Une enquête d'Elodie Guéguen

C’est l’un des dossiers les plus sensibles actuellement sur le bureau du ministre de l’Intérieur. Comment assurer pleinement la sécurité lors des grands événements prévus dans les prochains mois, comme la conférence climat ou l’Euro 2016 ? Huit mois après le renforcement du plan Vigipirate, en pleine crise des réfugiés qui tentent de passer illégalement les frontières européennes, selon de nombreux spécialistes, il n’y a plus la réserve policière suffisante pour sécuriser de manière satisfaisante des événements de grande ampleur. Et, surtout, les policiers se disent épuisés par leur rythme de travail depuis janvier.

Vigipirate à Dijon
Vigipirate à Dijon © Tardivon Jean-Christophe/Sipa / Tardivon Jean-Christophe/Sipa

Les services de renseignement sont en alerte. Des milliers de manifestants pourraient se réunir à Paris pour tenter de perturberla conférence sur le climat – la Cop 21. Un policier, inquiet, confie :

On évoque la présence deBlack blocs, c’est certain qu’il y aura de la casse

La Cop 21 , qui se tiendra auBourget du 30 novembre au 11 décembre prochain , va réunir 195 délégations venues du monde entier, 3 000 journalistes et près 35 000 visiteurs quotidiens.

Pour le Premier Ministre, la question de la sécurisation de cet événement est une priorité :

Aucun enjeu de sécurité ne doit être négligé pour l'organisation de cette conférence de portée planétaire en termes politiques et diplomatiques

Pourtant, auministère de l’Intérieur, on s’arrache les cheveux pour savoir où puiser les effectifs nécessaires parmi des forces de l’ordre ultra-mobilisées par le plan Vigipirate.

Des renforts de province

Un policier raconte :

Il n’y a plus de policiers disponibles, on va même devoir faire appel à des équipages de BAC –brigade anti-criminalité- de province pour nous prêter main forte sur la Cop 21 !

En effet, dans une note confidentielle que nous avons pu consulter, il a été demandé, le 25 août dernier, à tous les directeurs centraux de la police de venir épauler les services de laPréfecture de Paris . Le télégramme est signé Jean-Marc Falcone, le Directeur général de la police nationale :

Note de la DGPN datée du 25 août 2015
Note de la DGPN datée du 25 août 2015 © Elodie Guéguen@RF / Elodie Guéguen@RF

La perspective del’Euro 2016 est aussi préoccupante. Officiellement, il n’y aura aucun problème pour mobiliser des policiers et des gendarmes pour encadrer les manifestations dans les dix villes de France qui accueilleront les matches de la coupe d’Europe de foot. Mais en coulisse, c’est un autre discours. Lors d’une réunion récente du CNAPS, le Conseil national des activités de sécurité privée –un établissement public sous tutelle du ministère de l’Intérieur- , des représentants de la force publique n’ont pas caché leur inquiétude. Il n’y a pas assez de policiers, pas assez de militaires non plus, car ils sont pris par les missions de sentinelle prévues par ledispositif Vigipirate. C’est ce que nous confirment plusieurs acteurs présents à cette réunion.

Des policiers épuisés

Depuis les attentats de janvier à Paris, la prévention du terrorisme est la priorité des priorités pour les forces de sécurité et pour l’exécutif. François Hollande l'assurait le 14 juillet dernier lorsde la traditionnelle interview présidentielle :

Je ne veux pas que les Français puissent avoir le moindre doute sur le dispositif que nous avons mis en place. Actuellement il y a 30 000 policiers, gendarmes, militaires qui surveillent les sites. Je sais ce que ça représente pour les personnels, beaucoup de fatigue, beaucoup de renoncement à des droits et notamment pour leurs congés […]

Ces policiers, gendarmes et militaires assurent la surveillance de lieux sensibles, des lieux publics comme des écoles confessionnelles ou des résidences de personnalités. Mais pour faire face à cette nouvelle menace qui est perpétuelle et multiformes, il a fallu faire avec les moyens du bord. En l’occurrence avec des effectifs déjà exsangues : laRGPP (révision générale des politiques publiques) ayant entraîné la suppression d’environ 13 000 postes dans la police et la gendarmerie ces dix dernières années. Faute de pouvoir recruter dans l’urgence pour le renforcement duplan Vigipirate , il a été demandé à beaucoup de policiers et de gendarmes de faire une croix sur leurs congés. Une situation intenable. En signe de protestation, des compagnies entières de CRS se font régulièrement « porter pâles » depuis plusieurs mois. Pour le président du CNAPS , le criminologue Alain Bauer, grand connaisseur de la maison police, ce n’est pas du cinéma :

Les arrêts maladie vont se multiplier dans les mois à venir car les forces de l’ordre sont épuisées par cette mobilisation censée être exceptionnelle, mais qui dure dans le temps.

Menace de plainte

Autre unité à bout de souffle : le Service de la Protection .

Le Service de la Protection (SDLP)
Le Service de la Protection (SDLP) © IP3 PRESS/MAXPPP / IP3 PRESS/MAXPPP

Ce service d’élite veille à la sécurité des hautes personnalités : le Président de la République , les ministres mais aussi les personnalités menacées. Aujourd’hui, 150 personnalités sont ainsi protégé. Un chiffre qui a gonflé depuis les attentats de janvier. Malgré 70 renforts arrivés au printemps, les 700 gardes du corps de la République n’en peuvent plus des cadences infernales. 14 d’entre eux envisagent de porter plainte pour « travail dissimulé » et « mise en danger de la vie d’autrui ».

Leur avocat,Laurent-Franck Liénard , le confirme :

Certains travaillent 21 jours d’affilée sans repos. Ce sont des gens qui au quotidien sont porteurs d’armes, conduisent des voitures rapides avec des gyrophares, qui ne respectent pas forcément le code de la route, qui doivent emprunter des voies de bus. En fait, ils ne sont pas entraînés, ils sont crevés, harassés et ils se rendent compte lorsqu’ils font des journées de 22 heures qu’ils sont dans l’impossibilité d’assurer la sécurité des personnalités.

La direction du Service de la Protection répond qu’elle a pleinement conscience des rythmes imposés aux officiers de sécurité, qu’elle le déplore et envisage à nouveau de recruter cette année.

1,3 million d’heures sup’ non payées

Le problème est que dans ce service d’élite, les policiers seraient en sous effectifs depuis plusieurs années. Les heures supplémentaires se sont accumulées, à tel point qu’on en est arrivé à un chiffre édifiant : 1,3 million d’heures supplémentaires enregistrées, c’est-à-dire pas encore payées ou récupérées. Certains policiers ont jusqu’à 7000 heures à récupérer.

La police du quotidien en pâtit

Les policiers mobilisés par Vigipirate seraient aussi lassés comme l'explique Patrice Ribeiro , secrétaire général de Synergie Officiers:

Ils ont un sentiment de perte de sens de leur métier. Lorsqu’on a un gilet pare-balles et qu’on passe sa journée devant une synagogue, devant une école et qu’on a l’impression de servir à rien, c’est un peu compliqué.

Et tous les syndicats sont unanimes sur cette question.

Un policier en faction devant la synagogue de Biarritz, janvier 2015
Un policier en faction devant la synagogue de Biarritz, janvier 2015 © Bob Edme/AP/SIPA / Bob Edme/AP/SIPA

La mobilisation pour assurer le dispositif Vigipirate , mais aussi le déploiement exceptionnel de sécurité pour faire face àl’afflux de réfugiés – 1 300 policiers sont mobilisés rien qu’à Calais - a forcément des répercussions sur les autres missions de sécurité publique. «La police du quotidien est défaillante », regrette un responsable syndical.

Un gardien de la paix de de Seine-Saint-Denis fait ce constat depuis les attentats de janvier :

Le week-end, dans le plus grand district du département, il n’y a plus qu’un seul véhicule de police secours ! Les autres véhicules sont utilisés pour les missions liées à Vigipirate.

Erwan Guermeur , policier à Bobigny, délégué du syndicat SGP Unité Police évoque même des « interventions ratées » à cause de Vigipirate.

Un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur nous le confirme : la lutte antiterroriste, considérée comme la priorité des priorités, a éclipsé certaines missions de la police sur la voie publique. Pour ce haut fonctionnaire, qui a souhaité garder l’anonymat, la police du quotidien en a pâtit ces derniers mois :

Après les attentats de janvier, avoue-t-il, nous avons levé le pied sur les contrôles routiers. On ne se déplace plus non plus pour des tapages nocturnes en région parisienne. Les gendarmes le font peut-être encore, mais nous, nous n’en n’avons plus les moyens. Le manque d’effectifs est une réalité que l’on ne peut pas nier.

La main tendue au privé

En période de disette, l’exécutif ne peut pas faire d’effort massif pour le budget de la place Beauvau. Alors quelles sont les solutions pour pallier au manque d’effectifs ? En chœur, les syndicats de policiers répondent : « la sécurité privée ». Un discours inimaginable il y a encore quelques années, « Les policiers sont devenus pragmatiques », analyse Alain Bauer . Ils vont devoir déléguer un certain nombre de missions au secteur privé pour se recentrer sur l’essentiel, c’est-à-dire la lutte antiterroriste, le contrôle de la voie publique et la police judiciaire . Pour plusieurs syndicats, la police doit se délester de certaines « tâches indues » comme le transfèrement de prisonniers , la garde de détenus hospitalisés ou la surveillance de personnes étrangères dans les centres de rétention.

Très en vogue sous le précédent quinquennat, l’idée d’unpartenariat public-privéplus important n’a pas vraiment la coteplace Beauvau . Cependant, faute d’alternative, et avec l’Euro 2016 en ligne de mire, le ministre Bernard Cazeneuve doit s’y résigner et des réunions sur le sujet se sont multipliées ces derniers mois.

Mais, étonnement, le secteur de la sécurité privée observe quelques réticences et pose ses conditions : il n’est pas question pour ses agents de patrouiller sur la voie publique ou d’obtenir des pouvoirs de répression. Encore moins d’avoir un rôle à jouer dans la lutte antiterroriste. SelonPierre-Antoine Mailfait, secrétaire général de l’USP, l’union des entreprises de sécurité privée :

Nous ne sommes ni armés, ni formés pour ce type de missions. Nous serons très vigilants pour ne pas mettre [nos agents] en porte à faux et ne pas les transformer en cibles potentielles pour des terroristes.

Plus problématique encore que les réserves du secteur privé, il y a le manque d’agents disponibles . Les pouvoirs publics ont estimé à 30 000 le nombre d’agents nécessaires pour sécuriser les enceintes sportives et les hôtels des joueurs pour l’Euro 2016 .L’USP répond que le privé ne pourra en fournir que 10 000 environ. Le président du CNAPSAlain Bauer , prévient :

L’exemple de ce qui s’est produit à Londres lors des Jeux O lympiques où l’opérateur anglais s’est effondré au premier jour, et où il a été remplacé au pied-levé par des forces militaires incite à une très grande prudence ! Il faut que les organisateurs [de l’Euro] soient lucides. Ils le deviennent, mais ce n’est pas très rapide

Recruter à l'étranger

Pour pallier le manque d’agents - publics comme privés- pour assurer la sécurité lors de la coupe d’Europe de foot, trois options sont envisagées. La première : faire appel à des réservistes (anciens policiers, militaires ou gendarmes) et leur accorder un droit d’exercer provisoirement le métier d’agent privé. La seconde : recruter à l’étranger en faisant appel à des agents de sécurité francophones. La dernière : délivrer une carte d’exercice provisoire à des personnes qui auraient une formation et une activité réduites pour des missions jugées peu complexes, comme le contrôle des sacs à l’entrée des stades. Quelles que soient les options choisies in fine par le ministère de l’Intérieur, il faudra modifier la législation pour l’Euro 2016 .

Abaisser le niveau Vigipirate ?

Pour faire face au manque d’effectifs disponibles, les syndicats plaident pour un abaissement du niveau de vigilance du plan Vigipirate. "Mais aucun décideur politique ne prendra ce risque-là !" affirme un responsable policier. Et un autre de poursuivre :

Si demain un Mohamed Merah parvient à pénétrer dans une école juive parce qu’il n’y avait pas de policier devant l’établissement, ce sera une catastrophe pour l’exécutif. Il faudra pourtant faire des choix. Car en haut lieu, tout le monde s’accorde à dire que si nous devions faire face à des violences en banlieue similaires à celles de 2005, nous n’y arriverions pas.

Pour en savoir plus :

Le service de la Protection (SDLP) :

une unité d’élite de la police nationale chargée des missions de protection rapprochée et d’accompagnement de sécurité au profit des dirigeants ou ex-dirigeants de la République Française – du Président jusqu’aux membres du gouvernement -, de ses hôtes étrangers, ou encore de personnes spécialement menacées.

Rappel historique : il naît quelques mois après les assassinats à Marseille du roi Alexandre 1er de Yougoslavie et du Ministre des affaires étrangères français Louis Barthou le 1er octobre 1934.

En 1994, il prend le nom de Service de Protection des hautes personnalités(SPHP) , puis en 2013, celui Service de la Protection (SDLP)

Son siège est à Paris. Deux autres antennes : à Strasbourg (Parlement européen) et en Corse

Sa composition :

  1. un état-major composé de 4 unités dont le Groupe d’Appui des Hautes personnalités (GAHP)
  2. le Groupe de Sécurité de la présidence de la République (GSPR)
  3. trois sous-directions : protection des personnes – avec deux divisions : les missions permanentes et les missions temporaires hors Paris -, Sûreté , Ressources et moyens mobiles

=> Au total 770 agents surentraînés dont une quarantaine de femmes.

Le plan Vigipirate :

Instauré le 7 septembre 1995 sur tout le territoire , c’est un dispositif « de vigilance, de prévention et de protection » pour lutter contre le terrorisme – les attentats du GIA viennent de frapper la France – présenté, à l’époque, comme « d’exception » mais appliqué sans discontinuer depuis vingt ans . Il est composé de 300 mesures dont on ne connait que les plus visibles : la surveillance des lieux publics très fréquentés et le contrôle des accès des sites institutionnels.

Un code couleurs a été adopté pour signifier l’importance de l’alerte : jaune, orange, rouge, écarlate.

Et depuis 2005 –les attentats de Londres -, la France est de façon permanente en Vigipirate rouge

En 2014 , le code couleurs est remplacé par deux niveaux : « vigilance » et « alerte attentat », tous deux matérialisés par un logo visible dans l’espace public. Depuis janvier 2015, tout le territoire est en « vigilance renforcée », à l’exception de l’IDF en dispositif « alerte attentat »

Au total : 30 000 agents déployés – essentiellement dans les grandes villes et en Ile-de-France - : policiers, gendarmes et militaires.

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