William Audureau, du journal "Le Monde", est spécialiste de la lutte contre la désinformation. Il publie "Dans la tête des complotistes", aux éditions Allary.

L’enquête dont nous parlons ce matin n’aboutit ni à une énième cartographie des théories complotistes, ni à un portrait-robot des femmes et des hommes qui y adhèrent. Il s’agit d’un voyage intime, fondé sur la rencontre, le dialogue, la compréhension, plutôt que sur le rejet et le combat. Un journaliste chargé de la lutte contre les fausses informations au « Monde » passe du temps avec celles et ceux qui s’avèrent complètement immunisés contre la vérité, plus rien n’a de prise sur eux, ils voient des ennemis partout, même là, surtout là où ils sont invisibles.

Avec la pandémie, vous et moi commençons à connaître, dans nos entourages, des gens qui ont d’abord douté du vaccin et qui, maintenant, semblent douter de tout. Les conversations deviennent impossibles. 

Justement, le livre de William Audureau constitue un petit manuel pour recréer du lien, un plaidoyer pour tendre la main, car du complotisme, parfois, on revient.

Il n'y a pas un complotisme qui ressemble à l'autre. Il n'y a pas un complotiste qui ressemble à l'autre. Ils ont cependant en commun, qu'ils rejettent en bloc le mot de complotiste. Alors comment se qualifient-ils ? Voilà une liste non exhaustive établie par William Audureau : "Ils ont toute une variété d'expression pour se qualifier : Les questionnistes, les dubitatifs, les éveillés, les chercheurs de vérité, les lanceurs d'alerte, les résistants. Il y en a une dizaine, une quinzaine qui leur permettent de se donner le beau rôle. 

Dans le récit qu'on se fait quand on est complotiste, on est un défenseur de la vérité et de la liberté, etc. 

Et le terme de complotiste effectivement, ils sont très nombreux à le rejeter."

Ce geste de la main tendue de la part d'un journaliste qui est souvent une cible, William Audureau l'a tenté. Mais, ils sont d'autant plus difficiles à approcher que, justement, ils ont la sensation de s'être éveillés. Ils ont fait l'effort de se renseigner, de comprendre, de travailler, de se prendre en main. Ils sont fiers de cela et c'est là qu'il est très difficile d'aller les chercher. 

"Dans le complotisme, souligne le journaliste, au delà d'avoir l'impression d'avoir découvert la vérité, on s'imagine s'être débarrassé de tout un ensemble de représentations qui seraient fausses et surtout mensongères. Et c'est extrêmement flatteur d'un point de vue narcissique. C'est quelque chose que tous disent, notamment ceux qui en sont sortis. C'est que finalement, ça permet de se sentir meilleur. Et souvent, ça panse des plaies. C'est souvent des personnes qui ont besoin de reconnaissance. 

Ces théories du complot, ces contre-récits, comme je les appelle souvent, ce sont des totems qu'on peut brandir en disant 'Regardez moi, j'ai compris quelque chose que vous n'avez pas compris'. 

C'est extrêmement satisfaisant. 

Portrait d'un complotiste

Il n'y a pas un seul modèle de complotistes, ils sont tous très différents avec des histoires souvent complexes. Mais c'est vrai qu'il y a certains éléments qui reviennent :

  • Ce sont tous des idéalistes, des idéalistes qui sont un peu drogués à la déception, drogués à voir le monde en noir. 
  • Ce sont très souvent des personnes qui se vantent d'être rebelle ou qui ont un besoin de s'affirmer dans l'opposition. 
  • Un certain nombre ont besoin de se rassurer, ne supportent pas les périodes d'incertitude, les moments où ils ont du mal à comprendre ce qui se passe. 

Le trou du lapin

"C'est ce moment où l'on commence à entrer en contact avec des théories du complot et où l'on se dit 'jusqu'à présent, tout ce que je croyais savoir était un mensonge'. C'est une métaphore qui vient de Lewis Carroll, d'Alice au pays des merveilles

Une fois qu'on est de l'autre côté du terrier, on voit la réalité d'une manière complètement différente. Ce qui paraissait vrai devient un mensonge qui paraissait faux commence à devenir vrai."

L'effet de groupe, cocon protecteur

"Il y a une idéalisation du 'nous' qui est extrêmement importante confirme William Audureau. Aujourd'hui, la plupart des personnes qui sont dans des théories du complot et qui ont pu dériver, par exemple, vers des idées anti-vaccin alors qu'ils n'étaient pas du tout anti-vaccins au départ, c'est en suivant le groupe. C'est pour cela qu'il est très, très dur d'en sortir, parce qu'on se crée des amis. 

Si on en revient à la question de la pandémie, à un moment où tout le monde s'est retrouvé isolé, ce collectif là a permis de donner l'impression à beaucoup de monde de ne plus être isolé du tout. Et quand on écoute leur discours le 'nous' est omniprésent. 

Le complotisme repose fondamentalement sur une opposition entre nous et eux

Jamais 'nous contre vous' parce que cet ennemi, il n'est jamais tout à fait présent. Il est un peu flou, très changeant. Ils admettent qu'ils ne savent pas exactement qui est l'ennemi. Et quand ils utilisent ces termes ils le font un peu faute de mieux." 

Tendre la main

Le livre de William Audureau est une sorte de manuel pour recréer du lien dans la sphère intime. Le journaliste y raconte des trajectoires ou des gens plus ou moins atteints, voire même programmés pour être totalement phagocités par ce qu'il appelle un "parasite mental" qui protège de tout et notamment de la vérité, en reviennent dans des moments de colère, de déception contre eux mêmes. Et il ajoute : 

On en revient parce qu'on a une main qui nous est tendue

"Chaque fois que vous traitez quelqu'un de complotiste, il le vit très mal et ça pousse à une forme de rupture. Cette rupture-là, elle peut être sans retour. Au contraire, il faut réussir à faire fi de cette colère qu'on peut avoir contre un proche qui tombe dans des idées intolérantes. Mais ce qui marche, c'est la bienveillance." 

Il est important d'avoir toujours un lien avec ses proches parce que c'est là qui permet souvent d'éviter de dériver complètement. 

"Il faut réussir à dépassionner le débat, voire même à quitter le champ du débat, essayer de revenir à du quotidien, revenir à des souvenirs, juste trouver ce qui nous relie. Dans un premier temps, vraiment faire en sorte qu'il y ait pas de rupture. 

Dans un deuxième temps, éventuellement, si on se sent suffisamment armé, essayer d'aller questionner ces croyances, mais il faut réussir à ne pas le faire au niveau idéologique. Il faut essayer de dire : 'on va voir une affirmation très précise et ensemble, on va essayer de regarder s'il est vrai ou pas.' 

Mais ce qui est certain, c'est qu'il faut beaucoup de patience. Il faut réussir à se maîtriser."

  • Légende du visuel principal: Que se passe-t-il dans la tête d'un complotiste ? © Getty / kbeis
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