C'est un documentaire dense et minutieux signé Cédric Tourbe.

Lenine
Lenine © AFP / JOEL SAGET / AFP

Il faut être un peu en forme, car c’est moins la chronologie qui compte ici – l’enchaînement des événements de février à octobre 1917 – que les failles de l’Histoire, que ses errements. Dans ces marges, non écrites, non figurées, dans ces petites trahisons du roman bolchevique, se sont glissés le politologue Michel Dobry et l’historien, grand connaisseur de l’URSS, Marc Ferro. Ce dernier fut l’un des piliers d’Arte: « Histoire parallèle », c’était lui.

Marc Ferro est aussi un spécialiste, une mémoire du cinéma politique. Et, le documentaire que vous verrez ce soir du puiser abondamment dans les films ayant reconstitué la fièvre de Pétrograde, chaudron de la Révolution russe. Ces fictions devenues œuvres monumentales de la mémoire collective se substituent aux archives manquantes. Lénine, traversant l’Allemagne et la Finlande, revient d’exile en plein tourbillon. Il fait nuit. Nul n’a pu capter l’instant au travers d’objectifs en ce début de siècle. Reste la fiction.

Or, tout le travail, souvent édifiant, que vous verrez ce soir, consiste à vous dire : « Non, cela ne s’est pas passé comme Eisenstein nous l’a montré ». Lénine ne serait pas le metteur en scène omniscient d’un soulèvement politique dûment prévu et orchestré. Il en rêvait. Mais c’est en leader sans cesse dépassé, sans cesse contesté, désorienté, échaudé, menacé, paralysé qu’il apparaît. Un Lénine à contre-temps, souvent absent du théâtre des événements, courant derrière chaque insurrection pour imposer son mouvement, très minoritaire parmi les contestataires. Reprenant le pouvoir à peine conquis, déjà perdu, au grès de bras de fer violents menés contre les Soviets, la Douma, les généraux, le gouvernement provisoire.

Les photographies et reportages d’actualité de l’époque n’en demeurent pas moins spectaculaires, faisant apparaître le caractère sanglant et désordonné d’une explosion révolutionnaire en temps de guerre. Une armée exsangue, un peuple affamé, une petite bourgeoise ivre de vengeance, des ouvriers irascibles et désenchantés. Peu ou pas d’idéal, là-dedans. Peu ou pas de place pour la doctrine. Le mythe de la Révolution d’octobre s’ébrèche, ne résistant ni aux faits, ni à la réalité du poids des idées. Cet avènement hasardeux, chaotique de l’acte fondateur bolchevique n’entame rien, pourtant, au prestige planétaire dont Lénine sera auréolé. Passionnant de voir comment l’Histoire s’est fabriquée.

AU PROGRAMME ►► Lénine, une autre histoire de la révolution, sur Arte, à 20h50.

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