Parfaitement identifiées comme dangereuses pour la santé, des substances toxiques sont malgré tout autorisées et se retrouvent dans de nombreux produits. Il existe une réglementation européenne sur le sujet, mais elle ne permet pas une réelle protection des consommateurs, selon le chercheur Henri Boullier.

Près de 20 % des jouets vendus en Europe contiendraient toujours des phtalates toxiques après leur fabrication.
Près de 20 % des jouets vendus en Europe contiendraient toujours des phtalates toxiques après leur fabrication. © Getty / ullstein bild / Contributeur

Sociologue et chercheur au CERMES3 (Centre de recherche médecine, sciences, santé, santé mentale, société), Henri Boullier publie Toxiques légaux - Comment les firmes chimiques ont mis la main sur le contrôle de leurs produits, aux éditions La Découverte. Il montre dans ce livre comment des substances chimiques et toxiques bien connues continuent d'être commercialisées en Europe, malgré leurs effets indésirables sur la santé et l'environnement, à cause de la puissance des industriels et des lobbys.

20 % des jouets utilisés en Europe contiennent des substances toxiques

Ces substances et molécules sont présentes partout. Le chercheur s'appuie notamment sur une étude mené par l'Agence européenne des produits chimiques, parue au mois de février 2018, qui montre que, parmi beaucoup de produits de consommation évalués, 20 % des jouets testés contenaient des phtalates interdits. "Ces molécules sont reconnues comme étant des perturbateurs endocriniens", explique Henri Boullier. 

Ces substances apparaissent-elles seulement lors de la fabrication ou est-ce que les jouets eux-même en contiennent et sont dangereux ? "Il y a une ambiguïté, poursuit le sociologue. Ce sont des substances toxiques qui sont censées ne plus être présentes dans les jouets, mais elles sont présentes quand même dans des jouets en plastiques comme des hochets par exemple." Un exposition qui concerne donc en premier lieu les enfants, qui portent ces objets à la bouche.

Stérilité chez les garçons

Dans son livre, Henri Boullier prend comme exemple un plastifiant, le phtalate de di-2-éthylhexyle. Cette substance, aussi appelée DEHP, se retrouve dans le PVC souple, utilisé pour fabriquer des jouets, des dispositifs médicaux comme des cathéters ou des poches à sang, ou bien encore des rideaux de douche et des câbles électriques, est très répandue. Considéré dans les années 90 comme cancérogène probable par l'OMS et perturbateur endocrinien avéré, ce phtalate est toxique pour la reproduction. "Il est soupçonné de provoquer la stérilité chez les garçons", précise Henri Boullier. 

Pourquoi cette substance n'a t-elle pas été interdite ? "Au début des années 2000, une réglementation européenne a été négociée, le REACH, mais s'est retrouvée confrontée à une forte mobilisation de l'industrie, qui montrait les dégâts potentiels sur l'économie européenne de l'adoption de ce règlement" raconte le chercheur. Finalement adopté en 2006, les ambitions de cette réglementation ont été revues à la baisse. Des dérogations existent. Mais ce règlement a aussi fait avancer les choses, avec de nouvelles obligations pour les industriels. 

Position dominante des industriels

Pour Henri Boullier, les agences et règlements européens sont soumis à des injonctions paradoxales : "Il faut à la fois protéger la santé et l'environnement, et en même temps veiller à ce que le marché européen tourne, et s'assurer de la commercialisation des produits. Dans les cas que j'ai explorés, on voit que la contrainte qui pèse sur l'industrie est ménagée."

Lobbying, situations de conflits d'intérêts "institutionnalisées", données produites par les industriels eux-mêmes : pour le chercheur, ces derniers sont "systématiquement en situation dominante."

Henri Boullier est l'invité de Jacques Monin dans Secrets d'info.

► ALLER PLUS LOIN | Toxiques légaux - Comment les firmes chimiques ont mis la main sur le contrôle de leurs produits, un livre d'Henri Boullier, disponible et publié par les éditions La Découverte.

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