Alors que l'opposant russe Alexeï Navalny vient d'être condamné à de la prison ferme, l'origine de ses déboires judiciaires refait surface : le fabricant de cosmétiques Yves Rocher, à travers sa filiale russe, est à l'origine des poursuites. La journaliste Violette Lazard nous raconte cette histoire.

Alexeï Navalny, le 5 février 2021, lors de son procès pour diffamation.
Alexeï Navalny, le 5 février 2021, lors de son procès pour diffamation. © AFP / HANDOUT / MOSCOW'S BABUSHKINSKY DISTRICT COURT PRESS SERVICE

Alexeï Navalny a été condamné mardi 2 février à trois ans et demi de prison pour violation de son contrôle judiciaire. Mais à l'origine de ses ennuis judiciaire se trouve Yves Rocher, société française spécialisée dans les cosmétiques et les produits de beauté. Dans L'Obs, la journaliste Violette Lazard revient sur cette histoire assez peu connue jusqu'à présent.

Une lettre de dénonciation qui déclenche tout

En 2012, le patron de filiale russe du groupe, Yves Rocher Vostok, écrit une lettre de dénonciation au Comité d'enquête de Russie, et affirme avoir un problème avec une société de transport logistique, GPA, qui appartient aux frères Navalny, Oleg et Alexeï. "Dans cette lettre, il soupçonne cette société d'escroquerie, mais sans chiffres, sans faits étayés, s'étonne Violette Lazard. Juste quatre lignes très bizarres. Pourtant, cette enquête va servir au pouvoir russe, en tout cas au pouvoir policier, qui ouvre une enquête, et cela débouche sur un procès qui a eu lieu en 2014."

On apprend par la suite que le patron d'Yves Rocher Vostok a reçu la visite du Comité d'enquête à deux reprises, qui serait venu l'alerter. "On sait très bien qu'en Russie, les entreprises étrangères ne peuvent pas faire du business sans l'approbation des autorités. La journalistes'interroge : Est-ce qu'il y a eu un espèce de chantage ? Navalny est déjà connu à l'époque. On ne peut pas ignorer sa position anti-Poutine. Donc quand Yves Rocher fait cette dénonciation, elle sait très bien contre qui elle la fait."

Un audit remet en cause la supposée escroquerie

Ce qui est troublant dans cette affaire, c'est qu'il n'y a pas eu d'audit interne à la filière russe d'Yves Rocher. "Ils ne savent pas s'ils se font escroquer avant d'envoyer la lettre, explique Violette Lazard. Un an plus tard, un audit est effectivement réalisé, ils s'aperçoivent qu'en réalité, les prix pratiqués par la société GPA des frères Navalny étaient inférieurs aux prix pratiqués sur le marché. Mais ils ne retirent pas leur plainte." Si la justice russe qui considère que les frères Navalny ont escroqué Yves Rocher à hauteur de 370 000 euros, Yves Rocher, en France, estime que ce n'est pas le cas et se déresponsabilise de cette condamnation.

Mais les frères Navalny se sont retournés contre Yves Rocher et ont porté plainte pour dénonciation calomnieuse. Alexeï Navalny a été entendu par un juge d'instruction français en 2019. "Aucune perquisition n'a été menée au siège d'Yves Rocher, ce qui est un peu dommage d'un point de vue judiciaire, estime la journaliste, car cela aurait peut-être permis d'y voir plus clair. L'enquête est aujourd'hui close et on n'en sait pas plus."

Violette Lazard se dit "assez surprise par la faiblesse des réponses" d'Yves Rocher : "Je trouve ça assez incompréhensible qu'un groupe de cette ampleur (...) ne cherche pas à apporter une réponse plus complète sur ce qui a pu se passer à l'époque."

Pour aller plus loin

LIRE | "Navalny et Yves Rocher : l’affaire au parfum de « kompromat » qui a conduit l’opposant en prison", une enquête de Violette Lazard, parue dans L'Obs le 2 février 2021 (lecture réservée aux abonnés).

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