Savez-vous à quoi servent les contes de fée ? À incarner ce que les grands continuent de fuir. À donner aux enfants les mots que leurs parents ont préféré enfouir…

Photo prise par le photographe Aldo Graziati, de l'acteur français Jean Marais, qui joue dans les scènes du film de Jean Cocteau "La Belle et la Bête"
Photo prise par le photographe Aldo Graziati, de l'acteur français Jean Marais, qui joue dans les scènes du film de Jean Cocteau "La Belle et la Bête" © AFP / ERIC FEFERBERG

Vous vous souvenez des bras vivants qui sortent des murs tenant les chandeliers ? Les statues mouvantes à l’œil perçant ? Le noir et blanc abrasif d’Henri Alekan, le plus grand chef opérateur de sa génération ? Le costume ruisselant de perles de la Bête ? La tension puissamment érotique qui gagne la soumission de la Belle ?

Le conte est magnifique. Il n’apprend pas seulement aux enfants à distinguer la laideur physique de la laideur morale. Il dit aussi ce qu’il y a de plus complexe, de plus vrillé, en nous depuis la nuit des temps. Il dit que la peur peut être source de désir. Et que nos désirs peuvent aussi être la matrice de nos peurs. Il dit d’une certaine manière que pour contrer la peur, nous repoussons nos désirs. Ou pire, que pour comprimer nos désirs, nous agitons la peur. Qu’est-ce qui libère la Bête de son sortilège ? Non pas que la Belle surmonte sa peur, au contraire, qu’elle accepte de l’éprouver pleinement, de plonger dans une inconnue terrifiante en ayant pour seul guide, l’amour.

La liberté et le désir, ça fout la trouille. Ça pique, on aime ça, mais quand même, ça colle les foies. Moi, je passe ma vie à me trouver des entraves à ma liberté, tellement j’ai peur d’avoir peur. Mieux, je passe ma vie à éteindre mes envies, mes idées, tellement rien que de désirer j’ai déjà l’impression d’avoir basculée là où je ne sais pas ce qu’il va se passer.

Souvent, je me dis que le plus dur n’est pas d’arriver à aimer les « bêtes » envoutantes, mais tétanisantes, que nous croisons sur notre chemin. Le plus dur, c’est d’arriver à aimer la « bête » qu’on a en soi.

Peut-être qu’à nos enfants, il faudrait cesser de dire « N'ai pas peur, je suis là ». Peut-être qu’à nos enfants, il faudrait dire « Aie peur, je suis là, c’est déjà ça ; aie peur, lance-toi ». Comme si le « N’ai pas peur, il ne t’arrivera rien », laissait enfin sa place à un « Aie peur, il t’arrivera plein de choses ». Je vous raconte tout cela parce que j’y pense souvent. Parce que, vous savez, c’est à ça que servent les contes de fée. A incarner ce que les grands continuent de fuir. A donner aux enfants les mots que leurs parents ont préféré enfouir.

► LE PROGRAMME : La Belle et la Bête de Jean Cocteau, c’est ce soir sur Gulli à 20h50.

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