Interview de Bruno Fuligni, auteur du "Musée secret de la police ", précédée d'un complément d'enquête d'Elodie Guéguen sur l'état d'épuisement des policiers qui perdure du fait de l'état d'urgence.

Police française : l’état d’épuisement perdure

Un complément d'enquête d'Elodie Guéguen

En septembre 2015, nous étions partis à la rencontre de ces policiers qui sont en première ligne dans la lutte contre le terrorisme depuis les attentats de Charlie Hebdo et de l’hyper casher. Ils nous avaient parlé de leur état de fatigue, de la pression permanente et du manque d’effectifs. Secrets d’Info est retourné voir ces policiers qui ont connu une fin d’année très dense, entre la nouvelle vague d’attentats qui a ensanglanté Paris et des événements exceptionnels, comme la Cop 21, qu’il a fallu sécuriser.

La police française serait à bout de souffle. Un chiffre peut en témoigner –chiffre que nous vous révélions il y a trois mois- : 1,3 million d’heures supplémentaires ont été effectuées sans être récupérées ou payées, dans l’un des services les plus prestigieux de la police nationale, le Service de la Protection . Ce service regroupe les « super gardes du corps » de la République, des policiers d’élite qui assurent la protection des plus hautes personnalités (chef de l’Etat, ministres, personnalités étrangères, personnes menacées, etc.). En septembre 2015, quatorze de ces policiers menaçaient de porter plainte contre leur hiérarchie, notamment pour « mise en danger de la vie d’autrui ». Ils dénonçaient des cadences de travail «infernales », des semaines sans jour de repos, des nuits sans heures de sommeil.

Pas de dépôt de plainte du Service de Protection

Le Service de la Protection (SDLP)
Le Service de la Protection (SDLP) © IP3 PRESS/MAXPPP / IP3 PRESS/MAXPPP

Finalement, ces policiers n’ont pas déposé plainte. Leur administration a consenti des efforts sans précédent : 170 postes créés cette année – soit environ un dixième de l’effectif du service – et des embauches supplémentaires envisagées dès 2016. Il est vrai que le compteur des heures sup’ accumulées depuis 1994 au service de la protection s’affole chaque jour un peu plus. C’est lié aux événements exceptionnels qu’il a fallu sécuriser, comme la COP 21 ; mais aussi et surtout, à la menace terroriste et au nombre de personnalités qui bénéficient aujourd’hui d’une protection : elles sont 140, soit 35 de plus qu’avant les attentats de janvier. Les « gardes du corps de la République » restent donc très sollicités, ils sont fatigués, l’année a été rude reconnait le directeur adjoint du Service de la Protection , Thierry Callies . Pour autant, ces hommes sont responsables et ils sont les premiers à vouloir dans ce contexte, mener leurs missions jusqu’à leur terme :

Si vous leur dites : « En milieu de journée, vous allez vous arrêter, vous allez être relevés car vous êtes fatigués », ils ne l’entendront pas de cette oreille, ils voudront conduire leur mission jusqu’au bout, à l’instar d’un militaire en théâtre d’opération qui ne va pas s’arrêter parce qu’il est fatigué ! Les gens qui travaillent dans ce service sont des professionnels qui sont capables de gérer un stress important et des missions délicates.

Besoin de récupérer

Les policiers d’élite ne sont pourtant pas les seuls à tirer la langue. L’ensemble de la police – sécurité publique, PJ, police aux frontières, etc. – a dû consentir des efforts en 2015, en faisant une croix sur certains jours de repos ou sur des périodes de congés. La situation s’est encore détériorée en fin d’année raconte Jean-Marc Bailleul , secrétaire général du syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI):

Sur la Cop 21 par exemple, on a été choqué. On a sollicité des fonctionnaires pour savoir s’ils pouvaient faire des vacations de 24 heures ! Ce n’est pas possible et c’est là-dessus qu’il faut qu’on avance. Il n’y a pas de raison que les policiers français, au-delà du risque terroriste, n’aient pas les mêmes équilibres entre vie professionnelle et vie personnelle que leurs voisins européens. Prenons l’exemple de l’Allemagne : les commissaires de police « badgent » lorsqu’ils commencent et lorsqu’ils finissent leur journée. Alors que chez nous , c’est presque mal vu quand un policier demande à récupérer après une journée de travail de 18 ou de 20 heures !

Les policiers dans la rue

Deux semaines après notre enquête sur le malaise dans la police, les fonctionnaires ontmanifesté place Vendôme à Paris. 8000 fonctionnaires ont répondu à l’appel unitaire lancé par les syndicats. Leur ras-le-bol face au manque de moyens et d’effectifs semble avoir été entendu par l’exécutif : le budget de la sécurité sera sanctuarisé, 5000 postes de policiers et gendarmes vont être créés, les équipements les plus obsolètes de la police seront renouvelés (parc automobile, les armes, les gilets pare-balles, etc.). Par ailleurs, une réflexion sur le temps de travail dans la police a été lancée, ce que réclamaient de longue date les syndicats.

Cela n’a pas réglé, dans l’immédiat, le problème du surcroît de travail lié au plan Vigipirate auquel la police est associée. Des fonctionnaires ont pour mission d’assurer des gardes devant des écoles confessionnelles ou des lieux de culte. En septembre 2015, certains policiers nous avaient confié qu’ils jugeaient ces missions démotivantes et très éloignées de leur cœur de métier.

Vigipirate et état d’urgence

L'état d'urgence est déclaré sur tout le territoire français
L'état d'urgence est déclaré sur tout le territoire français © MaxPPP

Mais, place Beauvau, on n’imagine pas alléger le dispositif Vigipirate. Surtout que depuis notre enquête, la capitale a de nouveau subi une vague d’attentats meurtriers. Et l’état d’urgence a été décrété. En attendant les renforts promis, on se fait une raison même si c’est difficile, raconte Erwan Guermeur, policier à Bobigny, délégué du syndicat SGP police-Force ouvrière :

C’est sûr qu’on ne rentre pas dans la police pour rester huit heures devant un bâtiment ou un commissariat ! Les policiers sont forcément frustrés. Surtout quand il y a un appel de police secours qui tombe et qu’à cause de toutes nos missions, on n’a pas les effectifs suffisants pour intervenir. Cela étant, il y a des annonces de renforts qui ont été faites, les choses sont en train de se débloquer, il faut attendre que ces fonctionnaires soient formés avant de les voir arriver dans nos services.

Il faudra 12 à 24 mois pour former ces milliers de nouveaux policiers. Les fonctionnaires vont devoir s’armer de patience avant de retrouver des cadences de travail peut-être un peu allégées.

L'interview : Bruno Fuligni, auteur du "Musée secret de la police "

Bruno Fuligni archiviste et historien nous propose une visite passionnante dans le musée secret de l’histoire de la police qu’il a reconstituée dans un très beau livre à travers la présentation desobjets les plus emblématiques et fondateursde cette institution. Une remontée dans le temps:

Le musée secret de la police, paru chez Gründ
Le musée secret de la police, paru chez Gründ © @RD/RF / @RD/RF
  • En 1420 : une histoire d’ogre, réelle ou légendaire, avec la Pierre du Boucher, située dans les sous-sols de la rue des Chanoinesses à Paris où auraient été dépecés les clients d’un barbier…
  • En 1789,l’ordre d’arrestation du citoyen David , le grand peintre de la Révolution, proche un temps de Robespierre.
  • Au XIXème siècle : les ustensiles de la police qui s’apparentaient souvent à des instruments de torture ;"le registre des pédérastes" établi par le célèbre chef de la police Vidocq ou l’émergence de la police des mœurs
  • En 1896 , la modernisation de la police avec le populaire préfet Lépine , inventeur du bâton blanc manié par les gardiens de la paix, mais aussi de la brigade cycliste
  • En 1911 : l’automobile de la bande à Bonnot, qui inventa le hold-up et fut pourchassée par les Brigades du Tigre.
  • En 1944 : la poulie du docteur Petiot utilisé par ce tueur en série – jugé pour 27 assassinats, il en revendiqua 63 ! - pour déplacer les corps de ses victimes qu’il plongeait dans la soude puis brûlait dans sa chaudière....

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