Yves Montmayeur a réalisé plus d'une dizaine de documentaires autour du cinéma asiatique (Miyazaki le grand maître de l'animation japonaise, le chef opérateur de Wong Kar Wai, une plongée dans les arcanes du cinéma yakuza...). Là, il se penche sur cette figure absolument géniale et très complexe qu'est Takeshi Kitano.

Takeshi Kitano, immense cinéaste japonais. Dans les années 1990, chacun de ses films faisait l’évènement chez nous, en France. 

Cannes, Venise, Berlin, les grands festivals européens se sont arraché cette œuvre ultra mélancolique et violente. Nous ignorions alors que l’homme était, en son pays, un clown. Un bouffon médiatique, idole du petit écran nippon hystérique. Les Japonais, eux, ne pouvaient admettre la complexité et le talent que Kitano déployait sur un autre continent. 

Créateur écartelé entre les deux faces de sa personnalité, Kitano l’est aussi entre deux médias, la télévision et le cinéma. 

► Le documentaire d'Yves Montmayeur "Citizen Kitano" est diffusé ce soir à 22h40 sur Arte dans le cadre d'une soirée spéciale.

► Le documentaire est suivi de la diffusion du très beau film "L'Été de Kikujiro"

Retrouvez ci-dessous des extraits de l'entretien avec Yves Montmayeur

Une enfance dans la misère

Takeshi Kitano est un boomer, né juste après la guerre. Il a grandi au nord de Tokyo, dans un quartier incroyablement pauvre - on n'imagine pas à quel point le Japon est sorti délabré de la Deuxième Guerre mondiale

Yves Montmayeur : "Au Japon, on évite de parler de cette période. Ce n'est pas simplement la défaite de la guerre, mais c'est une époque de privations. On est dans le marché noir. Il est très difficile de se procurer des denrées, il n'y a plus rien, plus de cinémas, plus de pharmacies, à peine quelques policiers…Donc, Kitano se trouve, comme la plupart des Japonais, dans un milieu de misère, d'une grande pauvreté". 

Il accumulera une certaine rancœur, une certaine colère. Il a grandi dans la rue, il a été au contact de la violence, tout des choses qu'on retrouvera dans son cinéma

L'influence américaine

Mais le documentaire d'Yves Montmayeur raconte aussi la mutation de la société japonaise dans les années 1960, l'arrivée de la télévision et avec la télévision, d'un certain type de programmes américains qui vont énormément influencer Kitano. 

"Kitano est vraiment le produit de deux cultures

  • Il y a évidemment la culture traditionnelle japonaise, il est toujours fier d'en être un des tenants. 
  • Et aussi : l'arrivée dans les années 1960 de culture américaine qui est extrêmement envahissante et dont il va tirer quand même des bons côtés" (Chaplin, Laurel & Hardy, le burlesque américain...)

"Dans le burlesque américain, tout est sur le rapport de l'expression, des mimiques, du corps et de la gestuelle - donc au-delà de la langue. Parce que même si les programmes étaient doublés, ce qui l'intéresse, c'est le mime, qu'il va lui-même travailler et développer par la suite dans sa carrière de comique."

Un intérêt pour la culture française

"Kitano va vers la culture américaine, celle de l' "entertainment", mais tout ce qui est vraiment culturel, de fond, de travail littéraire, d'analyse et autres, ça vient plutôt de l'Europe, de la France et de l'Italie.

On l'oublie, mais à l'époque les Japonais lisent les philosophes et penseurs français, Deleuze, Sartre, etc. dans les campus. Il en a été imprégné. 

Takeshi Kitano est passé, pour ainsi dire, de "Laurel & Hardy" à Guy Debord. 

Yves Montmayeur filme et s'entretient avec Takeshi Kitano depuis 20 ans 

"Lui est en fait très facile à atteindre. Par contre, il y a une garde prétorienne qui est toujours présente et qui passe au tamis tous les intervenants, surtout quand on vient de l'extérieur"

Le manzai, une sorte de stand-up à la japonaise

Kitano y forge son rôle de clown, son double comique Beat Takeshi - qui va lui ouvrir les portes de la télévision japonaise. 

"Le Manzai fonctionne en duo, c'est des jets de répliques. On s'envoie des vannes, on y répond. Mais tout ça, [à un rythme] très frénétique. Ça pourrait presque s'apparenter aussi à presque du kendo ; le verbe agit vraiment comme un sport de combat. Ils ont beau fonctionner en duo, ils essayent toujours de contrer l'autre par des jeux de mots et autres. C'est une sorte de slam aussi. Ça doit sonner. 

Ce manzai, qui est un peu passé de mode dans les années 1980, revient en force grâce à la télévision. C'est là où Takeshi Kitano et son comparse Nirō Kaneko éclatent l'audience du soir, s'introduisent dans les foyers japonais avec ce jeu complètement dément. 

Et évidemment, dans ce manzai, on glisse à la fois des histoires personnelles mais aussi des critiques de la société japonaise - sans partir sur des choses trop intellectuelles, on s'adresse à un grand public. On va critiquer, mais sous forme d'humour, de dérision. Mais déjà, c'est quelque chose d'assez nouveau parce qu'au Japon, la société est corsetée, très policée, il est impossible de dire du mal, de s'exprimer, de critiquer en public comme ils le font". 

Le reste à écouter…

  • Légende du visuel principal: Takeshi Kitano au Festival du film de Venise en 2017 © AFP / Tiziana FABI
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