzneff s'exprimait dans l'émission Apostrophes de Bernard Pivot en 1990 : 

Bernard Pivot : "Pourquoi vous êtes vous spécialisé dans les lycéennes et les minettes au dessus de 20 ans, on voit que ça ne vous intéresse plus ?"

Gabriel Matzneff : "Mon cher, c'est la réciprocité aussi qui est vraie. Je n'ai jamais eu aucun succès auprès des femmes de 25, 30 ans et plus, des femmes installées dans la vie. Une femme qui a déjà eu beaucoup d'hommes dans sa vie, a beaucoup de désillusions parce que les hommes sont en général soit des égoïstes, des lâches. Les femmes ne peuvent que se durcir. Et donc, une fille très jeune est plus gentille, même si elle devient très, très vite hystérique et aussi folle que quand elle sera plus âgée."

"Libération est un enfant de 68"

Comment expliquer que Libération ait longtemps accueilli dans ses colonnes des hommes qui voulaient dépénaliser ce qu'il appelait des relations sexuelles avec des enfants et qui sont en réalité, au regard du droit des atteintes sexuelles sur mineurs ? Laurent Joffrin y revient en expliquant qu'il s'agit d'une faute, condamnée par le journal depuis vingt ans. Il fait référence à un article de Sorj Chalandon datant des années 2000 et revenait sur cette problématique de manière explicite et claire. 

Comme cette affaire revenait à la surface, je me suis dit qu'il fallait que j'aille au-devant des critiques, qu'on ne manquerait pas de nous faire.

Laurent Joffrin revient sur la fin des années 60 et sur ce qu'a provoqué la révolution de Mai 68 dans la société et notamment dans la sexualité : "Toute la société était ainsi corsetée. Elle était très contrainte, ce qui explique en partie l'explosion de 68. Il y avait deux choses. Il y avait une espèce d'espérance révolutionnaire un peu folle, mais il y avait aussi la volonté de d'assouplir, de réformer, de changer la vie quotidienne." 

C'était le mot d'ordre "libérons la sexualité". Mais on est allé évidemment beaucoup trop loin quand on a dit "Il faut libérer toutes les sexualités".

"Et donc l'idée, c'était qu'il y avait une sexualité des enfants et que celle-ci était réprimée et qu'il fallait lutter contre cette répression. Ce discours a été tenu par des gens qui avaient souvent intérêt parce qu'ils étaient eux-mêmes attirés par les enfants."

Laurent Joffrin explique que Libération a publié "5 ou 6 textes pédophiles". Mais que les temps ont changé.

Une affaire d'époque et de milieu ? 

Beaucoup de gens se souviennent de l'émission Apostrophes de l'époque et ont été choqués par les propos de Gabriel Matzneff. Mais qu'en disait le milieu intellectuel de l'époque ? "Le monde intellectuel ne se résume pas à Libération. [...] Jean d'Ormesson a défendu Matzneff et on en profite pour attaquer le journal. Je comprends ça très bien puisqu'on a fait des fautes. Quand nous attaque, on veut attaquer la gauche. [...] C'est le procès de 68" affirme Laurent Joffrin. 

Je constate que Libération s'explique, mais que les autres le font beaucoup moins. 

"Il n'a pas fait de chronique dans Libération, mais il a une chronique dans Le Point qui n'est pas un journal 68".

Et la question des mots ? 

Dorothée Barba revient sur la Une réalisée par Libération : "Connu pour ses écrits racontant ses ébats avec des enfants et des ados, l'écrivain n'a jamais été inquiété". Employer le mot "ébats", est-ce une façon de s'approprier le langage du bourreau ? Laurent Joffrin répond par la négative. "Un ébat c'est une relation sexuelle. [...] Quand on décrit une réalité, on n'est pas obligé de mettre constamment une espèce d'indignation automatique dans tous les mots [...] Quand je mets dans mon édito que c'est que je condamne absolument ces agissements, je pense qu'on devrait en tenir compte dans le jugement qu'on porte sur le journal". 

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