Gerard Davet et Fabrice Lhomme publient une nouvelle enquête consacrée au quinquennat Macron. Intitulé "Le traître et le néant" et sous-titré "Macron : l'enquête", le pavé - 620 pages - veut solder cinq années d'un envers du décor où l'on délaisse les idées pour naviguer à vue.

Emmanuel Macron
Emmanuel Macron © Getty / Luka Dakskobler/SOPA Images/LightRocket

Emmanuel Macron n’a peur de rien, ni de personne. Courageux, habile, séducteur jusqu’à en devenir manipulateur. Technocrate arrogant entouré de technocrates arrogants. Coupé du pays réel, des corps intermédiaires, incapable de s’ancrer sur le territoire, mais sachant parfaitement conquérir et peut-être, qui sait, conserver le pouvoir. Elu grâce au peuple de gauche, gouvernant résolument à droite, sans que nul ne parvienne aujourd’hui à définir sa doctrine. Voilà qui a été, depuis que cette météorite est entrée en campagne présidentielle et s’est installée à l’Elysée, dit, dit, dit et redit.

Les grands reporters du « Monde », Gérard Davet et Fabrice Lhomme ont voulu comprendre et étayer ces analyses. Ils avaient passé de longs mois à recueillir les propos de François Hollande pour en faire un gros livre. Là, ils ont passé de longs mois à recueillir les propos du tout-Paris qui a le bras long pour en faire un gros livre. Résultat, plus de 600 pages à la sulfateuse qui posent beaucoup de questions sur ce que doit être une enquête journalistique, ses règles, ses critères, ses objectifs. Car lorsqu’on intitule son pavé Le Traître et le néant, on n’a pas le droit d’accoucher d’une souris.   

Extraits de l'entretien : deux révélations majeures

Sonia Devillers : "La première est que vous écrivez dans votre livre qu’à l'Elysée on se mêle directement du sort et de l'avenir de la presse et des journaux en France, en tout cas du premier quotidien français qui est Le monde. 

Vous écrivez noir sur blanc que la détestation entre Emmanuel Macron et Matthieu Pigasse, (banquier d'affaires de 10 ans de plus qu'Emmanuel Macron) est telle que l'Elysée aurait influé sur la banque qui couvrait jusqu'à présent les dettes de Matthieu Pigasse. C'est très grave."

Fabrice Lhomme : "Soyons précis. Matthieu Pigasse est le rival historique d'Emmanuel Macron : ils étaient deux banquiers d'affaires à avoir des ambitions politiques.

Matthieu Pigasse est persuadé que l'Elysée effectivement était à la manœuvre pour convaincre la Banque Palatine, en l'occurrence, de le lâcher. Ce qui l'a obligé à vendre une partie de ses parts dans Le Monde. 

D’abord c’est la conviction de Matthieu Pigasse. Nous sommes très prudents sur ce sujet. On a donné la parole aux banquiers, qui contestent. Ce qui nous intéresse, c'est le fait que Matthieu Pigasse puisse avoir cela en tête. C'est révélateur. 

On ne peut pas comprendre cet épisode si on ne revient pas au rachat de notre propre journal en 2010, lorsque Emmanuel Macron propose ses services bénévolement et généreusement à la Société des rédacteurs du Monde, qui cherchait un repreneur pour le journal. Pendant ce temps, le futur Président de la République conseille en sous-main de manière occulte l'un des repreneurs potentiels. 

Le fait d'avoir caché son jeu a rendu dingue Matthieu Pigasse, et pas seulement lui au Monde.

Gérard Davet : "On a dû poser la question très clairement à Emmanuel Macron, qui n'a pas souhaité nous répondre. Nous avons essayé de vérifier de tous les côtés possibles, c'est compliqué. C'est donc la conviction absolue de Matthieu Pigasse, entre autres."

La nomination d'Eric Dupond-Moretti

Sonia Devillers : "Autre affaire extrêmement grave. Eric Dupond-Moretti aurait été nommé Garde des Sceaux, alors qu’il est avocat pour rendre service au réseau sarkozyste, à la veille des procès dont va faire l'objet Nicolas Sarkozy."

Gérard Davet : "C’est un peu un raccourci. Nous pensons qu'Emmanuel Macron a nommé Eric Dupond-Moretti pour plusieurs raisons, notamment pour satisfaire « un quota gilets jaunes ». Comme Roselyne Bachelot, le ministre actuel de la Justice fait partie de ces personnes plutôt grandes gueules, et très connues du grand public, etc. C'est un des aspects incontestables de la nomination de Dupond-Moretti. Et ça n’est pas choquant."

Fabrice Lhomme : "Depuis que Dupond-Moretti est là, il y a une tentative de reprise en main de la justice financière à travers le parquet national financier déstabilisé de l'intérieur. Et c’est ce même Parquet national financier qui gère la plupart des procédures visant Nicolas Sarkozy. 

Eric Dupond-Moretti avait, en tant qu'avocat, déposé plainte contre les membres de ce parquet financier visant notamment les magistrats qui enquêtaient sur Nicolas Sarkozy. Une fois ministre de la Justice, il fait la chasse à ces mêmes magistrats. Il se trouve en plein conflit d'intérêts. C'est tellement grave que ça lui a valu d'être mis en examen par la Cour de justice de la République. Il est présumé innocent, bien entendu. Mais le fait qu'il soit toujours ministre de la Justice reste de notre point de vue, un problème."  

Gérard Davet : "Cela montre le rapport aussi d'Emmanuel Macron à la pression extérieure, celle des médias ou celle de la justice. Il n'en a que faire. Cela dénote une façon d'être, et de faire. Il conserve toujours le secret sur ce qu’il fait : il a géré la crise du Covid-19 avec un Conseil de Défense. Donc, il ne subsiste aucune trace. Et il n'y a donc aucun checking possible de ce qu'il a pu faire à cette période. C'est un énorme problème démocratique."

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