Après les attentats de Charlie Hebdo, on avait souligné que les frères Kouachi s'étaient radicalisés en prison, et qu'il fallait donc doter les maisons d’arrêt de moyens importants. Où en est-on un an après ?

Une expérience pilote dans deux maisons d’arrêt

Il n’y a, à notre connaissance, qu’une seule et unique expérience menée par le ministère de la justice dans deux prisons : celle de Fleury Mérogis ainsi que celle d'Osny dans le Val d'Oise.

Cette prise en charge des détenus est menée par l'Association "Dialogue Citoyens". Elle a été imaginée en 2014 et lancée au mois de février 2015, après les attentats de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher. 60 prisonniers en ont déjà bénéficié.

Soutenir les surveillants

Ouisia Kiès, la sociologue qui pilote cette recherche-action, explique la démarche :

On a d’abord rencontré le personnel – directeurs, surveillants, travailleurs sociaux etc… - pour connaitre leur perception du phénomène de radicalisation ; On s’est rendu compte qu’il y avait une psychose sur l’idée que finalement, il y a des radicaux partout. On s’est également rendu compte qu’ils ne savaient pas comment faire. Donc on leur a proposé une méthode de détection, mais pas seulement, car oui, il y a la détection mais il y a aussi la question de savoir ce qu’on fait de l’individu

Une déradicalisation en deux étapes

La 1ère étape repose sur la sélection des détenus radicaux. Tous doivent être volontaires. Le choix a été fait de mélanger des détenus faiblement radicalisés et d’autres revenant de Syrie.

Le but est de provoquer un choc en leur faisant rencontrer des victimes de terrorisme, comme Guillaume Denoix de saint Marc, le président de l’association francaise des victimes de terrorisme. Il a dialogué avec des détenus de la prison d’Osny jeudi dernier :

Guillaume Denoix de saint Marc
Guillaume Denoix de saint Marc © Radio France / Laetitia Saavedra

J’ai expliqué que j’étais victime du terrorisme parce que j’avais perdu mon père dans un attentat dans lequel il y avait eu 170 morts de 18 nationalités, que cela avait complètement détruit ma vie dans un premier temps, que je ne savais pas où aller, que j’avais été comme un zombie pendant de nombreuses années, que j’avais eu de la colère et de la haine. Et qu’ensuite j’avais réussi à canaliser cette haine pour obtenir justice. Ils ont été assez impressionnés et en même temps, le fait que je n’ai pas voulu la vengeance les questionnait. Le but, c’est que ça crée un déclic. J’ai vu que certains d’entre eux n’étaient pas d’accord avec les plus agressifs et les plus véhéments. Chez eux, on sentait un décalage

Des groupes de paroles d'une quinzaine de prisonniers sont organisés pendant sept semaines. C’est la deuxième étape. L'objectif est alors que les détenus acceptent d'échanger avec des experts qui ne sont pas de leur avis. Il s'agit donc de créer un déclic, une faille dans leurs certitudes et dans leur vision du monde. Ouisia Kiès, chef de projet :

On leur propose des séances de débat où il y a des intervenants très compétents sur différentes thématiques et on invite les détenus à parler librement. On peut tout entendre dès lors qu’il y a respect c’est-à-dire dès lors qu’ils acceptent aussi les avis contraires, les avis de l’intervenant, les avis des autres détenus.

Les effets de ces stages peuvent paraître minimes. On est plus proche d’un travail de re-socialisation que de la déradicalisation. Mais c’est une étape incontournable. C’est pourquoi, les intervenants sont satisfaits lorsqu'ils obtiennent des résultats, même les plus infimes, comme un détenu qui n'interrompt pas son interlocuteur avant de prendre la parole.

Une durée trop courte par manque de moyens

Le temps imparti – sept semaines – est court pour amorcer une déradicalisation. D’autant qu’il faudrait ensuite que les détenus soient suivis individuellement en prison.

Mais les moyens manquent dans l’administration pénitentiaire, ce que regrette Ousia Kiès, qui pilote le projet :

Le programme en lui-même n’est évidemment pas suffisant. Un programme sur sept semaines n’a pas de sens s’il n’y a pas de vraie suite derrière.

En France, la radicalisation augmente dans les prisons. Il y aurait pres de 150 détenus rentrés de Syrie et incarcérés.

Pour Sébastien Pietrasenta, député PS chargé d’une mission sur cette question, ces détenus radicalisés représentent un vraie menace :

Ce sont des bombes à retardement. Une personne qui entre en prison radicalisée, si on n’a pas travaillé sur sa déradicalisation, elle en ressortira aussi radicalisée, voire plus.

La création d'un nouveau centre

Manuel Valls a annoncé hier la création d'une nouvelle structure : un centre de déradicalisation pour les jeunes Français radicalisés.Ce centre devrait ouvrir ses portes en début d'année. Les jeunes y seront admis sur décision judiciaire et non plus sur le principe du volontariat.

Le député socialiste Sébastien Pietrasanta détaille le projet:

Ce programme de déradicalisation s’ étale sur une période relativement longue, plusieurs mois, au mois six. Il est prévu pour une trentaine d’individus au départ

Il faut nécessairement beaucoup de temps pour déradicaliser quelqu'un. Le psychologue Serge Hefez connaît bien le phénomène de radicalisation.Il confirme que sortir d'une logique extrémiste est difficile, long et complexe et qu’il peut y avoir des rechutes :

Le discours extrémiste, c’est un discours qui prend "en masse", c'est-à-dire que ça crée un clivage extrêmement profond à l’intérieur de soi et ça chasse complètement les croyance et les convictions antérieures. On peut aussi en sortir. Mais, dans certains cas, on en sort pour y revenir. C’est tous ces aller-retour, qu’on peut appeler des rechutes, qui sont les plus difficiles. Ce n’est donc pas en quatre ou six semaines qu’on sait si quelqu’un est sorti d’un processus de déradicalisation. Il est clair que ces jeunes qui sortent de prison, il faut les suivre et entamer avec eux un parcours de réinsertion.

Les spécialistes le rappellent, il ne suffit pas de déradicaliser les détenus en prison. Il faut que toutes les composantes de la société soient concernées par la lutte contre la radicalisation : les familles, l'école, les animateurs de loisirs et les acteurs de la réinsertion.

Une enquête de Laetitia Saavedra

Les liens

Reportage sur la déradicalisation de détenus islamistes Reportage de Sophie Parmentier à la prison d'Osny-sur-Oise, sur le site de France Info

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