Ahmed Nasser Al-Raisi, inspecteur général de la police aux Émirats arabes unis, est candidat à la présidence d'Interpol. Deux britanniques l'accusent d'avoir fermé les yeux sur des actes de torture dont ils auraient été victimes. Le journaliste Mathieu Martiniere a recueilli le témoignage de l'un d'eux pour Mediacités.

Le siège d'Interpol est situé en France, à Lyon.
Le siège d'Interpol est situé en France, à Lyon. © AFP / Jean-Philippe KSIAZEK

Pour le site d'investigation régional en ligne Mediacités, le journaliste Mathieu Martiniere (du collectif We Report) co-publie ce 10 novembre 2020 une enquête qui montre qu'un haut responsable de la police des Émirats arabes unis est soupçonné d'avoir couvert des actes de torture. Ahmed Nasser Al-Raisi est aujourd'hui le seul candidat à la présidence d'Interpol. Pour Secrets d'info, le journaliste revient sur cette enquête.

Les Emirats, deuxièmes contributeurs d'Interpol

Aux Émirats arabes unis (EAU), Ahmed Nasser Al-Raisi occupe la fonction d'inspecteur général de la police, un poste juste en-dessous du ministre de l'Intérieur. "Il a sous son autorité l'organisation des services de police et de sécurité des Émirats", indique Mathieu Martiniere. Au sein d'Interpol (Organisation internationale de police criminelle), il siège au comité exécutif (un comité composé de 13 membres du monde entier qui se réunissent trois fois par an et prennent des décisions d'orientation générale sur l'Organisation). 

Depuis quelques années, les liens entre les EAU et Interpol se sont resserrés. En 2016, les Émirats ont fait don de 50 millions d'euros à l'Organisation. "Interpol avait un budget de 140 millions d'euros en 2019, les Émirats sont donc devenus les deuxièmes contributeurs d'Interpol, derrière les États-Unis", d'après le journaliste. Ce qui explique que l'un des hauts dignitaires de la police des Émirats postule à la présidence d'Interpol, dont le siège se situe à Lyon.

Tortures psychologiques et tabassage

Fin septembre 2020, un avocat londonien écrit aux membres de l'agence et les alerte. Il est l'avocat de deux citoyens anglais qui dénoncent des tortures qu'ils auraient subies aux Émirats. "L'un d'eux, Matthew Hedges, un universitaire, a été arrêté en 2018 à l'aéroport de Dubaï par les services de la sécurité intérieure des Émirats, raconte Mathieu Martiniere. Il était accusé d'espionnage et d'appartenir au MI6, les services secrets du Royaume-Uni. Emprisonné plusieurs mois aux EAU, il dit avoir été victime de tortures psychologiques. Il a été jugé au mois de novembre 2018 et condamné à vie pour espionnage par le tribunal d'Abou Dhabi." Cette affaire s'est transformée en incident diplomatique entre le Royaume-Uni et les EAU. "Quelques jours après la décision du tribunal d'Abou Dhabi, il a finalement été gracié par le prince des Émirats arabes unis." Voici un extrait de son témoignage : 

La deuxième personne qui dit avoir été également torturée est un jeune supporteur de football, Ali Issa Ahmad. "Lors d'un séjour aux Émirats arabes unis à la sortie d'un match de foot, il dit avoir été arrêté et tabassé par des agents du département criminel de la police d'Abou Dhabi car il portait un maillot du Qatar. [Il existe une rivalité diplomatique entre les EAU et le Qatar.]"

Des réponses timides de la part des polices européennes

Ahmed Nasser Al-Raisi, qui postule à la présidence d'Interpol, était-il au courant de ces faits ? "Il n'est pas directement impliqué, pour Mathieu Martiniere. Mais comme le dit Matthew, il a un rôle prédominant au sein de la police. Il ne pouvait pas ne pas être au courant de cette affaire, mais aucune enquête interne n'a été menée aux Émirats sur ces allégations de torture. La question, que pose par ailleurs Matthew Hedges, c'est : si on élit un général émirati, policier éminent de son pays, à la tête de l'agence mondiale de police, quel symbole donne-t-on à la communauté mondiale ? Alors que les Émirats arabes unis sont accusés de torture à l'intérieur et à l'extérieur du pays et ne respectent pas les Droits de l'homme ?"

Mathieu Martiniere a interrogé les polices suisse, allemande et autrichienne sur la candidature d'Ahmed Nasser Al-Raisi à la présidence d'Interpol. Elles lui ont fourni des réponses assez timides : "Elles ne peuvent pas communiquer sur leur vote pour la présidence d'Interpol. Mais d'un autre côté, elles disent qu'il faut absolument respecter les Droits de l'homme dans le cadre d'enquêtes policières. Si on lit entre les lignes, on sent que elles ne sont pas forcément très favorables à cette candidature."

Aller plus loin

Les invités
L'équipe
Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.